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Le jour où la science s’est révoltée contre Trump

La conférence annuelle de l’Association américaine pour l’avancement des sciences – AAAS – s’est tenue cette semaine à Boston. En toile de fond, les craintes inspirées par Trump et son administration.

De notre envoyé spécial - Journaliste au service Société Temps de lecture: 7 min

Depuis Boston

La plus grande association scientifique mondiale, l’association américaine pour le progrès des sciences (AAAS), a tenu toutes ses promesses : onze mille participants venus de soixante pays différents pour quatre jours d’un congrès qui a rassemblé le fleuron de la profession. On y a vu le microscope à neurones le plus précis au monde, dévoilé le secret d’une nouvelle galaxie, découvert un piège a moustiques anti-zika et plein d’autres merveilles de la science de demain.

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Mais on a surtout vu un peuple en colère. Perplexe, triste, plein d’une rage froide qui ne demande qu’à exploser. Contre un homme, une future administration, des heures sombres à venir. « Chaque matin, je n’en crois pas mes yeux quand j’allume la télévision. On ne sait pas ce qu’il va encore inventer », confie la directrice d’un célèbre département de biologie d’une des dix meilleures universités au monde, du moins selon les classements internationaux. « Mais ne me citez pas. Je n’ai pas peur pour moi, mais ils risquent de me le faire payer en punissant mon département ».

Lui, c’est Trump, évidemment. Et eux, ce sont les hommes du président. Dont les actions ont profondément choqué l’univers de la science, toutes appartenances politiques confondues. Le bannissement de milliers de scientifiques venus de sept pays musulmans, la haine du réfugié, les jugements à l’emporte-pièce ont clivé le monde de la connaissance, quasi sans exceptions.

« Il y a nous et puis Trump ». Comment lui survivre ? Comment s’en accommoder ?

Acte 1. La peur.

« Ne me citez pas, ils risquent de s’en prendre à mes chercheurs ». Avec le nouveau président sont nées aussi la peur et l’angoisse. Pas celle de l’incertitude du chercheur de fond, toujours à la recherche du prochain financement. Celle-là, ils la connaissent tous depuis longtemps. Celle d’être écouté, traqué, dénoncé pour divergence avec la ligne établie en haut lieu. « On se croirait revenu aux pires moments du Maccarthysme. Mon père, qui y a laissé sa carrière, m’a raconté comment on faisait la chasse aux communistes. Il suffisait de penser différemment pour en être taxé. Maintenant aussi, tout le monde craint la chasse aux divergents ». Ceux qui n’adoptent pas les vues du président ont des soucis à se faire.

Acte 2. L’amnésie.

Imagination ? Pas du tout. Le jour même de l’investiture, tous les fichiers de l’OSTP ont été purement et simplement effacés des serveurs. L’OSTP, c’est le Bureau de la politique scientifique et technologique, un organisme créé en 1976 pour conseiller chaque président sur les effets de la science et de la technologie sur les affaires intérieures et internationales. Effacés, les rapports sur le climat, sur la biologie, sur la neuroscience.

Effacés, les conseils de dizaines d’experts de haut niveau. Effacés, les analyses prédictives qui tentent d’éclairer la tête de la première puissance mondiale pour mieux exercer ses choix et son influence. A la place ? Rien. Le silence. Sauf les déclarations tonitruantes sur les « faits alternatifs ». C’est-à-dire la vérité selon Trump. Non discutable, impossible à soumettre à l’examen des preuves expérimentales, puisque publiées nulle part. Il faut glaner quelques phrases présidentielles pour deviner que Trump conteste la vision de l’avenir du climat qui fait consensus. Qu’il trouve que Boeing dépense trop d’argent. Qu’il faut diminuer les prix du médicament. Ou déduire de son silence forcené qu’il tient pour négligeable la conservation des espèces menacées, la découverte d’une nouvelle physique ou les énergies renouvelables.

Par peur de voir englouties des données climatiques accumulées pendant des décennies, des scientifiques ont donc anticipé et organisé un sauvetage à l’échelle du pays. L’Université de Pennsylvanie a lancé une opération de sauvegarde des données, baptisée #DataRefuge. Tout scientifique se sentant concerné peut ainsi mettre à l’abri ses données dans des serveurs indépendants, internationaux, à l’abri des griffes de Trump.

Acte 3. La censure.

Imagination ? Le 3 février, le département de l’Agriculture a effacé des milliers de données concernant le bien-être animal. Celles-ci étaient auparavant consultables librement sur le site de l’institution. Concernant le nombre et l’espèce des animaux détenus par pas moins de 7800 installations dont des laboratoires, des zoos mais aussi des cirques présents sur le sol américain, ces renseignements sont d’une importance cruciale pour les associations de protection des animaux et les journalistes. Le département déclare que cette décision survient dans un souci de « maintien du droit de vie privé des individus » arguant que le nom de certains membres des établissements visités peut apparaître dans les rapports. Pourtant, selon Science, qui héberge désormais sur son propre site certains rapports d’inspection et un exemple de catalogue d’animaux détenus par un laboratoire, peu d’informations personnelles, voire aucune, ne sont notées dans ces documents. Mais cette mesure ne permettra plus aux journaux de souligner la mort d’un animal resté enfermé dans sa cage alors que celle-ci était lavée automatiquement par une machine. Ou les mauvais traitements des chèvres utilisées par la société californienne Santa Cruz Biotechnology, l’un des principaux fournisseurs d’anticorps.« Trump manipule les faits, c’est du révisionnisme, mais il ne porte pas que sur le passe, aussi sur le présent », tonne un scientifique de haut vol… qui demande l’anonymat.

Acte 4. La destruction.

Imagination ? Trump nomme à la tête de l’Agence de protection de l’environnement, Scott Pruitt, opposant notoire à cette agence qu’il a attaquée en justice pas moins de 14 fois.

Et fait purger le site de l’EPA de toute référence au réchauffement climatique. Tous les financements de recherches à l’EPA sont gelés pour une durée indéterminée. L’agence a été sommée de cesser toute communication vers le public. Et à l’avenir, a demandé qu’aucune information ne soit révélée sans avoir été validée par des personnes nommées par l’administration Trump. « Une version américaine du Politburo soviétique », tranche un expert, outré « qu’on veuille museler les faits. Celui qui veut briser la dictature des faits ne peut être autrement qualifié que dictateur lui-même. Même élu démocratiquement ». Les scientifiques du ministère de l’Agriculture ont également été réduits au silence, ainsi que l’agence fédérale en charge des parcs nationaux, à qui il a été demandé de cesser de twitter.

Acte 5. La résistance.

Du coup, une partie considérable des scientifiques « entrent en résistance ». A l’image de la Marche des femmes organisée le lendemain de l’investiture de Donald Trump, des scientifiques ont lancé un appel pour une «Marche de la science» qui aura lieu le 22 avril. Des dizaines de villes suivent le mouvement. « Nous avons été fâchés par les attaques actuelles sur la science de la nouvelle administration », explique Caroline Weinberg, chercheuse en santé publique et co-fondatrice du mouvement, dans un courriel au Washington Post. « Réduire le financement et empêcher les scientifiques de communiquer leurs résultats de la recherche financée par les impôts au public est absurde et ne peut être autorisé à demeurer en politique ». Mais la peur règne : les scientifiques glissent leurs coordonnées persos, le mail familial ou le numéro de portable. Le téléphone fixe ou le mail officiel ? « Je n’ai plus confiance », reconnaît un célèbre « divergent ».

Tout n’est cependant pas noir ou blanc. Certains comparent Trump a Hitler et à sa nuit de cristal. Citent Fahrenheit 451, livre de Ray Bradbury qui évoque une société qui brûle ses livres. Ou 1984 d’Orwell, où les livres sont censurés pour correspondre à la ligne politique d’un tyran, Big Brother. Mais d’autres, au contraire ne veulent pas voir Trump dans cet habit de « grand frère ». Veulent croire qu’il investira, et beaucoup, dans la science. Les études disent qu’un dollar investi dans la science donne trois dollars en retour à l’économie. Alors, ils se lèvent pour lui faire entendre raison. S’il ne sait pas lire, qu’ils les écoutent au moins…

 

«Un combat contre l’erreur et la tromperie»

Rush Holt est secrétaire général de l’AAAS et éditeur du magazine « Science ». Entretien.

Temps de lecture: 4 min

On demande généralement aux scientifiques de ne pas importer les conflits politiques dans la science, réputée aussi neutre que ses faits doivent être établis. Aujourd’hui, vous rompez cette règle. Pourquoi ?

J’ai l’orgueil de croire que nous rassemblons la crème de la science. Tous les participants de dizaines de pays, de presque tous les domaines d’études et de tous les secteurs, partagent des idées et établissent des collaborations. Ils partagent une compréhension précieuse que la science pratiquée avec diligence et révérence pour la preuve illumine la condition humaine et mène à des progrès mesurables. Qu’elle fournit la meilleure assurance contre l’erreur et la tromperie. Ces avantages merveilleux dépendent de la communication ouverte, sans limites. C’est un ingrédient fondamental de la science. C’est pourquoi la récente interdiction de l’immigration du président Trump a été une secousse dans l’entreprise scientifique mondiale. Ses effets se font déjà sentir. Certains participants attendus ne sont finalement pas venus ici à Boston. Un scientifique soudanais qui devait recevoir un prix pour l’excellent travail qu’il mène auprès des femmes dans les pays en voie de développement ne sera pas présent pour le recevoir. Le directeur de l’Académie mondiale des sciences, également originaire du Soudan, a annulé son voyage à Boston. Il existe de nombreux autres cas. Le déni d’entrée est un préjudice pour les individus, et c’est aussi un affront à la science. Pour moi, le préjudice réel à la science l’emporte sur la prétention très mince d’une sécurité nationale accrue.

Reste qu’il ne s’agit que de sept pays…

Et où s’arrêtera-t-on ? Et combien de vies aurait-on sauvé ? Pour que la science soit efficace et profite aux gens, il faut observer et défendre certains principes fondamentaux, parmi lesquels la liberté de communication ouverte, la collaboration et la diversité des points de vue. Les scientifiques voient une variété de signes troublants entourant la science, comme l’exclusion des réunions de scientifiques avec certains profils ou les restrictions injustifiées à la communication par des scientifiques fédéraux avec d’autres scientifiques ou avec le public. Et la plus troublante, l’élaboration de politiques qui est fondée sur l’affirmation idéologique plutôt que sur des preuves vérifiables. Les responsables publics qui invoquent des « faits alternatifs » à la science laissent les scientifiques consternés.

La résistance changera-t-elle les choses ?

Je ne peux pas écrire l’avenir. De mon expérience, de nombreux scientifiques hésitent à faire quoi que ce soit au-delà d’exprimer leur mécontentement général. Leur hésitation a plusieurs racines : la crainte de compromettre le financement de la recherche, le manque de temps en raison des exigences de leur emploi, et de ne pas savoir comment aboutir à changer les choses. Cependant, la plus grande source d’hésitation est peut-être la réticence du scientifique traditionnel à s’aventurer au-delà de la zone de confort du monde technique qu’elle ou il connaît. “Combattre le bannissement de l’immigration, c’est marcher sur un terrain politique”, dit un scientifique. Mes cinquante ans de carrière en science m’autorisent à dire que ce sont des excuses pour l’inaction. Se bouger est le meilleur choix lorsque la science est menacée ou lorsque la science peut éclairer les questions publiques. Les scientifiques ne devraient pas se tromper avec l’idée fausse que la politique est sale par rapport à l’entreprise scientifique et qu’ils devraient donc éviter la lutte. Les scientifiques ne devraient pas non plus penser qu’en laissant parler les faits, ils permettent à la raison de prévaloir. Un scientifique doit s’efforcer d’éviter que l’idéologie, les préjugés et les rêves ne contaminent la collecte ou l’analyse des preuves, c’est-à-dire qu’il faut éviter de politiser la science. Mais c’est une erreur de dire que l’inverse est vrai. Il n’est pas nécessaire d’éviter d’appliquer la science pertinente dans des situations politiques ou sociétales où elle peut aider à résoudre les problèmes. La nécessité de maintenir la pureté de la majestueuse entreprise scientifique ne doit pas servir d’excuse à l’inaction ».

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1 Commentaire

  • Posté par Arnould Philippe, dimanche 19 février 2017, 10:11

    Des institutions qui sont fortement noyautées par des gauchistes criant à la dictature lorsqu'une démocratie mène des politiques qui ne va pas dans leur sens. Faut dire que selon le storytelling marxiste, la paix est l'absence de résistance au socialisme… Faire une comparaison au politburo soviétique est fallacieux. Personne ne leur interdit de faire leurs recherches en privé, ni même de publier. Même Trump. Quand un domaine est étatisée, celui qui en fait usage perd ses droits dessus, le propriétaire étant l'État. Bonne raison pour privatiser la recherche.

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