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Donner une chance au pire?

Faut-il vraiment laisser une chance à Trump ?

- Temps de lecture: 7 min

On lit souvent, dans la presse mais surtout dans les forums, qu’il « faut laisser une chance à Trump » (ou à Marine Le Pen, ou à n’importe quel politicien extrémiste). Le faut-il vraiment ? Quelques semaines après son investiture, Donald Trump apporte quelques éléments utiles à la réflexion, complétés par les affaires qui accablent les politiciens « traditionnels ».

Je ne reviendrai pas sur les multiples erreurs et revers que le président américain a déjà commis et subis depuis qu’il est arrivé à la Maison Blanche. Je suis simplement effaré de lire encore qu’on doit lui laisser du temps, voire des défenses qui reprennent sa rhétorique victimaire, à savoir que la presse et les opposants seraient en train de lui faire de mauvais procès et de tout tenter pour provoquer sa chute.

Attendez… La presse et les « opposants », cela s’appelle les institutions en place, cela s’appelle la démocratie. Si Trump ment, il doit être dénoncé. S’il commet des erreurs, elles doivent être signalées. Et s’il conduit l’Amérique et le monde vers le chaos, il est grand temps d’alerter les consciences et de provoquer un sursaut, pour autant que cette réaction soit possible et qu’elle ne conduise pas à pire que Trump (car dans le pire du pire, cela existe.)

Timothy Snyder, professeur d’histoire à l’Université de Yale et spécialiste de l’Histoire européenne de l’entre-deux-guerres, est, à l’instar de Michael Moore, un de ceux qui mettent leurs compétences au service de la démocratie et tentent d’alerter leurs concitoyens américains des dangers que l’administration Trump est en train de cultiver. Il n’hésite pas à faire le rapprochement entre la situation que nous vivons et celle des années trente en Allemagne – et tant pis pour ceux qui sortent le carton rouge du point Godwin, parce qu’il y a, comme l’explique Snyder, des raisons objectives pour établir des rapprochements, sans pour autant signifier que Trump = Hitler.

Dans la liste des éléments qu’il pointe, j’en distingue quelques-uns qui me semblent particulièrement pertinents. Le premier est le slogan que Trump brandit sans relâche depuis sa campagne : « America first » : « Quand un président américain dit “America first” ou propose un système politique sans les deux grands partis, ou qu’il attaque les journalistes, ou qu’il nie l’existence de faits avérés, cela devrait conduire à une série d’associations avec d’autres systèmes politiques. » Mais les Américains, regrette Snyder, sont en train d’oublier complètement ce qui s’est passé durant les années d’avant-guerre, ce qui les empêche de comprendre ce qui est en train d’arriver. Il se fait que « America first » était le nom d’un mouvement politique américain des années trente qui refusait que leur pays lutte contre le nazisme. Un mouvement suprémaciste et isolationniste conduit par Charles Lindbergh, alors ouvertement supporter de Hitler et convaincu que les agitateurs bellicistes sont « les Britanniques, les Juifs et l’administration Rossevelt ». Lindbergh, que l’écrivain Philip Roth imagine vainqueur des élections présidentielles avant guerre et laissant Hitler asseoir sa suprématie sur l’Europe (lire Le complot contre l’Amérique, dont les ventes ont semble-t-il explosé en Amérique après la victoire de Trump, ce qui est malgré tout un bon signe).

Trump a prétendu ignorer ce précédent historique, mais Steve Bannon, son conseiller le plus proche, ne l’ignorait sûrement pas. Et Trump a repris le slogan et continue à l’utiliser, désormais en toute connaissance de cause.

Snyder pointe les déclarations et comportements du président qui devraient le plus inquiéter l’opinion. Ainsi, le fait qu’il définisse la presse comme étant le principal parti d’opposition. C’est non seulement absurde, quand on sait les soutiens dont il bénéficie auprès d’une partie des médias et le contrôle qu’il exerce, directement ou non, sur certains d’entre eux, mais c’est en plus une injure à la démocratie, où la presse exerce une fonction indispensable, qui ne peut se confondre avec celle d’un parti politique. La manière dont il désigne les musulmans comme l’ennemi est également à mettre en lien avec la manière dont les nazis désignaient les Juifs comme une menace majeure : « La comparaison que nous devons méditer maintenant est celle du traitement des Musulmans et de celui des Juifs. Les différentes interdictions à l’encontre des Musulmans [édictées par Trump] ont clairement pour objet de désigner ceux-ci comme les ennemis des Américains ; une petite minorité, bien assimilée, que nous devrions voir comme nos voisins et nos concitoyens, sont présentés comme les éléments d’une menace internationale. De plus, la politique de Trump est une provocation, dont l’objectif est probablement de provoquer un événement comparable à celui de l’assassinat [à Paris, par un jeune Juif polonais, Herschel Grynszpan] du diplomate allemand Ernst Eduard vom Rath, le 7 novembre 1938 ». Et c’est un danger majeur : qu’il le provoque directement ou non un événement tragique (comme les nazis ont provoqué l’incendie du Reichstag pour en accuser les communistes et en profiteront pour suspendre les dernières libertés individuelles, en 1933), qui sera pour lui l’occasion de porter atteinte à la démocratie et instaurer un régime autoritaire, avec l’assentiment d’une partie de la population alors sous le choc de cet événement.

Quelle alternative ?

Certes, on n’en est pas encore là, mais Snyder est convaincu que le temps est compté. Michael Moore, évidemment, partage cet avis, qui déclare que le président doit être destitué à cause de ses liens avec la Russie. Selon lui, comme il l’a indiqué dans un tweet, le conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn, ne peut pas avoir agi sans une instruction directe du président : « Soyons TRÈS clairs : Flynn N’A PAS appelé le diplomate russe de sa propre initiative. On lui a DEMANDÉ de le faire et de rassurer [le diplomate]. Mettez Trump en prison. » Ce scénario avait déjà été évoqué avant l’investiture de Trump : une procédure d’impeachment, laquelle n’améliorerait pas considérablement la situation. Outre le désordre que cela susciterait, elle mettrait à la place de Trump un homme dont les valeurs et les positions politiques sont peut-être même plus inquiétantes que celles de l’homme d’affaires.

Le mal est sans doute encore plus profond. Si Trump a été élu, ce n’est pas pour ses qualités. Ce n’est pas pour son programme politique. C’est parce que la classe politique en face de lui a perdu tout crédit. Et que malgré les avertissements de plus en plus brûlants, elle s’entête dans ce qui ne peut être appelé qu’un suicide collectif. C’est l’argument massue de ceux qui veulent qu’on « laisse une chance à Trump » ou à Marine Le Pen : l’alternative traditionnelle a définitivement démontré qu’elle n’était pas digne de gouverner.

Les affaires Publifin, Publipart, Pénélope, Sarkozy, Olga Zrihen n’en finissent pas d’apporter des touches au tableau désastreux de la « chose publique » : un petit monde coupé des réalités, où l’entre-soi règne en maître, où les querelles de partis s’effacent devant l’intérêt personnel, où l’on ne perçoit même pas la malhonnêteté d’un acte, présenté comme « légal », normal, excusé et justifié par l’histoire, le passé, les autres « qui font tous pareil ». Ce n’est pas que ces gens méprisent sciemment le reste de la population qui galère plus ou moins et qui subit de plein fouet les politiques d’austérité qu’on lui impose ; c’est qu’ils n’ont plus aucune idée de ce que leurs électeurs vivent vraiment. De ce qu’ils espèrent, attendent, de ce dont ils ont besoin.

Alors, Trump a sans doute encore de beaux jours devant lui, et Marine Le Pen a ses chances pour l’élection présidentielle. Pourtant, elle a reconnu avoir détourné de l’argent et pratiqué le sport national de l’emploi fictif ; mais son électorat ne lui en tient pas rigueur. Pourquoi ? D’abord, sans doute, parce qu’elle a berné les institutions européennes, lesquelles sont de plus en plus discréditées ; ensuite, parce que ses électeurs lui accordent l’excuse que les autres s’offrent entre eux : « les autres font pareil ; pourquoi pas elle ? ».

Et pendant ce temps, la vraie religion du monde et ses véritables dirigeants se portent bien, rassurez-vous. La bourse américaine pulvérise ses records et les chiffres d’affaires des grandes sociétés qui nous gouvernent sont exceptionnels. Il est minuit, bonnes gens, dormez bien…

 

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9 Commentaires

  • Posté par Plahiers Michèle, dimanche 19 février 2017, 12:34

    Tout le monde a droit à la dignité humaine....excepté, ceux qui en sont indignes. Houlà! reste plus grand monde,....

  • Posté par De Bilde Jacques, mardi 21 février 2017, 10:55

    Désolé de vous contredire, mais le taux de pauvreté mesuré en 2015 en Belgique est de 14,9%. C'est le pourcentage de ceux qui ont un revenu inférieur au seuil de pauvreté. Celui-ci équivaut à 60% de la médiane du revenu disponible, à l’échelle individuelle (Source : Statbel)

  • Posté par Plahiers Michèle, dimanche 19 février 2017, 11:59

    Comme le dit l'article 23 de la Constitution belge : « Chacun a le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine".. Question: même des pervers-narcissiques comme Trump-Marduk (ou Hillary-Tiamat)? Perversion narcissique: https://www.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2008-3-page-193.htm

  • Posté par De Bock Gauthier, dimanche 19 février 2017, 10:50

    D'accord avec votre propos, j'éprouve de la difficulté à accepter le fait que Trump aurait déclaré qu'il ne connaissait pas le précédent historique de "l'America Fiesta". D'où tenez-vous cette information?

  • Posté par Engel Vincent, dimanche 19 février 2017, 14:16

    L'information est dans l'article du professeur américain que je cite, et dont je donne le lien.

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