Le décret Paysage et le mirage informatique

D.R.
D.R.

L a Libre publiait ce samedi 11 février un dossier sur la surcharge administrative induite dans les universités par le décret « Paysage » du ministre Marcourt. Elle s’explique principalement par l’individualisation, autrement dit la possibilité offerte à l’étudiant de composer son parcours académique à la carte et à son rythme, une intention louable mais qui engendre une importante complexité administrative. Responsable académique d’un programme de master lors de l’entrée en vigueur du décret, je ne suis – à l’instar de M. Nicaise, administrateur de l’ARES1 – guère surpris par les résultats de l’enquête menée auprès du personnel des universités francophones qui objective le malaise.

C’est plutôt à la lecture du commentaire de M. Nicaise que mon sang s’est glacé. Interrogé sur cette surcharge administrative, ce dernier – en charge de la « coordination globale des activités » des 127 institutions fédérées par l’ARES – met pudiquement la chose sur le compte d’un léger manque d’anticipation et d’une inévitable période de rodage. Mais l’administrateur se veut rassurant : « Le ministre prépare plusieurs outils qui aideront les établissements, dont l’e-Paysage, un programme informatique qui permettra de centraliser tous les parcours des étudiants. » Ouf, on respire. Ou pas.

M. le Ministre, c’est un enseignant en gestion des systèmes informatiques qui vous le demande, est-ce bien nécessaire ? Compter sur un programme informatique centralisé pour soulager l’administration des universités me paraît fort optimiste. Seriez-vous donc victime à votre tour des deux mirages informatiques ?

Tous les professionnels du secteur vous le jureront tout d’abord, l’informatique simplifie les processus administratifs et améliore la productivité. En théorie, bien sûr. Dans la pratique, les choses sont sensiblement plus nuancées. Quand un logiciel de gestion est conçu et mis en œuvre méthodiquement et intelligemment, c’est-à-dire après une profonde transformation organisationnelle (refonte des procédures, redéfinition des tâches, rôles et responsabilités de chaque employé, formation, accompagnement et support, promotion d’une nouvelle culture d’entreprise, etc.), il arrive – quelquefois – que l’informatique puisse entraîner de puissants gains de productivité et constituer une mécanique extrêmement efficace et bien huilée. Seules quelques entreprises particulièrement agiles y parviennent, et celles-là, bien souvent, atteignent des sommets de productivité 5 à 10 fois supérieurs à la moyenne de leur secteur.2

Non, l’informatique n’allège pas la bureaucratie

Dans 70 % des cas au contraire, les projets informatiques se soldent par un échec. Les organisations les plus chanceuses retrouvent, à l’issue du traumatisme, leur productivité d’origine. Dans bien des cas, les projets doivent être abandonnés en cours de route, laissant derrière eux un chaos organisationnel et financier. Les économistes se demandent depuis trente ans pourquoi les investissements dans le numérique, outil si puissant et révolutionnaire, ne se traduisent pas par des gains de productivité (donc de la croissance économique) comme le prédit la théorie3. Il ne faut pourtant pas chercher bien loin l’explication. La mise en œuvre des systèmes d’information requiert de tels ajustements organisationnels et culturels que la plupart des organisations y échouent et leurs investissements demeurent improductifs.

Alors qu’on ne parle ici que des systèmes propres à une organisation, votre ministère semble rêver d’un système intégrant une centaine d’organisations différentes et prétend ainsi venir en aide aux universités. Vous comprendrez mon effroi. Non, Monsieur le Ministre, l’informatique n’allège pas la bureaucratie, elle est bien plus souvent sa meilleure alliée. Quand elle greffe des procédures nouvelles sur une organisation incompatible, l’informatique ne fait qu’alourdir la charge administrative, et la bureaucratie foisonne. Le logiciel impose complexité et rigidité là où seules les étroites marges de manœuvre qu’autorisaient les procédures et règlements permettaient encore de composer avec les réalités du terrain. La paralysie n’est souvent pas très loin…

L’obsession statistique

Sans doute me répondrez-vous que l’objectif de votre « e-Paysage », loin de vouloir dicter des processus de gestion à chaque institution, est uniquement de centraliser les données à des fins statistiques ou d’information. Soyez alors de bon compte. Ne laissez pas entendre que cet outil vise à soulager l’administration des universités en quoi que ce soit. Exception faite de la détermination de la finançabilité des étudiants qui est de votre ressort, vos systèmes centraux ne peuvent rien pour la gestion quotidienne de l’individualisation. Ils apparaissent bien davantage comme inspirés par le deuxième mirage de l’informatique : l’obsession statistique. Agissant comme un puissant aphrodisiaque, la profusion de données capturées par les systèmes informatiques fait rêver le gestionnaire, qui en vient à tout vouloir contrôler. Or la statistique n’est jamais une fin en soi et trois choses en la matière sont particulièrement nuisibles : l’ignorance (coupable ou non) du coût réel de chaque donnée, l’absence de considération pour l’utilité réelle de chaque information, et l’incapacité à prendre des actions en réponse à une statistique.

Faute d’informations précises sur les ambitions réelles de l’e-Paysage, je m’abstiendrai de commenter les deux derniers points. En revanche, le premier me préoccupe grandement. D’une part, parce qu’on oublie vite en informatique que chaque information dans une base de données doit y être encodée par quelqu’un et que cet encodage a la fâcheuse tendance à être déplacé au plus près de la source de l’information, c’est-à-dire reporté vers ceux qui produisent, par opposition à ceux qui contrôlent, exacerbant ainsi la charge bureaucratique des fonctions productives. D’autre part, parce que les universités sont dotées de systèmes d’information dont le niveau de complexité n’a rien à envier à ceux des grandes entreprises. Il serait commun et commode de sous-estimer le coût qu’engendrerait, au sein même des universités, l’harmonisation de leurs données à ce niveau de détail (celui du parcours individuel de l’étudiant). Les deux arguments donnent au contraire matière à craindre pour la surcharge administrative. Si la Fédération a les moyens de s’offrir un tel luxe, Monsieur le Ministre, que ne les investit-elle plutôt dans les universités elles-mêmes ? Elles en ont grand besoin.

Dans tous les cas, Monsieur le Ministre, si vous voulez sincèrement aider les universités, donnez-leur la flexibilité et les moyens adaptés à la charge que l’explosion de leur population étudiante suffit amplement à multiplier.

1. Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur, créée par le décret Paysage. 2. Voir le rapport de l’OCDE sur le futur de la productivité, paru en 2015. 3. » You can see the computer age everywhere but in the productivity statistics. » Robert Solow, New York Review of Books, July 12, 1987.

 
 
 
 
 
 
 

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