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Chantal Kesteloot: «Il y a des comparaisons historiques à faire»

Depuis sa création, la Belgique a toujours tenté d’exclure la violence de l’espace public. Evocation avec Chantal Kesteloot, chercheuse aux Archives de l’Etat et à l’ULB

Temps de lecture: 3 min

La Belgique a-t-elle longtemps vécu sans menace interne ?

Chantal Kesteloot : Elle a vécu en canalisant autant que possible toute forme de violence mais la menace était bien là et, dès le 19e, l’Etat belge se méfie de la classe ouvrière, de la gauche, puis de l’extrême-gauche. Ils sont suspectés d’être des perturbateurs ; la Sûreté de l’Etat, les polices locales vont infiltrer les groupes jugés suspects ; ils vont être surveillés ; des rapports les concernant vont être établis ; etc. Et cette méfiance va durer.

Une méfiance peut-être justifiée puisque dans les années ’80, les Cellules Communistes Combattantes, les CCC, passent à l’action.

Chantal Kesteloot : Oui, il faut relever que si leurs premiers attentats n’ont fait aucune victime ; en revanche, le 1er mai 1985, deux pompiers sont tués. Et c’est précisément un point de rupture : si certains pouvaient jusqu’alors se sentir proches des idéaux défendus, voire assimiler les attentats à des actes de résistance, comme pendant la guerre, là, ils ont passé un cap et il y a eu mort d’hommes. Il y a eu des victimes, et des victimes innocentes de surcroît. Les auteurs seront identifiés et jugés. En revanche, à la même époque, la Belgique est confrontée aux Tueurs du Brabant, une affaire sur laquelle la lumière n’a jamais été faite même si très rapidement on a évoqué la piste de l’extrême droite, une menace moins bien cernée à l’époque.

Confronté au terrorisme dans les années ’80, comment l’Etat a-t-il réagi ?

Chantal Kesteloot : Il a surtout renforcé son dispositif de surveillance déjà existant sur les groupuscules d’extrême-gauche. En revanche, il n’y a pas eu de militaires en rue ou de surveillance de police renforcée, comme aujourd’hui. Cela s’explique sans doute par le fait que l’on n’avait pas le sentiment alors que les terroristes pouvaient frapper n’importe où, n’importe quand. Et pour ce qui est des Tueurs du Brabant qui sévissaient dans les supermarchés, les mesures de protection ont été ciblées et les centres commerciaux ont engagé des vigiles privés.

Y a-t-il des enseignements à en tirer pour gérer la situation actuelle ?

Chantal Kesteloot : Il y a en tout cas des comparaisons à faire. Tout comme pour l’extrême-droite dans les années ‘80, la Sûreté de l’Etat s’est trouvée confrontée au lendemain des attentats de 2001, à des groupes sur lesquels elle n’avait pas nécessairement investi. On a appris, par exemple, qu’elle manquait de personnel parlant arabe… Un autre exemple éclairant nous vient d’un peu plus loin dans notre histoire : après la Seconde guerre mondiale, l’Etat est confronté à des milliers de collaborateurs radicalisés dont certains ont eu sur le front de l’est l’expérience de violences extrêmes. Une grande partie d’entre eux est animée de sentiments anti-belges. La politique de répression est rapidement mise en œuvre, beaucoup sont emprisonnés ; on réfléchit à comment les réconcilier avec l’Etat belge qu’ils ont combattu : on tente des resocialisations par le travail, du tutorat par des membres de la société civile, etc. Mais ce sera un demi-échec. Tout comme toutes les politiques menées ici ou ailleurs de déchéance de la nationalité…

Chantal Kesteloot, Archives de l’Etat et ULB.
Chantal Kesteloot, Archives de l’Etat et ULB.

 

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