Trump entraîne-t-il le monde dans une escalade militaire?

Trump entraîne-t-il le monde dans une escalade militaire?

« Une annonce à usage interne, pour rassurer les républicains »

Trump cherche surtout à donner des gages aux élus républicains du Congrès, estime Michel Liégeois, docteur en science politique (orientation relations internationales) à l’UCL.

L’armée américaine, première au monde, est-elle si mal en point qu’elle nécessite de tels investissements ?

A partir de 2001, le budget de l’armée américaine a considérablement augmenté, à la faveur des guerres d’Afghanistan et d’Irak. Ensuite, à partir de 2010, l’administration Obama a commencé à le diminuer. Un certain nombre de programmes de défense extrêmement coûteux ont été réduits, notamment pour financer d’autres dépenses, dans les soins de santé par exemple, tout en garantissant un certain équilibre budgétaire. Donc, si l’on considère l’augmentation de 10 % annoncée par l’administration Trump, elle ne compense que partiellement les diminutions décidées par les deux administrations Obama.

A la différence que, contrairement aux années 2000, les Etats-Unis ne sont pour l’heure engagés massivement dans aucun conflit.

On n’a pas encore connaissance des détails des investissements envisagés. Il s’agit soit d’une position de principe : augmenter les investissements, point ; soit de donner des gages à des Etats américains qui ont souffert des coupes budgétaires. Trump a annoncé sa volonté de mener une politique de relance par des travaux d’infrastructure dans une sorte de keynésianisme teinté de protectionnisme. A ce titre, cette annonce peut être cohérente : les dépenses de défense américaines profitent en quasi totalité aux industries locales, car les Etats-Unis n’importent presque rien comme matériel. C’est un marché protégé de la concurrence internationale, qui donne la certitude que le retour sur investissements se fera aux Etats-Unis, notamment par la création d’emplois qui, par un cercle vertueux, contribueraient à l’augmentation de la demande intérieure.

Il s’agit surtout d’une annonce à usage interne ? Le reste du monde n’a pas à s’inquiéter de cette annonce ?

Le fait qu’aucun document de révision de la stratégie américaine n’accompagne cette annonce me laisse penser qu’il s’agit d’une annonce à usage interne qui vise à rassurer un certain nombre d’Etats américains qui abritent des industries liées à la Défense. Donald Trump est en train de s’assurer le soutien d’une base républicaine qui ne lui était pas acquise, notamment en vue d’autres réformes intérieures, comme celle de la fiscalité. Il doit s’attirer les faveurs d’un certain nombre d’élus républicains et une façon de le faire, c’est de leur donner ce qu’ils veulent pour faire tourner les industries situées sur leur territoire.

« On ne peut pas parler de course aux armements »

Pas de risque d’une relance de la course aux armements ?

On ne peut pas parler de course aux armements sur base d’un chiffre budgétaire global. Si les États-Unis relancent les développements en matière de missiles nucléaires, cela va évidemment créer une atmosphère particulière. S’ils décident de lancer deux nouveaux porte-avions destinés à être déployés en mer de Chine, il s’agirait là d’un acte politique très fort. Mais il pourrait aussi s’agir d’une politique de recherche : on se souvient de la “guerre des étoiles” du président Reagan qui a, d’une certaine façon, précipité la chute de l’Union soviétique en épuisant ses capacités budgétaires et militaires. C’est difficile à dire en l’absence des détails. Il faudra rapporter cela à une stratégie de défense nationale, qui n’est pas encore connue, mais qui devrait être revue. Cela dit, cette annonce est paradoxale, car le candidat Trump avait indiqué qu’il voulait limiter les engagements américains à l’extérieur. S’agit-il alors d’une réorientation technologique de l’ensemble de la politique de défense américaine afin d’en faire un outil de protection du territoire américain davantage qu’un outil pour des guerres lointaines, comme c’est le cas actuellement ? L’administration Trump pourrait bien vouloir rebattre les cartes.

« Trump n’est pas dans une phase d’armement militariste »

Selon Olivier Chopin, membre du conseil d’administration de l’Association pour les études sur la guerre et la stratégie (Aeges) et eprofesseur de sécurité internationale à sciences po, il faut relativiser cette hausse du budget militaire car elle est surtout liée à des préoccupations politiques et économiques internes.

Quel est le sens de la démarche de Donald Trump d’augmenter le budget militaire ?

Il s’agit d’une somme importante, mais pas si extraordinaire que ça. Le budget actuel pour 2016 était d’un peu moins 600 milliards de dollars. Certes, c’est une nette augmentation par rapport à ce qui était prévu sous Obama, de réduire un peu les enveloppes. Il s’agit plus d’un langage politique inventé par Trump pour ses relations avec le Congrès, qu’une décision guidée par des considérations stratégiques ou géopolitiques majeures. Il y a des raisons d’augmenter ce budget par rapport à la situation actuelle. Des rapports l’an dernier du Contrôleur du gouvernement (GAO) et du Pentagone ont fait savoir qu’il y avait du matériel et des éléments militaires obsolètes, et qu’il fallait revaloriser le tout. Cela concerne un peu la Navy et surtout l’US Air Force, par exemple. De plus, des républicains conservateurs liés au Tea Party, notamment le sénateur McCain, ont dit qu’il fallait réinjecter de l’argent dans l’armée, pour maintenir son statut international. Alors que de nouvelles puissances se développent, comme la marine chinoise ou l’armée russe qui réveille son intérêt pour l’Europe de l’Est. D’autre part, les démocrates ont choisi, il y a deux semaines, de traiter cette question du budget militaire comme une question politique. Ils ont dit que toute dépense militaire devrait être accompagnée d’au moins l’équivalent pour des questions sociales, économiques, sanitaires, etc. Comme cette augmentation serait financée par une baisse de 54 milliards des dépenses de ces secteurs, c’est une attaque contre les démocrates.

Cela pourrait-il suffire à favoriser une course aux armements dans le monde ?

Absolument pas. Avec 54 milliards en plus sur un budget déjà important, cela ne suffira pas. Vous ne refaites pas une force d’armement avec ça. Si les Américains souhaitaient, par exemple, multiplier leur budget par deux, cela ferait en effet réactiver une puissance face à des puissances émergentes comme la Chine. Trump a affiché une politique non pas totalement isolationniste, mais de retrait sur un certain nombre de conflits. On veut moins intervenir tout en étant plus dissuasif, et rester un acteur majeur. Il n’est pas dans une phase d’armement militariste.

« C’est tout à fait cohérent avec sa position protectionniste »

Y a-t-il aussi une volonté de relancer les industries américaines d’armement ?

Il y a un élément de politique keynésienne dans l’action de Trump : cette idée que l’investissement public est un soutien de la croissance. Et c’est tout à fait cohérent avec sa position protectionniste en matière de taxation douanière, de son discours sur le fait que les Etats-Unis ont été trop coulants et ont laissé d’autres acteurs profiter de leur bonne volonté. Donc il y aurait un côté revivification de l’industrie de défense. Mais à nouveau, les 54 milliards pour l’armée, c’est important, mais ce n’est pas non plus un New Deal. C’est plus un ajustement tactique pour donner un peu plus de liquidité dans le système de l’armée, si le budget suit. Car il s’agit seulement d’une proposition au Congrès, et il verra bien si les républicains le suivent. Le Congrès, ces dernières années, a eu des difficultés à honorer les engagements qu’il avait pris auprès du chef de l’Etat, ou à répondre aux demandes des présidents successifs. Sa capacité, aux Etats-Unis, de voter un budget, est très complexe en ce moment. Donc, il n’est pas sûr que ça se passe mieux que sous les précédentes législatures.

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