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Musulmans: les pratiques religieuses sont multiples

On l’imagine unitaire; la communauté musulmane est pourtant plurielle entre ceux qui pratiquent, ceux qui bricolent et les autres.

Temps de lecture: 3 min

On nous parle de communauté musulmane à l’envi. Mais de qui parle-t-on ? Des musulmans turcs ou marocains ? De la première génération venue travailler en Belgique ou de leurs enfants et petits-enfants nés en Belgique ? Des musulmans de gauche ou de droite ? De la classe ouvrière ou supérieure ? Des hommes ou des femmes ? De Bruxellois, d’Hennuyers ou de Liégeois ? « D’un point de vue sociologique, la communauté musulmane n’existe pas », observe Corinne Torrekens, chercheuse au GERME (ULB) et directrice de la spin-off Divercity, « Même sur le plan religieux, il n’y a pas un islam comme l’affirment les groupes fondamentalistes mais différents courants – sunnites, chiites, etc. – et ce depuis la création de l’islam et la mort du prophète. Or, aujourd’hui, la représentation médiatique dominante, c’est les musulmans, comme s’ils étaient tous identiques »  !

D’un point de vue sociologique, la communauté musulmane n’existe pas

Corinne Torrekens a mené, en 2015, une vaste étude, Belgo-Marocains, Belgo-Turcs : (auto)portrait de nos concitoyens. Elle y a notamment observé un morcellement de la pratique religieuse et a établi trois profils de musulmans : ceux, majoritaires qui pratiquent de manière consistante ; ceux, minoritaires, qui ne pratiquent pas ; et, troisième catégorie, ceux qui bricolent, qui individualisent leur pratique, respectant certaines consignes religieuses et d’autres pas…

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« Les musulmans sont globalement assez pratiquants, même si certains ne vont qu’occasionnellement à la mosquée, par exemple. On remarque que les 2e et 3e générations sont plus structurées autour de normes sociales comme, notamment, le halal… La jeune génération n’est donc pas moins pratiquante que les générations précédentes ; ce qui n’est pas forcément un résultat surprenant : c’est classiquement à cet âge que les processus d’identification sont les plus affirmés  », constate la chercheuse.

Sentiment de discrimination et religiosité

Les chercheurs le voient : un lien statistique existe entre le sentiment de discrimination et la religiosité renforcée. Mais, ils ne peuvent pas encore l’expliquer : les musulmans qui se sentent discriminés sont-ils discriminés parce qu’ils pratiquent plus, ou ont-ils commencé à pratiquer de manière plus importante après certaines expériences vécues comme discriminantes ? La question doit encore être étudiée. Elle est d’autant plus pertinente que, prévient Corinne Torrekens,

« Il y a un problème structurel de discrimination en Belgique : à l’école, à l’emploi, etc. La manière dont aujourd’hui, la société belge réagit aura une influence directe sur la manière dont l’islam sera vécu et pratiqué dans 15 ans ! Or, le risque de polarisation existe, comme l’a notamment pointé l’enquête RTBF-Le Soir Noir, jaune, blues ».

Et d’ironiser : «  On a pensé l’immigration comme provisoire ; et aujourd’hui, imagine-t-on dire à des jeunes qui sont nés et ont grandi ici et qui ont la nationalité belge, de partir ? Pour aller où ? en Musulmanie ?  ».

Corinne Torrekens défend l’idée d’une Belgique aussi musulmane pratiquante. Ecoutez-la ici.

Corinne Torrekens et Ilke Adam, Etude Belgo-Marocains, Belgo-Turcs : (auto)portrait de nos concitoyens, Fondation Roi Baudouin, 2015

 

«Nous avons besoin de l’intelligentsia musulmane»

Temps de lecture: 2 min

Corinne Torrekens, vous qualifiez les mouvements fondamentalistes de « machines de guerre »…

Corinne Torrekens : C’est une image peut-être un peu forte mais des Etats comme l’Arabie Saoudite ou le Qatar mettent énormément de moyens pour diffuser en masse leur propagande dans des livres, des émissions télévisées, des blogs sur internet, etc. Or, il y aussi d’autres textes qu’ils soient anciens ou contemporains qui offrent d’autres points de vue et ils ne sont souvent pas traduits parce qu’ils ne cadrent pas avec l’idéologie diffusée par ces Etats. Il y a peut-être là une piste d’action pour les Etats européens. Attention, il ne faut pas non plus surdéterminer l’impact de ces mouvements conservateurs. Je rappelle que le bricolage (le fait de prendre des références à droite et à gauche) reste de mise et que l’enquête que j’ai dirigée pour la Fondation Roi Baudouin montrait le non-impact des pratiques religieuses sur les dynamiques de participation et d’insertion des populations musulmanes en Belgique. A force de se focaliser, notamment du point de vue médiatique, sur les mouvements fondamentalistes, on finit par avoir une image complètement tronquée et caricaturale des réalités vécues par les communautés musulmanes.

Comment contrer ces mouvements conservateurs ?

Corinne Torrekens : Face à ces machines de guerre, il y a une intelligentsia musulmane qui émerge et avec laquelle la Belgique devrait travailler. Ce sont des musulmans pratiquants, des chefs d’entreprise, des cadres, des acteurs associatifs, des intellectuels qui pourraient jouer un rôle de modèle. Certains sont réunis en association, organisent des coachings, etc. ; nous devrions créer des ponts entre cette élite musulmane et nos autorités publiques et économiques. Nous devrions demander l’opinion de cette intelligentsia bien plus souvent et surtout soutenir ses actions qui, aujourd’hui, reposent encore trop souvent sur le bénévolat. Il faudrait aussi mieux soutenir le tissu associatif musulman actif en éducation permanente, comme nous le faisons déjà pour les associations juives ou catholiques.

Pourquoi ce soutien public tarde-t-il ?

Corinne Torrekens : Parce que nous vivons dans la méfiance, alimentée par la rumeur et le jeu des étiquettes (modérés, Frères musulmans, salafistes, etc.) qui jettent la suspicion. Le résultat c’est l’inertie. Il faut pourtant aujourd’hui avoir le courage de prendre le risque de travailler avec l’intelligentsia musulmane, nous avons besoin d’elle ! C’est urgent !

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