Wall Street aime le «populisme» à la sauce Trump

© Reporters
© Reporters

Wall Street adore Donald Trump. C’est a priori un peu déroutant, non ? Quelques jours avant l’élection présidentielle américaine du 8 novembre dernier, les augures n’annonçaient-ils pas, sinon un bain de sang boursier, tout au moins une déroute des marchés en cas de victoire du candidat « populiste » ? Raté !

1 Les augures se sont trompés

Certes, le 9 novembre tôt le matin, le résultat connu avant l’ouverture des marchés outre-Atlantique, les contrats « futures » sur la Bourse américaine – lisez : les paris sur la tendance des cours dans les premières minutes d’échanges – faisaient la culbute. Mais le désamour de Wall Street pour le nouveau président n’a même pas duré ce que durent les roses.

Et les cours se sont mis à monter, à monter, déjouant semaine après semaine les pronostics qui voulaient que les investisseurs retrouvent bientôt leur bon sens.

Mercredi, le Dow Jones, l’indice le plus connu de la Bourse de New York, a ainsi dépassé les 21.000 points – un record historique. Depuis le 8 novembre, il a ainsi pris 15 %. (Juste pour fixer les idées : le précédent record datait d’octobre 2007, avant que la crise financière ne fasse valdinguer la planète finance.)

© Le Soir
© Le Soir

Même les premières semaines après l’installation de Donald Trump à la Maison-Blanche, pourtant chaotiques, n’ont pas refroidi les investisseurs.

Ce jeudi, le président a twitté, comme à son habitude, pour s’en féliciter. Il aurait tort de s’en priver, alors que le Dow plafonnait un peu au-dessus des 18.000 points depuis le printemps 2015.

2 Trump contre Trump ?

On entend dire que « l’habit présidentiel » qu’il a, selon les commentateurs, endossé mardi devant les deux Chambres du Congrès aurait finalement rassuré, soulagé – mais cela ne tient pas : le marché monte depuis bientôt trois mois.

Ou encore que la Bourse américaine veut à tout prix voir la vie en rose et se chercherait donc des prétextes.

Elle n’en a pas besoin : elle a les promesses de Donald Trump. Non celles du candidat populiste qui a promis à la classe ouvrière de la « Rust Belt », la « ceinture de rouille » qui fut jadis le cœur industriel des États-Unis, de faire revenir les jobs. Mais celles d’un Républicain somme toute très classique : une baisse drastique de l’impôt des sociétés (de 35 % à 15 %), le retour en grâce des énergies fossiles, et une moindre ingérence des agences de l’État dans la marche des affaires.

Wall Street a d’ailleurs toutes les raisons de se féliciter des choix du nouveau président dans la constitution de son cabinet : des grands patrons, plusieurs ex-Goldman Sachs, un « climato-sceptique » nommé à la tête de l’Agence de protection de l’environnement, etc. Et de la direction qu’il a impulsée en faveur d’un allégement de la régulation. M. Trump ne souhaite-t-il pas assouplir la loi Dodd-Frank mise en œuvre par l’administration Obama afin de réguler l’activité bancaire après la crise de 2008 ? N’a-t-il pas prévenu les agences gouvernementales qu’elles devraient désormais supprimer deux réglementations existantes pour pouvoir en introduire une nouvelle ?

Pour sûr, le président Trump n’a pas oublié Main Street. Il a retiré les États-Unis du Partenariat transpacifique et tout aussi clairement indiqué qu’il ne poursuivrait pas les négociations du Partenariat transatlantique, avec l’Union européenne.

Le nouveau locataire de la Maison-Blanche affiche clairement la couleur : il ne veut plus du multilatéralisme – de toute façon, celui-ci était « mort » depuis l’échec du cycle de négociations commerciales de Doha. Au moins, il n’y aura pas de faux-semblant : il pratiquera le bilatéralisme, où le plus fort peut imposer sa volonté, pour défendre les intérêts américains (et aussi ceux des multinationales américaines).

Certes, Donald Trump a répété, mardi, sa promesse d’imposer les produits importés pour protéger les industriels américains – et rien n’indique, pour l’heure, qu’il ne la tiendra pas. Il y aurait alors des perdants, parmi les multinationales américaines.

3 Des gagnants et des perdants (relatifs)

D’ailleurs, à la Bourse, il y a déjà des gagnants et des perdants – relatifs (on veut dire par là que si la plupart des actions ont grimpé, certaines en ont plus profité que d’autres). C’est ce que montre une étude portant sur l’évolution des 500 titres inclus dans le S&P 500 entre le 8 novembre et le 31 décembre (1).

Les institutions financières (que M. Trump a promis de déréguler) et l’industrie lourde (qu’il a juré de faire renaître) ont enregistré des progressions comparativement plus importantes.

La pharmacie et les soins de santé, en revanche, ont perdu des plumes. On peut penser que cela tient au démantèlement annoncé de l’Obamacare et à la promesse du candidat républicain de négocier une baisse du prix des médicaments (encore que sur ce dernier point, le président ne semble pas pressé). Le textile et les chaînes d’habillement, très dépendantes des importations, ont également sous-performé. De même que les entreprises qui tirent une part substantielle de leurs revenus des marchés étrangers.

À l’inverse, les entreprises tournées vers le marché américain, ainsi que les secteurs cycliques (dépendants de la conjoncture économique) comptent parmi les gagnants. Visiblement, le marché semble convaincu que la politique économique du président Trump relancera la croissance économique aux États-Unis.

On citera le plan d’investissement dans les infrastructures : 1.000 milliards de dollars, a répété mardi Donald Trump, qui seraient financés aussi bien par des fonds publics que par des fonds privés. Sans plus de précision. S’agira-t-il d’investissements publics ? De partenariats public-privé ? De subventions publiques (des réductions d’impôt ciblées, par exemple) pour les projets initiés par des entreprises privées ? Toutes les méthodes ne se valent pas, si l’on veut reconstruire les infrastructures les plus utiles ou les plus nécessaires à long terme. Mais ces détails ne comptent visiblement pas pour Wall Street.

4 Un « populiste » très « pro-business »

Les esprits chagrins, eux, se demandent si la Bourse n’a pas trop grimpé. Certains indices le suggèrent. Ainsi, le ratio Shiller, qui rapporte la capitalisation boursière au niveau moyen des bénéfices sur les dix dernières années, frôle le niveau extrêmement élevé (30) qu’il avait atteint… à la veille du Lundi noir de 1929. Comparaison, cependant, n’est pas raison. D’ailleurs, le célèbre financier Warren Buffet assure que « les actions sont plutôt bon marché » à Wall Street. C’est à voir.

Sans doute la croissance économique est-elle très modeste au regard de l’expérience historique, mais les profits sont élevés. Et puis ce nouveau président qu’on dit « populiste » est au fond très « business-friendly ». Son arrivée à la Maison-Blanche pourrait remettre en cause la mondialisation. Mais pas changer fondamentalement le penchant d’un État aux petits soins pour ses grandes entreprises.

(1) A. Wagner, R. Zechhauser et A. Ziegler, Trumponomics and the S&P 500, 24 février 2017, disponible sur www.voxeu.org.

 
 
À la Une du Soir.be
 

Vos réactions

Règles de bonne conduite / Un commentaire abusif? Alertez-nous

Le choix de la rédaction
  1. d-20190906-3VY1PT 2019-11-05 21:25:44

    Coalition fédérale: le CDH n’exclut plus une participation

  2. Le Parti socialiste de Pedro Sánchez reste le premier, avec 120 sièges sur 350. Mais bien loin de la majorité... © AFP.

    Elections: l’Espagne toujours à la recherche d’une majorité

  3. Le professeur avait souvent été dénoncé pour ses violences. Contre des étudiants. Mais surtout sur des femmes dont certaines avaient déposé des plaintes.

    Le professeur russe qui se prenait pour Napoléon a tué et démembré sa compagne

La chronique
  • L’Otan doit-elle suspendre son vol?

    Il y a un côté enfantin chez Emmanuel Macron, mais au sens de l’enfant du fameux conte d’Andersen qui s’écrie « Le roi est nu ! », provoquant ainsi le rire libérateur des sujets qui n’osaient pas s’avouer à eux-mêmes que leur souverain se promenait totalement à poil.

    En l’occurrence, Macron n’a pas fait rire mais, en déclarant dans une interview au magazine britannique The Economist, que l’Otan était « en état de mort cérébrale », il a dit très exactement ce que tout le monde sait, ce que tout le monde voit, mais que seul un esprit un peu enfantin pouvait oser dire. Angela Merkel a d’ailleurs trouvé la bonne expression : elle n’a pas dit que c’était faux (personne n’a vraiment dit que c’était faux !), elle a simplement fait remarquer que c’était « intempestif ». Intempestif signifiant exactement, si l’on se réfère au dictionnaire : « C’est vrai, mais ce n’est pas le moment de le dire. »...

    Lire la suite

  • Otan: le réveil de Macron, le risque de la division

    Il faut ouvrir la bouche quand on pense pouvoir exprimer clairement une opinion : c’est peu diplomatique, mais je ne suis pas un diplomate, je suis un politique. » Non, ce n’est pas là Emmanuel Macron qui parle. C’est le président sortant du Conseil européen, le Polonais Donald Tusk, qui, peu avant de tirer sa révérence, accorde au Soir un long entretien.

    ...

    Lire la suite