Accueil

Andrea Rea: «La figure de la menace aujourd’hui, c’est le musulman»

La peur de l’autre nous pousse à nous en éloigner. Mais en nous repliant « entre nous », nous alimentons notre méconnaissance de l’autre et… notre peur. Analyse avec le sociologue Andrea Rea.

Rencontre - Temps de lecture: 4 min

Un an après les attentats de Bruxelles, la peur est-elle toujours présente ?

Andrea Rea : Oui, cette peur est bien là, comme l’a montré notamment l’enquête RTBF-LeSoir Noir-Jaune-Blues. Ce qu’on pensait réservé à des villes éloignées, dans des zones de conflits a désormais lieu chez nous et les attentats se répètent : Londres, Madrid, Paris, Bruxelles, Nice, Berlin… Ce qui renforce la peur, c’est cette répétition, nous sommes sortis de l’exceptionnalité. Les terroristes ont aussi bien compris que leur impact médiatique et politique est plus puissant lorsqu’ils frappent l’Europe ou l’Amérique du nord. Ceci renforce encore plus la peur chez nous.

Qui dit peur, dit perception d’une menace. Ici, la menace est identifiée.

Andrea Rea : Oui, nous sommes face à du terrorisme international, à une lutte armée au nom d’un islamisme radical. Le danger est d’identifier par contamination tous les musulmans, qu’ils se définissent comme tel ou non, aux djihadistes. La figure de la menace, aujourd’hui, c’est le musulman parce que potentiellement, il pourrait être un futur djihadiste ou un futur radicalisé. Avec pour conséquence, ce qu’on a vu depuis un an : on a peur des migrants venus de Syrie ; Trump décide de fermer l’entrée aux Etats-Unis à tous les ressortissants de 7 pays musulmans ; etc. Cependant, cette contamination touche aussi tous les Belges qui sont identifiés à des musulmans, qu’ils habitent à Molenbeek, à Verviers ou ailleurs. Ceux dont nous avons peur, ce ne sont donc pas seulement ceux qui commettent un attentat mais tous ceux qui sont, dans notre imaginaire, la base arrière et ceux qui ne condamneraient pas ces actes.

Andrea Rea, Groupe de recherche sur les Relations Ethniques, les Migrations et l’Egalité (GERME), ULB
Andrea Rea, Groupe de recherche sur les Relations Ethniques, les Migrations et l’Egalité (GERME), ULB

Pourquoi cet amalgame se fait-il si facilement ?

Andrea Rea : Parce que le musulman est considéré comme une menace depuis longtemps, avant même qu’il y ait ces actes de terrorisme. Et donc, les attentats confortent le préjugé initial, ‘je vous avais bien dit qu’il fallait se méfier’… Dans les années ’70 et ’80, le terrorisme d’extrême-gauche a frappé plusieurs pays européens ; pourtant, les militants de gauche n’ont pas été assimilés à des terroristes qui étaient considérés, eux, comme une fraction dégénérée. Pourquoi ? D’abord, parce qu’il n’y avait pas de préjugé préalable sur tous les militants de gauche ; ensuite, parce que les socialistes et les communistes de l’époque se sont exprimés et se sont distanciés de ces actes terroristes. Je pense que les musulmans devraient aujourd’hui s’exprimer plus, même s’ils n’ont pas à se justifier d’actes qu’ils n’ont pas commis. S’ils prenaient davantage la parole, on entendrait plus la voix de musulmans qui ont une pratique religieuse modérée et veulent vivre dans la tolérance et la paix.

Qu’entraîne le climat de peur dans lequel nous vivons désormais ?

Andrea Rea : Le repli ! Quand on a peur de quelqu’un, on s’en éloigne ; on se replie sur celles et ceux qui nous ressemblent et nous sécurisent. C’est vrai pour les musulmans qui resserrent des liens communautaires ; mais ça l’est aussi pour les personnes s’identifiant au groupe majoritaire des Belges, qui se retrouvent entre gens de mêmes groupes sociaux et de mêmes styles de vie. Ce n’est donc pas qu’un entre-soi culturel, c’est aussi un entre-soi social. N’oublions jamais que le repli sur soi est le plus présent dans les hautes sphères de la société qui s’enferment dans des ghettos du luxe…

Comment contrer notre peur ?

Andrea Rea : Il faut reconstruire du lien ; ça signifie de l’échange, du partage de vie commune… Le discours seul ne peut réduire la peur ; il faut des pratiques communes ; il faut développer des espaces intermédiaires où des gens qui ne se croisent jamais puissent se rencontrer, et en particulier la jeunesse, et apprennent à connaître l’autre. Ce serait, par exemple, intéressant de développer des activités communes entre écoles qui n’ont pas le même type de public ; ça permettrait à des enfants de quartiers différents, qui n’ont pas la même histoire, ne fréquentent pas les mêmes clubs sportifs ou les mêmes espaces culturels, de se connaître.

Le défi est de taille…

Andrea Rea : Oui et il l’est d’autant plus que la peur du terrorisme vient s’ajouter à d’autres instabilités, déjà bien présentes. Le sociologue Zygmunt Bauman distinguait trois manières de considérer l’insécurité. La première est l’insécurité sociale : nous sommes inquiets pour nos conditions de vie et l’avenir économique de nos enfants. La deuxième est l’insécurité liée à l’incertitude : nous ne maitrisons pas notre environnement, le développement technologique est risqué. Enfin, la troisième dimension, c’est l’insécurité physique : la criminalité, le terrorisme. Et que voyons-nous aujourd’hui ? Que nous cumulons les trois dimensions d’insécurité ! Ce qui rend la peur encore plus forte et les solutions encore plus difficiles à trouver…

 

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

0 Commentaire

Dans ce dossier

Aussi en

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une