Comment la nouvelle génération bouscule les codes du féminisme

O h my god, on m’a menti toutes ces années ! Maintenant, tout fait sens ! » Avec humour, c’est en ces termes que Juliette raconte sa découverte des études de genre lors de son cursus universitaire. Celle qui se décrit aujourd’hui comme une « boulimique de l’engagement féministe », 26 ans au compteur, cumule en effet les actions via le collectif « Belges et culottées », le réseau Young Feminists Europe ou encore l’association Women Refugee Route. Le jour, elle travaille dans une organisation qui défend les droits LGBT. Son profil rejoint celui d’Anna, étudiante de 22 ans, créatrice de « Belges et culottées » et d’Aurélie, 23 ans, également engagée dans ce groupe (entre autres). Il y a aussi Léa, 27 ans, active dans plusieurs réseaux féministes européens comme « Period », Honey, Suédoise aux origines iraniennes, également impliquée dans ces plateformes ou Roxane, jeune Allemande qui travaille au Parlement et s’engage auprès des femmes réfugiées.

Eduquées par les réseaux

De réseaux en réseaux, ces jeunes femmes anonymes tissent les fils de ce féminisme nouvelle génération. Ce lundi soir, elles ont déjà parlé droits des femmes toute la journée, en prenant part à un événement du Parlement européen. Mais elles ne rechignent jamais à poursuivre la discussion, dans un café, tard dans la soirée.

Pour elles, le féminisme est donc d’abord une affaire de réseaux, surtout sur le web. Blogs féministes, trumblr, comptes Twitter, pages Facebook, vidéos Youtube : c’est par ces canaux qu’elles se forment. « J’ai appris beaucoup en suivant des féministes sur Twitter, explique Léa. J’ai accès à des personnalités que je n’aurais jamais rencontrées autrement. » « Les termes “cisgenre ” (personnes dont le genre ressenti correspond au genre attribué à la naissance. NDLR) ou “intersectionnalité”, je n’en avais jamais entendu parler avant de les lire sur le web », ajoute Anna. Leurs actions, elles aussi, bénéficient de ces réseaux. Le collectif « Belges et culottées », par exemple, a été lancé via une page Facebook. Son objectif : abolir la « taxe tampon », responsable du prix si élevé des produits d’hygiène féminine. « Nous préférons fonctionner projet par projet, avec des enjeux qui nous touchent directement, à notre échelle », explique Aurélie.

Un engagement via des projets plutôt qu’au cœur de structures : cela correspond aux nouveaux modes d’action de la jeunesse. Mais les jeunes femmes ont aussi d’autres griefs contre les associations féministes « traditionnelles ». « Personnellement, je n’ai jamais trouvé une seule association qui corresponde complètement à ma vision du féminisme, développe Léa. En France tout particulièrement, si vous vous impliquez dans telle ou telle assoc’, vous êtes directement étiquetée pour ou contre le voile, pro ou anti prostitution, etc. » Cette question du voile divise les tenantes d’un féminisme « mainstream », et les plus jeunes. « Nous ne voulons pas insulter les autres féministes qui se sont battues pour nos droits, précise Aurélie. Mais nous en avons marre des divisions : la protestation black d’un côté, LGBT de l’autre, le mouvement féministe encore à côté. Nous, on pense que toutes les luttes sont connectées ! Oui, je peux être féministe et défendre le voile ! » « Il suffit de parler cinq minutes avec ces femmes, enchaîne Honey. De les écouter et de respecter qui elles veulent être. »

Si elles soutiennent donc un féminisme que l’on appelle « intersectionnel », les jeunes femmes ont conscience de leurs privilèges… et du fait qu’elles sont, ce soir-là, quasiment toutes « blanches », et très éduquées. « L’origine sociale a aussi un impact énorme sur l’accès à l’éducation féministe. Ce lien à d’autres milieux, on a encore du mal à l’établir », déplore Juliette. « Je me sens toujours mal à l’aise dans mes privilèges, poursuit Léa. Être féministe, c’est sortir de ta zone de confort. Quand je suis avec des afroféministes, je dois juste apprendre à la fermer et à écouter ! »

En Belgique, de petits réseaux de ce nouveau féminisme naissent çà et là. Il y a un an, le collectif afroféministe belge « Mwanamke » voyait le jour. « Nous faisions le constat que dans les autres groupes féministes, les oppressions spécifiques vécues par les femmes afrodescendantes n’étaient pas beaucoup évoquées, explique Aïchatou, l’une des membres du collectif, jointe par téléphone. Nous sommes au moins victimes de deux oppressions : le sexisme et le racisme. Nous avions besoin de lieux pour libérer cette parole, et dégager des pistes de solutions ». Autant de groupes qui se revendiquent du féminisme intersectionnel, mais qui restent distincts, mêmes s’ils se côtoient.

A l’étage presque vide du café, les jeunes femmes, qui échangent toujours en anglais, s’emportent, se vannent, s’opposent parfois. S’applaudissent aussi, lorsque l’une se fend d’une tirade enflammée ou lance une idée. « Il y a une chose, toute simple, qu’on devrait organiser : faire rentrer le féminisme dans les écoles, propose Anna. Il faut attendre l’université pour avoir des études de genre ! »

Mais quelles sont les priorités de ces féministes ? Toutes passionnées, elles s’engagent dans différents combats. Mais pour Léa, aujourd’hui, il y a cependant une priorité : « Résister ! Éviter ce retour de bâton qu’on risque de se prendre dans la gueule »… en français dans le texte, cette fois ! « On pensait que le droit à l’IVG était acquis, et on est en train de le perdre ! C’est alarmant ! », s’inquiète Roxane. Une chose est certaine : féministes « mainstream » ou « intersectionnelles », jeunes ou moins jeunes, pro ou anti voile : toutes se rejoignent dans ce combat. Dans les rues de Washington ou sur les places de Pologne. Sur Twitter, comme sur Facebook. Ou dans un café bruxellois.

 
 
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