Burn-out: et si on essayait le travail soutenable?

Le syndrome d’épuisement professionnel touche tous les milieux socioprofessionnels et fauche à tous les âges. © Reporters
Le syndrome d’épuisement professionnel touche tous les milieux socioprofessionnels et fauche à tous les âges. © Reporters

Burn-out ! Le mot se répand dans les couloirs de plus en plus d’entreprises et d’organisations, synonyme d’absence de longue durée d’un(e) collègue. Le syndrome d’épuisement professionnel touche tous les milieux socioprofessionnels et fauche à tous les âges – avec une nette prédilection pour les « quinquas », au taquet depuis 25-30 ans, sans réelle possibilité de lever le pied ni de départ à la retraite anticipé.

L’Institut d’analyse du changement dans l’histoire et les sociétés contemporaines de l’UCL diffuse aujourd’hui un dossier sur la question dans sa nouvelle publication Société en changement. Nous l’avons consulté en primeur.

Le travail est-il devenu insoutenable ? Le titre général donne le ton. Que se passe-t-il pour que de plus en plus de personnes se « consument » – traduction littérale de burn-out – à cause de leur boulot ? Les sociologues Thomas Périlleux et Patricia Vendramin apportent des éclairages. Des pistes de solution aussi pour rendre le travail plus soutenable.

Travail « soutenable » ? Que recouvre ce concept ? « C’est une manière de penser et d’organiser le travail dans une société en tenant compte de toutes les dimensions qui font la qualité du travail, dans une perspective de parcours de vie, explique Patricia Vendramin. On a commencé à poser cette question du caractère soutenable du travail quand on s’est rendu compte qu’on incitait les personnes à travailler plus longtemps ou à augmenter le taux d’activité parmi les plus de 50 ans. C’est donc aussi, a contrario, un constat du caractère insoutenable du travail avec l’avancée en âge. L’évolution des modes d’organisation du travail est de moins en moins compatible avec le fait que plus on vieillit, plus certaines aptitudes diminuent. Si on veut accroître le taux d’activité des plus de 50 ans, on doit réfléchir à une autre forme de travail. »

Repenser le statut du travail

Mais il s’agit aussi, plus globalement et à plus long terme, de penser autrement le statut du travail dans nos sociétés. « Celles-ci sont fondées sur lui, tous les droits en sont dérivés, opine Patricia Vendramin. Le paradoxe est que si certains souffrent de plus en plus de leur travail, dans le même temps des proportions importantes de la population souffrent de ne pas en avoir. On ne peut donc pas réfléchir à des dispositifs pour rendre un travail de plus en plus dense, intense, supportable pour une portion limitée de la population alors qu’en même temps le souhait de partager ce travail est important. La notion de “travail soutenable” touche donc à la question du partage du temps de travail. »

Il y a urgence. Les données récentes que présentent les chercheurs de l’UCL montrent qu’un tiers des salariés belges disent ressentir, la plupart du temps, ou toujours, du stress dans leur travail ou un sentiment d’épuisement à la fin de la journée…

Faire collaborer les sciences humaines

La note qui a servi de substrat à ce dossier sur le burn-out est le fruit d’une collaboration entre différents professeurs et chercheurs de l’UCL, réunis sous la coupole de Iacchos (Institut d’analyse du changement dans l’histoire et les sociétés contemporaines), qui agrège dix centres de recherches en sciences sociales de l’université néo-louvaniste – soit quelque 200 chercheurs.

Cette initiative est partie d’un constat : en sciences sociales, le chercheur est coincé entre deux postures traditionnelles : l’expert et l’auteur de tribunes d’opinion. Dans le premier cas, il est souvent sollicité à brûle-pourpoint par la presse, qui le presse de réagir à une question dans le feu de l’actualité, avec le risque de ne pas se trouver dans les meilleures conditions pour installer un propos serein, profond, critique. Dans le second cas, ses opinions, aussi importantes et argumentées soient-elles, n’engagent pas nécessairement une communauté.

« L’idée est d’une part de casser les barrières trop spécialisées et faire en sorte que les chercheurs se parlent et qu’on ait plusieurs regards sur une même thématique, explique le sociologue Matthieu de Nanteuil, responsable de Iacchos. Mais plus fondamentalement, nous avons voulu mettre en circulation, dans l’espace public, des résultats de recherches et donc des arguments sérieux, étayés, mais accessibles, sur lesquels on peut faire reposer le débat public. Pour permettre aux journalistes comme aux professionnels de différents secteurs de retravailler collectivement un certain nombre de questions et de prendre un peu de distance par rapport à la masse de jugements à l’emporte-pièce qui circulent, quitte à travestir la réalité. »

Sociétés en changement, la revue de Iacchos, abordera trois fois par an, en huit pages, une question de société (1). Elle tentera donc d’apporter des réponses valides, mais non définitives, comme peuvent l’être les connaissances scientifiques. En complément, des chiffres seront proposés, des mots seront discutés, des interprétations seront confrontées afin de permettre aux lecteurs non spécialisés de s’informer de façon fiable.

(1) Le numéro un de la revue Iacchos sur le burn-out

Le burn-out absent de la liste des maladies professionnelles

Par Mathieu Colinet

Le burn-out n’est pas une maladie professionnelle. L’avancer, c’est constater qu’en Belgique, il ne figure pas – pour l’instant du moins – sur la liste des maladies professionnelles et rendre compte de l’absence de décisions favorables de l’Agence fédérale des risques professionnels (Fedris) concernant les demandes de reconnaissance qui lui ont été adressées. « Ce qui ne veut pas dire toutefois que des tribunaux du travail, sollicités par rapport à des recours, n’ont jamais considéré que des burn-out étaient des maladies professionnelles, précise-t-on chez Fedris. Par deux fois, ce fut le cas. » Le débat agite en fait la question suivante : le burn-out a-t-il une seule cause, le travail, auquel cas il pourrait être considéré comme une maladie professionnelle ou a-t-il plusieurs causes, ce qui suggérerait qu’il puisse être repris sous l’appellation de « maladie liée au travail ». Pour l’heure, la seconde interprétation semble l’emporter.

Les médecins: «Il n’y a pas de patient type»

Par Mathieu Colinet

Qu’est-ce qui fait le burn-out ? Pas ses symptômes, pas uniquement ceux-ci en tout cas, car il les partage avec d’autres maux, comme la dépression et l’épuisement par exemple : « L’irritabilité, les insomnies, les maux de tête, la fatigue, les troubles digestifs, les difficultés de concentration, ce n’est pas spécifique au burn-out, c’est en outre difficilement objectivable », explique Philippe Heureux, médecin généraliste dans le Brabant wallon qui, dans sa pratique quotidienne, diagnostique les cas de burn-out en sondant surtout les relations de travail de ses patients et les éventuelles souffrances qu’elles génèrent. « A l’inverse, des patients viennent parfois me trouver en me disant souffrir d’un burn-out, confie le médecin. Or, d’après moi, ils sont davantage victimes au travail de harcèlement moral. Une confusion existe entre les deux. »

Les propos du généraliste témoignent du caractère quelque peu flou qui subsiste autour de la définition médicale du burn-out. Ils confirment toutefois la « centralité » des conditions au travail dans le développement de la pathologie. Régulièrement, celle-ci fait d’ailleurs dire à des médecins qu’un patient apaisé par quelques semaines d’arrêt peut très bien développer un nouveau burn-out si, dans sa relation au travail, rien n’a évolué.

Parmi les patients qu’il a eus à soutenir, Philippe Heureux a compté des personnes qui ont basculé dans la pathologie après une ixième déconvenue. Jusque-là, ils maintenaient un équilibre personnel précaire. « Une remarque humiliante d’un collègue ou d’un chef, un problème dans le couple ou avec un adolescent, énumère Philippe Heureux. Tout cela est susceptible de charger la barque jusqu’à lui faire prendre l’eau. »

« De très hautes exigences pour certains »

Dans l’expérience qui est la sienne, le médecin n’a ainsi pas repéré un patient type, mais davantage des « collisions entre des parcours et histoires singuliers et des méthodes contemporaines de management au travail ». « Certains sujets s’imposent également de très hautes exigences dans le sens d’une évolution contemporaine vers plus de compétitivité entre individus, sommés d’être créatifs et performants. Je ne sais pas s’il y a davantage de burn-out aujourd’hui qu’il y a quelques années. Mais en tout cas, pour ma part, je rencontre davantage de patients qui parlent de leurs difficultés et de leurs souffrances au travail. En outre, quand j’ai commencé comme médecin en 1978, on ne parlait pas de burn-out, la notion n’existait pas », précise Philippe Heureux.

S’il fallait tout de même pointer des professions ou des secteurs, le médecin citerait le secteur des soins de santé vu « les cadences importantes et les logiques gestionnaires », le secteur bancaire et le milieu associatif. « Pour ce dernier, on peut se poser la question : sont-ce des gens dont le profil est plus propice au burn-out qui se dirigent à l’origine vers le milieu associatif ou est-ce la façon dont il fonctionne qui expose plus particulièrement ses travailleurs ? », indique Philippe Heureux.

Après que le diagnostic a été posé, certains patients adoptent une position « victimaire » selon le médecin généraliste. D’autres, si leur cadre de travail le permet, vont tenter de se remettre en question, s’interroger sur le sens de ce qu’ils font notamment. « C’est à cela aussi que sert une période d’arrêt même si sa première utilité, c’est permettre au travailleur de souffler et le mettre à l’abri de sa propension à se flageller », indique Philippe Heureux.

«Le burn-out est une riposte à des formes d’organisation intenables»

Par Corentin Di Prima

Pour les sociologues Patricia Vendramin et Thomas Périlleux, notre société fait face à « une sorte de conflit sur les valeurs du travail, mais elle n’est pas identifiée, discutée collectivement » et les réponses apportées au niveau politique vont à l’encontre d’une nécessaire diminution de la pression au travail, source de burn-outs.

La durée hebdomadaire du temps de travail n’a cessé de baisser au cours de ces dernières décennies. Dès lors, qu’est-ce qui explique que le travail soit la cause de tant de burn-outs ?

Patricia Vendramin. Si on travaille en principe moins longtemps, on ne travaille pas de la même manière. Les rythmes et les conditions de travail ont beaucoup évolué. Les pénibilités physiques sont moins importantes, mais les rythmes de travail ont changé : délais très courts, changements rapides, restructurations permanentes, travail avec des charges émotionnelles fortes. Cette évolution de la manière de travailler est de moins en moins compatible avec les caractéristiques de la population active d’aujourd’hui, qui est vieillissante.

Thomas Périlleux. le burn-out est déjà une forme de riposte, de réponse silencieuse et douloureuse de personnes qui n’arrivent plus à résister, à objecter aux conditions de travail qui les submergent. On voit souvent le burn-out comme une pathologie, comme le versant négatif de l’expérience de travail. Mais il faut aussi le voir comme une forme de réponse à des formes d’organisation du travail qui sont devenues intenables.

La question d’une absence ou d’une perte de sens des tâches qu’on accomplit revient souvent, le sentiment qu’on se tue à la tâche sans y trouver de valorisation.

T.P. Oui, c’est notamment le fait d’être obligé de faire du travail qui serait de mauvaise qualité à ses propres yeux, d’être dans une injonction très paradoxale, avec l’intensification du travail, l’urgence, de ne pas honorer la valeur de son travail, sa qualité. C’est intenable quand c’est durable et sans possibilité que ça puisse être discuté. Il y a une sorte de conflit sur les valeurs du travail, mais elle n’est pas identifiée, discutée collectivement.

P.V. C’est avoir rêvé d’être infirmière, de soigner et puis se retrouver dans des hôpitaux où l’on fait des soins à la chaîne, où l’on a plus de temps à consacrer aux malades. Le travail a fortement changé.

« L’intensification de la production abolit le travail plutôt que le stimuler », écrivez-vous. Cela va à l’encontre d’un discours dominant prônant l’accroissement de la productivité. Le gouvernement fédéral a proposé une réforme de l’organisation du travail. Qu’en pensez-vous ?

P.V. Si l’on prend les intitulés de chapitres, le plan Peeters pourrait paraître cibler des points importants pour soutenir un travail de qualité tout au long de la vie, car il touche au temps de travail, à la conciliation travail-hors travail, aux rythmes, et en même temps il ne propose pas les bonnes solutions.

Pourquoi ?

P.V. Parce que cet ensemble de mesures ne va pas diminuer la pression sur le travail, au contraire, cela va accroître la flexibilité, l’imprévisibilité du temps de travail – ne pas savoir si on va travailler 35h ou 48h une semaine – ce qui ne permet pas de s’organiser par rapport à sa vie privée. Cette réforme autorise aussi le travail de nuit pour le commerce en ligne et en termes d’aménagement qui pourraient soulager des difficultés dans l’exercice du travail, on est plutôt dans des cacahuètes.

T.P. Au plan clinique, les professionnels sont souvent mis à mal parce que le modèle de performance qui a intensifié le travail en entreprise fait miroiter l’idée que cette intensification – faire plus en moins de temps – va aussi rendre la vie plus intense. C’est très illusoire. Car pour que le travail ait sens et qualité, il faut du temps, pouvoir endurer des difficultés, les exprimer, chercher des solutions, mais avec patience, persévérance. Or, toutes ces dimensions-là sont complètement aplaties dans le modèle de la performance et l’insistance sur la productivité.

« Si rien ne change dans le modèle économique, la clinique risque de devenir un emplâtre sur une jambe de bois », écrivez-vous. Que faire ?

T.P. Nous soutenons que le changement doit à la fois être local et global. Local parce que c’est aussi à travers la reconstitution des tissus de solidarité dans les équipes de travail, les possibilités de discussion, de controverse sur les critères de qualité du travail que les professionnels peuvent mieux s’y retrouver, faire entendre leux voix et s’accorder sur des façons de faire. Il faut retrouver des règles partagées. Cela part d’abord d’initiatives très locales. On entend des professionnels dire qu’ils n’ont plus de réunions d’équipe, or se réunir, hors format contraint d’emblée vers des objectifs d’efficacité immédiate, permet de retrouver le plaisir du métier. Ensuite, il faut pouvoir l’articuler dans une perspective plus globale : c’est la notion de travail soutenable.

Réduction du temps de travail, allocation universelle : ces débats ont cours, mais auraient-ils la vertu de rendre le travail plus soutenable ?

P.V. Ce sont deux débats différents. La piste de la réduction collective du temps de travail me paraît plus souhaitable et nécessaire. Et d’ailleurs on le fait déjà, en allouant des temps partiels à une partie de la population. Pour ça, les dispositifs dans la loi Peeters qui prévoient la possibilité d’augmenter les heures supplémentaires vont à l’encontre de cette idée de distribution du temps de travail : ne faudrait-il pas engager plus de personnes plutôt que d’augmenter le nombre d’heures supplémentaires ? On a fortement réduit le temps hebdomadaire de travail au cours du XXe siècle et ça n’a pas fait crouler notre système économique, au contraire, on a connu les Trente Glorieuses avec une diminution du temps hebdomadaire de travail.

T.P. La diminution collective du temps de travail aurait des effets d’autant plus positifs qu’elle s’accompagnerait d’une réflexion approfondie sur l’organisation du travail. Si rien ne change à ce niveau, en particulier dans les rythmes, la qualité du travail ne s’améliorera pas. On a pu démontrer que même si le temps de travail se réduit, mais que la qualité de vie au travail ne change pas, le temps libre dégagé par ailleurs ne s’améliore pas non plus. Car ce qu’on a éprouvé au travail va nécessairement avoir des effets négatifs aussi hors-travail.

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