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Faut-il renoncer à la viande?

La campagne « 40 jours sans viande » est vivement contestée par les défenseurs du secteur de l’élevage.

Dossier - Temps de lecture: 6 min

La guerre de la viande fait rage en Wallonie. Au clairon d’un collectif prônant 40 jours sans viande a répondu la canonnade des agriculteurs, appuyée par les organismes de promotion agricole et par les ministres wallon et fédéral de l’Agriculture René Collin (CDH) et Willy Borsus (MR). C’est l’élevage qu’on assassine, ont crié les éminences, répliquant avec leur propre campagne « 40 jours, 40 menus locaux ». A chacun ses chiffres, ses affirmations et ses slogans. Du coup, un vrai enjeu de société est devenu une guerre des clans. Faut-il voir dans la brouillonne campagne « 40 jours sans viande » une mode assujettie à la main d’un lobby industriel (la campagne est soutenue par des légumiers) ? Faut-il voir dans la réaction en face le seul souci de défendre un secteur en difficulté malgré les aides massives dont il bénéficie et la soumission du politique aux agriculteurs (en province du Luxembourg, patrie de Collin et de Borsus, plus de 75 % du revenu agricole est généré par l’élevage) ? On est en tout cas orphelin d’une approche apaisée, soucieuse de l’intérêt général. Le Belge mange trop de viande au regard des recommandations sanitaires. On manque d’analyses indépendantes sur l’impact environnemental, en Belgique et à l’étranger, de l’élevage wallon. Mais on sait qu’il n’est pas nul. Le dossier n’est pas simple : il mêle éthique (est-il juste de tuer des animaux pour se nourrir ?), santé, environnement, économie. Il rappelle une évidence à méditer : nos comportements alimentaires ne sont pas anodins.

 

La Wallonie, ce n’est pas le pire

L’élevage d’animaux de boucherie et de laiterie nuit-il à l’environnement ? Il y a match, entre partisans et adversaires de la côte à l’os. Une chose est sûre, l’impact n’est pas négligeable malgré ce qu’on fait (parfois) pour le réduire.

1 Gare au climat Qu’elles soient de la FAO, du programme de l’ONU pour l’environnement (Unep) ou de l’université néerlandaise de Wageningen, les études concordent : l’élevage est un gros émetteur de gaz à effet de serre. L’élevage bovin en particulier. Les bêtes rejettent du méthane, leur alimentation émet du CO2. Et cela ne concerne pas que les élevages exotiques. Les chercheurs hollandais ont calculé que le bœuf en Europe a « de loin » le bilan carbone le plus défavorable : 22,6 kg de CO2 par kilo de viande, comparé à 1,3 pour le lait, 3,5 pour le porc, 1,6 pour la volaille. Du point de vue du climat, il est plus « efficace » de produire des protéines à partir de sources végétales qu’animales. Les ruminants sont moins efficaces que les monogastriques (porcs, volailles), exigeant trois fois plus d’énergie dans leur alimentation pour une même production de protéines. Or, cette alimentation vient parfois de loin et peut avoir été produite dans des conditions nuisibles à l’environnement. L’Unep en conclut : « Pour maintenir les émissions de gaz à effet de serre au niveau de l’an 2000, chacun des 9 milliards d’humains projetés pour 2050 ne devra pas consommer plus de 70 à 90 grammes de viande par jour. Y arriver nécessite une forte diminution de la consommation dans les pays développés et une croissance réduite dans les pays en développement. »

« Cependant, nuancent les chercheurs néerlandais, il y a des différences importantes dans les systèmes de production des animaux et leur nourriture. » Il y aurait donc une bonne et une mauvaise viande ? C’est l’argument des défenseurs du bœuf wallon. Partiellement vrai. La viande consommée chez nous est surtout locale : 95 % pour le bœuf et le veau, confirme Comeos ; 99 % pour la viande de porc et 77 % pour les autres viandes. Circuit court donc. « Il n’y a pas de déforestation en Wallonie », clament les défenseurs du blanc bleu wallon. Vrai. Ajoutons que le « rendement carcasse » du blanc bleu est meilleur qu’un autre bovin : 70 à 80 %. Il a été conçu pour ça.

2 Il est bon, mon bœuf ! Un bœuf élevé localement, consommé localement, le rêve ? Ses défenseurs vont plus loin : les prairies permanentes sur lesquelles paissent les bovins sont des puits de carbone au même titre que les forêts. Elles « compenseraient » les émissions de gaz à effet de serre de l’élevage. Nuance : les études montrent que la teneur en carbone des sols wallons a progressé entre 1995 et 2005, époque à laquelle pas mal de terres de cultures sont devenues des prairies permanentes.

On a peu d’études sur ce qui se passe ensuite. Mais si une prairie permanente stocke plus de carbone qu’une culture (qu’on laboure), la capacité de stockage diminue si l’élevage est trop intensif. Ce qui est le cas de certains élevages… Raison pour laquelle il est excessif d’asséner que tout élevage en prairie est d’office bon ou neutre climatiquement et favorise la biodiversité. Les défenseurs de l’environnement et les adeptes de l’élevage bio sont cependant aussi des défenseurs des prairies. Prudence, disent-ils : si diminuer la consommation revient à remplacer les prairies par des cultures industrielles destinées à produire des agrocarburants, on aura fait pire que mieux.

3 Elle est verte, mon herbe ! Nos bœufs mangent essentiellement de l’herbe, disent ses amis. Vrai : en Wallonie, l’animal en consomme entre 65 et 80 % (une partie fraîche, une partie « ensilée »). Mais pour obtenir une ration suffisante d’énergie et pour engraisser en fin de carrière (1,5 kg par jour), il enfourne aussi du maïs, des grains, des pulpes de betterave et pommes de terre, des sous-produits de la fabrication d’agrocarburants, d’huile ou de sucre… Et des « concentrés » (tourteaux de soja, lin, colza…), destinés à la finition avant l’abattage. Lorsque les bêtes sont à la prairie mais que l’herbe pousse peu, il faut plus de compléments. De même lorsqu’on veut faire sortir plus de bêtes que la prairie ne peut en nourrir.

4 Le poids de l’élevage. Les 7 millions de tonnes qui ne sont pas produites sur les fermes belges viennent, pour moitié hors d’Europe ; 45 % sont des céréales fourragères. L’alimentation est au centre de la controverse, certains estimant que l’espace pour les cultures fourragères serait mieux utilisé pour alimenter les humains. Aujourd’hui, sur les 716.719 ha de superficie agricole wallonne 16 % sont cultivés en maïs fourrager. Et 45 % des céréales (243.000 ha plantés) servent à nourrir les animaux, selon l’association des fabricants d’aliments composés. C’est du blé, de l’orge, du maïs… On mesure ainsi le poids de l’élevage (pas seulement bovin) sur le paysage agricole. Résultat : à peine 9 % du blé et 4 % de l’orge wallons sont utilisés dans l’alimentation humaine en Belgique. A l’inverse, notre pays importe la majorité de ses céréales (la meunerie belge utilise moins de 15 % de blé indigène).

Certes, le bœuf wallon n’est pas en cage, bourré au soja transgénique cultivé sur des forêts mises à blanc en Amazonie. Mais, disent les plus nuancés, une réduction de la consommation de viande tout en maintenant les prairies, pourrait permettre de récupérer des terres qui servent aujourd’hui à produire des aliments pour bétail. Libérées, on pourrait y cultiver des aliments humains qu’aujourd’hui on importe. L’idée qui pourrait réconcilier tout le monde ? L’autonomie alimentaire des exploitations. Certains s’y emploient, mais cela nécessite d’importantes cultures de pois, de maïs, de céréales, sur la propriété ou sur plusieurs exploitations collaborant. D’autant plus facile à atteindre que l’élevage est extensif avec moins d’animaux à l’hectare. On y revient…

 

A consommer avec modération

Journaliste au service Société Temps de lecture: 5 min

1. Peut-on s’en passer ?

Oui et non. « Oui, mais en suivant les conseils de professionnels de la santé afin d’éviter les carences. Pour les enfants de moins de trois ans, les femmes enceintes et les personnes âgées, c’est généralement déconseillé car les conséquences des carences pourraient être beaucoup plus graves que pour les adultes en bonne santé », explique Guy Maghuin-Rogister, professeur émérite de l’ULg et spécialiste de toxicologie alimentaire, membre du Conseil supérieur de la santé.

L’implication établie de la viande rouge et préparée dans les risques de cancer pousse à des « recommandations de santé publique actuelles appelant à limiter la consommation de viande », selon le Dr  Christopher Wild, directeur du Centre international de recherche sur le cancer (Circ), l’agence spécialisée de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Qui ajoute : « Dans le même temps, la viande rouge a une valeur nutritive. Par conséquent, ces résultats sont importants pour permettre aux gouvernements de mener des évaluations du risque, et de trouver un équilibre entre les risques et les avantages de la consommation de viande rouge et de viande transformée. »

Car le Belge mange actuellement au moins deux fois trop de viande rouge, soit 640 grammes de viande par semaine. Et ce phénomène contribue – mais pas à lui seul – au fait que 56 % de la population mange toujours trop de produits gras, avec 86 g par jour et notamment les acides gras saturés, dites les mauvaises graisses. Mais qui ont du goût, ce qui explique que déjà chez les 3-13 ans, les trois principales sources d’acides gras saturés sont la viande, les produits laitiers puis les biscuits et les gâteaux, d’après l’enquête alimentaire de l’ISP. A titre de comparaison, seuls 17 % des Belges mangent assez de pain, sources d’hydrate de carbone et de fibres alimentaires. Et il devrait carrément doubler sa prise de légumes.

Autre catégorie de personnes qui ne peuvent se priver de viande qu’avec précaution : les sportifs. « On ne s’improvise pas végétarien et encore moins végétalien, explique Serge Pieters, diététicien-nutritionniste du sport. Ceux qui ne consomment pas assez d’énergie suite à un pic de croissance ou une augmentation du volume d’entraînement risquent une diminution de la masse musculaire. Cette fonte sera d’autant plus marquée que l’apport en protéines est soit insuffisant, soit privé d’un acide aminé essentiel. L’anémie, suite à des apports faibles en fer et en vitamine B12, est également une problématique particulièrement importante chez les adolescentes qui pratiquent un sport d’endurance. En période de croissance, les apports en calcium et en vitamine D sont essentiels afin d’assurer un capital osseux et limiter les risques de fracture. Mieux vaut en parler à son médecin ou à un diététicien. Car des substituts existent dans tous les cas. »

 

2. Quelle est la dose idéale ?

Prudemment, les experts de l’OMS ne se prononcent pas sur ce que peut être un apport équilibré. « Ne pas dépasser 500 g par semaine, avance Guy Maghuin-Rogister. Mais cela doit être compris dans le cadre de l’adoption d’un régime alimentaire varié avec une préférence pour les fruits et légumes, le poisson, le lait et les produits laitiers. Dans ce cas, une consommation modérée de viande ne fait pas problème. Pour la viande rouge (toute viande à l’exception des volailles), le mode de préparation doit aussi être pris en considération : la cuisson sur flamme nue est à éviter. Eviter si possible totalement les charcuteries et viandes préparées contenant des nitrites ou des nitrates. » Par contre, pas question d’exclure le poisson, comme le recommandent les promoteurs de « 40 jours ». Chaque Belge devrait, au contraire, en manger davantage : seuls 13 % des Belges en mangent assez, d’après la dernière enquête alimentaire de l’Institut de santé publique. D’après la même source, 91 % des Belges dépassent les recommandations maximales de prise de viande. Il y a donc du chemin à faire avant de rêver – ou de cauchemarder – au régime sans viande.

 

3. A partir de quelle dose court-on un risque ?

« Impossible de répondre simplement à cette question simple, rétorque Guy Maghuin-Rogister. Mais il est faux de dire (comme le font les promoteurs de « 40 jours », NDLR) qu’un régime alimentaire contenant de la viande augmente les risques d’obésité, les problèmes de cholestérol, le diabète et les problèmes cardiaques. A force de vouloir être simple dans sa communication, on devient simpliste ! » Par contre, il est établi que la viande « transformée », c’est-à-dire préparée, est à coup sûr cancérigène et la viande rouge est « probablement cancérigène », soit le premier et le deuxième niveau dans un classement qui comprend cinq catégories d’évidence scientifique de lien causal entre l’exposition et la maladie, selon le Circ. Le risque de cancer colorectal grimpe de 17 % chaque fois qu’on augmente la consommation de viande rouge de 100 g et de viande « préparée » de 50 g par semaine. Les experts du Conseil supérieur de la santé recommandent donc de s’en tenir à 300 à 500 g par semaine. Une réduction à 300 g hebdomadaires pourrait même faire chuter le risque de cancer colorectal de plus de 20 %. Dans ce cas, le risque de cancer n’est plus augmenté « que » de 10 % par rapport au risque que court un végétarien. « On peut alors considérer que le régime est équilibré », explique Guy Maghuin-Rogister.

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4 Commentaires

  • Posté par olivier hubin, vendredi 10 mars 2017, 15:39

    Le vrai amateur de viande ne mange pas du BBB.Les producteurs belges feraient bien de s' en rendre compte et de diversifier les races et de s' inspirer des Français et des Japonais ( wagyu et kobe)

  • Posté par Vangeyte Bernard, vendredi 10 mars 2017, 10:47

    Quel bel article ! Bien structuré et bien écrit, tout en nuances et argumentation bien pesée.

  • Posté par BIS , vendredi 10 mars 2017, 9:20

    Mais qui en dehors de la belgique ne voudrait de cette viande bourrée et piquée de saloperie et sans aucun goût !

  • Posté par BIS , vendredi 10 mars 2017, 9:20

    Mais qui en dehors de la belgique ne voudrait de cette viande bourrée et piquée de saloperie et sans aucun goût !

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