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«Personne n’a le droit d’obéir»

La chronique de Vincent Engel

- Chroniqueur Temps de lecture: 6 min

L’ampleur de la crise, ou plutôt des crises que traversent aujourd’hui nos démocraties pourrait être aussi l’occasion d’une réaction salutaire. Alors que des apprentis dictateurs poussent un peu partout comme des champignons vénéneux – Trump, Poutine, Erdogan, Orban… – et que le mycélium du populisme et de l’extrême droite se répand sous l’humus d’une démocratie en décomposition, il est temps que ceux à qui la « res publica » appartient reprennent les choses en main et assument leurs responsabilités. Il est temps aussi de proposer des pistes concrètes pour en sortir, par le haut.

Le 1er mars dernier, se tenait à Louvain-la-Neuve une rencontre mettant en présence deux personnalités particulièrement intéressantes sur les sujets sensibles du populisme et de l’Europe. D’une part, François Cherix, dont j’ai parlé dans une précédente chronique, est revenu sur les votations suisses et le référendum en général, pour rappeler que, selon son analyse et la pratique helvétique, ce système n’est absolument pas la garantie d’une démocratie plus juste et d’une plus grande représentation populaire. D’autre part, Ulrike Guérot, fondatrice et directrice de l’European Democracy Lab, qui a lancé un appel (développé dans un essai à paraître bientôt en traduction française) pour une « république européenne ». Ensemble, avec des politologues de l’institut ISPOLE de l’UCL, ils ont réfléchi sur « L’Europe malade : diagnostic et remèdes ». Et la maladie dont il fut principalement question est celle du populisme.

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30 % de votes populistes, le seuil de la bascule

Pour Ulrike Guérot, toute société a toujours fonctionné en rejetant ou en reléguant dans l’ombre vingt pour cent de sa population. Sans que cela soit en rien une consolation pour ces exclus, ce pourcentage n’a jamais empêché un « bon » fonctionnement, ou du moins un fonctionnement efficient de la société. Or, le vote populiste représente aujourd’hui au minimum trente pour cent. Pour Guérot, historiquement toujours, le franchissement de ce seuil conduit à une bascule, à une destruction du système, les trente pour cent finissant par entraîner les septante autres. Cela vaut pour la politique, mais aussi pour les inégalités sociales ou financières.

La souveraineté a été confisquée au peuple par la Révolution française, qui a inventé l’idée de « nation ». Cette idée artificielle sera la justification de toutes les monstruosités des siècles suivants ; c’est celle-là même que les populistes remettent au goût du jour et c’est l’argument (le concept de « intérêt national » dont Robert Menasse a justement dénoncé l’inanité) de tous ceux qui se mobilisent pour saboter le projet européen, lequel est gangrené entre autres (mais pas seulement) par cette prédominance des nations, institutionnalisée par le biais du Conseil, cette incroyable machine à détruire l’Europe qu’elle est censée conduire. Pour Guérot, il faut rendre la souveraineté aux citoyens, à travers une organisation européenne construite sur le principe du « fédéralisme intégral », c’est-à-dire une conception héritée de l’anarchisme, lequel repose sur le principe que nul ne peut déléguer sa responsabilité à autrui, et que les structures qui organisent la société doivent être de taille réduite et reliées entre elles sans qu’aucune ne puisse exercer sur d’autres une quelconque forme de pouvoir (pour aller plus loin, je conseille les deux émissions que Daniel Mermet consacre à ce sujet sur le site de « Là-bas si j’y suis ». Ce projet, ou cette approche, rejoint celui de la sociocratie, développé par le Hollandais Gerard Endenburg dans les années 1960, un principe d’organisation et de prise de décision sans hiérarchie, fondé sur quatre règles simples : le consentement, les cercles (connectés entre eux, comme les fédérations dans l’anarchisme, à la différence qu’on conçoit ici des niveaux supérieurs), le double lien (pour assurer la cohésion entre les cercles) et l’élection sans candidat.

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Ancrées dans le local, où chacun peut avoir une pleine et directe compréhension des enjeux, ces structures construisent des ensembles potentiellement illimités et permettent une révolution copernicienne selon laquelle on privilégiera l’internationale des opinions à la nationalisation des intérêts – surtout à l’heure où, pour suivre l’exemple danois, certains considèrent que les grandes entreprises technologiques sont des nations à part entière auxquelles les nations traditionnelles doivent envoyer des ambassadeurs.

Le peuple vs les élites

Le populisme repose sur une opposition aux « élites ». S’il est légitime de s’opposer aux élites lorsque celles-ci s’approprient des privilèges aux dépens du peuple, il est inacceptable de le faire en prétendant représenter le peuple. Lorsque Trump s’oppose aux élites de Washington, il omet de rappeler qu’il fait partie d’une autre élite, laquelle méprise autant le peuple, sinon plus.

Cependant, notait Ulrike Guérot, les gens se dépolitisent de plus en plus, et pas seulement parce que l’exemple donné par les politiques est détestable. Le pourcentage de jeunes qu’un régime autoritaire séduirait a triplé en dix ans, et même si ce pourcentage reste relativement bas, le processus est inquiétant (il est néanmoins de 18 % dans ce sondage de novembre). La tentative d’un régime fort repose autant sur le discrédit des et de la politique(s) que sur une recherche, pour chaque citoyen, d’une satisfaction de besoins fondamentaux. Si l’on reprend la pyramide de Maslow, les besoins d’estime et d’accomplissement de soi, qui pourraient être ceux que l’engagement politique permet de réaliser (mais pas seulement eux), se trouvent bien au-dessus des besoins plus fondamentaux : besoins physiologiques, de sécurité, d’appartenance et d’amour. Les populistes jouent sur la frustration des trois premiers besoins et sur une réalisation tronquée des deux derniers – tronquée, parce que cette estime et cet accomplissement de soi proposés au peuple, ce n’est pas le peuple qui les vit réellement ; il ne les vit que par procuration donnée, une fois encore, à une élite qui, tout en prétendant le représenter, le méprise profondément, comme le prouvent à suffisance l’attitude et le train de vie de gens comme Trump ou les Le Pen.

En rappelant la phrase d’Hannah Arendt – « personne n’a le droit d’obéir » –, Guérot définit les contours d’un nouvel espace démocratique où le peuple reprendrait en main sa souveraineté, sans la confier à un chef-sauveur ou à un comité d’experts.

Si l’on essaie d’aller plus loin dans les pistes concrètes pour mettre en œuvre cette reprise en main du politique par les citoyens, on se heurte à de multiples difficultés. Mais puisque certains peuvent reprocher aux chroniqueurs et autres analystes de dénoncer sans rien proposer de concret, je vais prendre le risque aujourd’hui d’avancer quelques propositions, parce que je suis convaincu que nous sommes dans un momentum exceptionnel, causé par la conjonction de plusieurs facteurs : l’arrivée au pouvoir, avérée ou probable, de leaders populistes qui constituent des menaces graves pour la démocratie ; un comportement des responsables politiques traditionnels dont l’ignominie s’étale chaque jour davantage ; des défis globaux majeurs pour assurer l’avenir de nos sociétés et la survie de l’humanité. Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour quelques propositions concrètes.

http://www.edern.be/vincentengel/

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1 Commentaire

  • Posté par AU DEVELOPPEMENT , lundi 13 mars 2017, 12:59

    super :-)

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