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Crise avec Ankara: fin de campagne toxique aux Pays-Bas

L’interdiction de meetings pro-Erdogan a mis le feu aux poudres. La multiculturalité est plus que jamais au cœur du débat, à trois jours des élections législatives aux Pays-Bas.

- Temps de lecture: 7 min

Depuis Amsterdam

L’Europe, déjà secouée par la désertion du Brexit britannique, l’élection d’un président aux penchants isolationnistes aux Etats-Unis, l’activisme nocif du Kremlin et la terreur exportée sur son sol par les soldats de Daesh, va-t-elle subir un nouveau coup d’estoc, porté cette fois depuis Ankara par Recep Tayyip Erdogan ? Le président turc, déterminé à renforcer par référendum son propre pouvoir en rameutant la diaspora turque disséminée dans plusieurs pays européens, a comparé dimanche le comportement du gouvernement néerlandais au « nazisme » et au « fascisme ». Un comportement pour lequel « les Pays-Bas paieront le prix », menace Erdogan.

C’est la deuxième fois, en une semaine, après l’Allemagne, que le chef d’Etat islamo-conservateur insulte de la sorte un pays allié, au sein de l’Otan. La crise diplomatique est donc majeure. Et peut-être déterminante à… trois jours des élections législatives aux Pays-Bas, mercredi, où l’islamophobe Geert Wilders s’est immédiatement emparé de l’incident et jette de l’huile sur le feu. Cet accès de fièvre est en tout cas révélateur des crispations électorales, en Europe, sur fond de vagues populistes et anti-migratoires.

1 Comment en est-on arrivé là ?

En ce dernier week-end avant le scrutin de mercredi, le gouvernement néerlandais du Premier ministre libéral Mark Rutte se cabre et adopte une ligne dure : pas question, fait-il savoir samedi, d’autoriser l’atterrissage aux Pays-Bas de l’avion du ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu, déterminé à tenir un meeting à Rotterdam. Les Pays-Bas affirment qu’ils négociaient depuis le 3 mars avec Ankara pour ramener l’événement à « un caractère privé, à petite échelle dans le consulat turc ou à l’ambassade ». En vain. Première colère d’Ankara, qui annonce des représailles contre… les vols néerlandais à destination de la Turquie.

Puis, c’est la ministre turque de la Famille Fatma Betül Sayan Kaya qui brave l’interdit – « Nous avions fait savoir de manière répétée que Mme Kaya n’était pas la bienvenue aux Pays-Bas », selon un communiqué du gouvernement néerlandais – et se rend samedi soir à Rotterdam, depuis Düsseldorf, en voiture. Elle sera « stoppée à 30 mètres de notre consulat », et expulsée sous escorte policière vers la frontière allemande, a-t-elle expliqué à grand renfort de publicité à son retour à Istanbul. Nouvelle colère turque, cependant que des incidents éclatent dans la nuit à Rotterdam, entre des partisans de l’AKP, le parti d’Erdogan, et la police néerlandaise.

« Nous avons été traités brutalement. L’attitude européenne contre une ministre femme trois jours après la journée internationale des femmes est une tragicomédie », tweete la ministre – en anglais. Réplique de Wilders, toujours en anglais, histoire de porter loin son message : « Allez-vous en et ne revenez jamais. Et reprenez avec vous vos fans turcs hors des Pays-Bas svp. #ByeBye ». Et de qualifier les binationaux turcs-néerlandais de « 5ème colonne ».

2 Quel impact sur le scrutin de mercredi ?

Alors, Wilders, gagnant ? Surgie dans la dernière ligne droite de la campagne électorale, la crise diplomatique entre La Haye et Ankara a pour l’heure resserré les rangs au sein de la classe politique néerlandaise. Alignés derrière la fermeté dont a fait preuve Mark Rutte, tous les partis ont applaudi cette mesure prise à l’avant-veille du scrutin.

Cette intransigeance a même des chances d’être payante pour Rutte qui, en tant que chef de file du parti libéral (VVD), brigue un troisième mandat de « minister president ». La manœuvre a de fait coupé l’herbe sous le pied à Wilders, le leader populiste et anti-islam du parti de la liberté (PVV). Selon les derniers sondages, le parti du Premier ministre est en pole position pour remporter le scrutin. Mais le parti d’extrême droite de Geert Wilders, un temps donné nº1, est quand même promis à devenir le deuxième parti, tout juste derrière le VVD, en venant de la cinquième place aujourd’hui à la Chambre.

Toutefois, l’enjeu de tous les partis durant les dernières heures de la campagne reste de mobiliser la grande proportion d’électeurs encore indécise sur la « couleur » de leur bulletin de vote. Selon l’institut Ipsos, une semaine avant le scrutin, près de la moitié des 13 millions d’électeurs néerlandais (47 %) hésitait toujours (25 % lors des élections de 2012).

Les sondages les plus récents laissent toutefois déjà apparaître de grandes tendances. A côté d’une montée en puissance attendue des partis de droite, toutes tendances confondues, les formations traditionnelles de gauche devraient connaître un cuisant revers. Selon les estimations, samedi, du baromètre politique Peilingwijzer regroupant six instituts de sondage, le parti libéral est désormais donné vainqueur du scrutin de mercredi avec 16 % des voix. Le PVV de Wilders obtiendrait 13 % des suffrages. Dans le peloton qui suit, deux formations à droite s’avèrent au coude à coude. Les chrétiens démocrates du CDA comme les démocrates du D66 sont crédités de 12 % des voix chacun.

Au sein des partis de gauche, le parti travailliste est relégué en queue, avec seulement 7 % des intentions de vote en sa faveur. En regard, les socialistes du SP plus marqués à gauche pourraient capter 10 % des voix. Au contraire plus modérés, les écologistes de Groenlinks emporteraient 11 % des suffrages.

Ce morcellement prévu du paysage politique laisse en tout cas présager de laborieuses tractations pour aboutir à un accord de gouvernement. Quatre partis au moins vont devoir trouver un terrain d’entente pour former la future coalition.

3 Des répliques ailleurs en Europe ?

Même avant la crise entre La Haye et Ankara, et son éventuel impact sur l’issue du scrutin néerlandais et le score de l’eurosceptique Wilders, cette élection allait être scrutée de près par les Européens. C’est en effet le premier test électoral majeur de l’année, marqué par le succès escompté par la formation populiste-xénophobe. D’autres échéances aux enjeux similaires pour l’avenir de l’Union européenne suivront dans deux autres pays fondateurs de l’Europe. D’abord en France, où Marine Le Pen fait frémir les pro-Européens. Puis en septembre en Allemagne, où la CDU d’Angela Merkel et le SPD social-démocrate au pouvoir sont désormais affaiblis par la percée de la droite populiste de l’AfD anti-islam, au point d’avoir déjà conduit la chancelière à durcir sa position sur l’immigration.

En France, la présidente du FN mais aussi le candidat de la droite François Filllon se sont déjà insurgés contre le meeting tenu ce dimanche à Metz par… Mevlut Cavusoglu. Un rassemblement autorisé par la gauche au pouvoir en France au nom de la « liberté de réunion ». Mais c’était à Metz et pas dans la deuxième ville du pays comme planifié aux Pays-Bas (Rotterdam, c’est Marseille, pour la France)… A l’inverse, le Premier ministre danois tentait hier de « reporter » la visite planifiée fin mars de son homologue turc.

Ces réactions en ordre dispersé devraient relancer le débat au sein de l’UE. Celui-ci avait déjà été amorcé lundi dernier, au lendemain de la riposte turque à l’interdiction de meeting en Allemagne, le week-end passé. Le ministre des Affaires étrangères néerlandais Koenders plaidait alors pour que les « ministres » turcs s’abstiennent de mener campagne en Europe. Son homologue maltais, dont le pays assure la présidence tournante de l’UE, notait « qu’il n’y a pas de règle européenne en la matière et c’est peut-être le moment d’en discuter ». Le ministre slovène préférait au contraire « maintenir le dialogue » avec la Turquie. Et le belge Reynders s’en remettait aux décisions des communes, « sur base des questions de sécurité ».

Mais il n’y a pas que la forme (les meetings sur le sol européen) qui perturbe les Européens. Le fond, aussi, préoccupe : les constitutionnalistes du Conseil de l’Europe avertissaient vendredi que la mise en place espérée par Erdogan d’un « régime d’une personne » constituerait « un pas en arrière dangereux » pour la démocratie, déjà engagée dans une purge sans précédent – une démocratie menacée qui reste, officiellement, candidate à l’adhésion à l’Union européenne…

Les meetings annulés font le jeu d’Erdogan

En empêchant la venue de ministres turcs en campagne pour le régime présidentiel, les capitales européennes permettent au chef de l’Etat de jouer sur la fibre nationaliste de l’électorat.

De notre correspondante - Temps de lecture: 3 min

Depuis Istanbul

Fascisme », « nazisme », « racisme »… Le président turc Recep Tayyip Erdogan n’en finit pas de convoquer le lexique des extrêmes pour décrire le traitement subi par deux de ses ministres, empêchés de tenir meeting à Rotterdam ce week-end.

« Vous allez en payer le prix », a-t-il lancé au gouvernement néerlandais, dont l’ambassadeur est devenu persona non grata à Ankara. La semaine dernière, l’Allemagne avait eu droit au même procès en « nazisme » après plusieurs annulations de réunions pro-Erdogan.

Renforcement du camp du oui ?

Le chef de l’État est certes furieux contre ses voisins, qu’il accuse de souhaiter l’échec d’un référendum augmentant ses pouvoirs. Mais c’est toujours devant des milliers de partisans que le dirigeant turc prononce ses diatribes anti-Européens. Tayyip Erdogan semble persuadé que chaque meeting annulé renforce le camp du « oui » à l’approche du 16 avril. Le ministre des Affaires européennes, Ömer Çelik, l’a dit sans équivoque, samedi, dans sa réponse aux Pays-Bas : « En nous empêchant de rencontrer nos citoyens, ils pensent empêcher la victoire du « oui » (…) Mais en agissant ainsi, ils ne se rendent pas compte qu’ils poussent vers le « oui » ceux de nos citoyens qui seraient encore indécis. »

« Il a raison  », commente Murat Gezici, directeur de l’institut de sondages Gezici, qui donnait le « non » en tête avec 45,7 % il y a encore un mois, contre 43,7 % pour le « oui » et 10,6 % d’indécis – un dernier chiffre confirmé par le Premier ministre turc récemment. L’attitude des Pays-Bas et d’autres Etats européens « facilite la tâche du pouvoir, qui avait du mal à convaincre les électeurs », estime cet observateur. Car s’il y a un argument qui fonctionne à coup sûr dans l’électorat du chef de l’État et au-delà, c’est celui selon lequel les Occidentaux – Européens en l’occurrence – cherchent à nuire à la Turquie. « Racistes », « islamophobes »… Les mots de Tayyip Erdogan sont choisis avec soin, de même que ses actions en forme de coups d’éclat (envoyer une ministre à Rotterdam par la route quand un autre vient d’être refusé par les airs).

Corde nationaliste

Le président turc espère renforcer le « oui » en faisant vibrer la corde nationaliste, d’autant que c’est grâce au soutien du Parti d’action nationaliste (MHP) qu’il peut soumettre sa réforme au vote des électeurs. « En utilisant une rhétorique victimaire face à l’étranger, le pouvoir met en avant les sentiments nationaux des Turcs, et pas seulement ceux de la diaspora, qui comptent traditionnellement pour environ un point du résultat, avance Murat Gezici. Cela pourrait bien faire gagner le « oui », alors que le scrutin promettait de se jouer sur le fil. » Face à une opinion publique qui attend depuis 50 ans une place dans l’UE, le président Erdogan n’a par ailleurs aucun mal à dénoncer, pour la énième fois, « l’hypocrisie » et les « doubles standards » de ces Européens qui l’accusent chaque jour de piétiner la liberté d’expression… tout en interdisant à des élus du peuple turc de s’exprimer à l’étranger.

Les opposants du président sont bien conscients du piège et s’empressent de condamner chaque nouvelle interdiction. « D’un côté, [les Européens] se disent démocrates et de l’autre, ils annulent le vol d’un ministre de la République de Turquie. Jamais nous n’approuverons cela », a fustigé Kemal Kiliçdaroglu, chef du Parti républicain du peuple (CHP). Le leader de l’opposition a annoncé l’annulation de ses rassemblements en Europe. Il a même joué la surenchère, en réclamant la suspension des relations diplomatiques avec les Pays-Bas.

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