Regards de chercheurs sur le 22 mars

Dans cet article

Comment vivons-nous un an après les attentats de Bruxelles ? Pendant une semaine, des chercheurs de l’Université libre de Bruxelles (ULB) partagent leurs analyses critiques dans notre dossier Carnets d’identités. Une mise en perspective scientifique, au-delà des on-dit et des apparences.

Les cinq chapitres de « Carnets d’identité »

« -Allô Jihane, tout va bien ? -Oui, ne t’inquiète surtout pas maman, tout va bien.

-Il est temps que tu rentres à Beyrouth ! -Calme-toi maman… Je suis à Bruxelles, ça va… »

« -Allô Jihane, tout va bien ?

-Oui, ne t’inquiète surtout pas maman, tout va bien.

-Il est temps que tu rentres à Beyrouth ! On inscrira Nour au Lycée Français ; et toi, tu trouveras sûrement un boulot.

-Calme-toi maman tout va bien… Je suis à Bruxelles, ça va… »

C’était il y a bientôt un an, le 22 mars 2016.

Jihane Sfeir se souvient de cette conversation avec sa mère : l’une à Bruxelles, l’autre à Beyrouth.« Qu’ils agissent au Liban, en Europe ou ailleurs », souligne la chercheuse de l’Université libre de Bruxelles (ULB), « l’objectif ultime des terroristes est de diviser, de monter les gens les uns contre les autres »…

Alors, comment vivons-nous un an après les attentats de Bruxelles ?

A partir de leurs travaux et de leurs expertises scientifiques, ils vont décoder la réalité et démonter les préjugés autour de cinq grands chapitres :

Face à nos peurs – lundi 20 mars

La menace, c’est aujourd’hui le musulman : pourquoi cet amalgame? La réponse, c’est encore un an après les attentats, des militaires ou des policiers en rue : avec quels effets?

La voix des politiques – mardi 21 mars

Migration, terrorisme, sécurité sont désormais associés dans les discours politiques : pourquoi et avec quelles conséquences ? Chez nous et dans le monde ?

Les musulmans pluriels – mercredi 22 mars

Le musulman, ce serait l’autre ? Pourtant, il n’y a pas un mais des musulmans, différents les uns des autres. Alors, qui sont-ils ? Et comment les identités se (dé)construisent-elles?

Vivre-ensemble ou entre-soi ? – jeudi 23 mars

Bruxelles, 1,2 millions d’habitants dont 44% d’origine étrangère. Comment ces Bruxellois vivent-ils l’école, le travail, la culture ou leur quartier ? Comment le vivre-ensemble ou l’entre-soi se traduisent-ils au quotidien ?

Echos médiatiques – vendredi 24 mars

Faits, stéréotypes ou préjugés : qu’est-ce qui circule dans le presse et sur les réseaux sociaux ? Comment la parole médiatique se construit-elle et quelle place le discours de haine y tient-il aujourd’hui ?

C’est quoi la science ?

Quelle est la différence entre la science et les rumeurs, croyances ou opinions ?

Réponse en moins de 3 minutes : découvrez en vidéo comment la science se construit, indépendante de tout intérêt politique, économique, financier…

Après le 22 mars, affronter l’incertitude de l’avenir

Après le 22 mars, affronter l’incertitude de l’avenir

Face aux attentats terroristes, au djihadisme international, l’accroissement des réponses sécuritaires apaisera-t-il nos peurs ? L’enquête Noir, Jaune, Blues 2017 RTBF – Le Soir a révélé l’ampleur des inquiétudes des citoyens, du rejet de l’autre et de la faible confiance dans la capacité des dirigeants politiques à pouvoir améliorer leur vie quotidienne. Comment répondre aux demandes des citoyens qui souhaitent simultanément plus d’ordre, de sécurité, mais aussi plus de protection et d’aide face aux bouleversements contemporains ? Depuis les attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles, divers événements internationaux font du repli une stratégie pour répondre aux inquiétudes des citoyens. Est-ce la seule manière d’affronter l’incertitude de l’avenir ?

Les citoyens voient leur existence se fragiliser et être toujours plus exposée à l’incertitude du lendemain

Dans notre société devenue « liquide », selon les termes de Zymunt Bauman, les citoyens voient leur existence se fragiliser et être toujours plus exposée à l’incertitude du lendemain. La solidité du statut s’érode, les structures sociales s’effritent et la légitimité des institutions est remise en cause. La société fabrique toujours plus de citoyens fragiles et la peur de l’autre s’approfondit. La recherche du lien communautaire, un lien fort construit autour d’une identité considérée comme homogène (l’identité nationale) semble une voie rassurante pour répondre aux inquiétudes.

La division sociale s’opère alors de plus en plus entre des personnes identifiées comme ayant des cultures différentes ; raisons pour lesquelles il faut fermer les frontières, transformer la différence en ressemblance, se ressembler pour mieux se rassembler et affronter l’incertitude du lendemain. Ce repli, ce renforcement de l’entre-soi s’observe tant parmi ceux qui se qualifient de « peuple légitime », les « vrais » nationaux, que parmi les groupes minoritaires. Toutefois, cette lecture tend à surexposer l’importance de la division « eux » et « nous » fondée sur les seules différences culturelles et à occulter les différences sociales qui s’accroissement toujours plus. Elle occulte aussi le fait majeur : le repli sur soi des puissants de ce monde est, lui, volontaire et non subi.

Les luttes politiques qui s’engagent à présent tendent finalement à reproduire, sans que cela soit à l’identique, des questions qui se sont posées dans les années 30 en Europe entre la volonté de promouvoir une société ouverte ou une société fermée. Le terrorisme islamique international, mais pas que lui, tend à exacerber les différences entre les êtres humains selon leur culture et leur religion en instaurant une politique de la peur et de la guerre. La question reste posée du scénario que prend la réponse. Va-t-il aussi emprunter le chemin de la peur, de l’inimitié et de la guerre ? Une société fermée ne conduirait-elle pas à un renforcement de l’État de sécurité et à la réduction des droits fondamentaux ? Une société fermée n’instituerait-elle pas une idéologie de la guerre de tous contre tous, où l’intégration des uns se ferait au détriment de la marginalisation accrue des minoritaires ? Défendre une société ouverte contre ces ennemis qu’ils soient gouvernés par l’obscurantisme religieux ou celui que peut prendre un populisme nationaliste suppose de transformer nos différences en potentialités. Est-ce possible et à quelles conditions ? Comment instituer une société unitaire malgré nos différences, sans éluder l’existence de luttes sociales ? Comme faire de la coopération plutôt que de la compétition, une valeur cardinale de nos activités ?

La réflexion que nous, enseignants-chercheurs de l’ULB proposons dans Carnets d’identités ne fournit pas de réponses définitives à ces questions. Elle entend simplement alimenter les manières de les penser, dans un esprit critique et scientifique, loin des opinions et des préjugés. Cette prise de parole se veut une participation au débat démocratique. Elle nous a paru comme une nécessité, une urgence.

 
 
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