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Peur: la réponse policière

Depuis un an, la surveillance policière et militaire est renforcée. Plus de bleu et de kaki en rue peut rassurer mais aussi cristalliser la peur ou stigmatiser des quartiers ou des individus…

Temps de lecture: 3 min

Des militaires en rue ou des policiers en patrouille renforcée, c’est depuis un an devenu habituel chez nous ; quant à nos voisins français, ça fait déjà quelques années qu’ils vivent en plan Vigipirate. Un tel dispositif permet-il de dissuader le terroriste ? Chercheuse au Centre de recherches criminologiques de l’ULB, Sybille Smeets nuance : « On part du postulat que mettre plus de policiers ou militaires va en effet dissuader le passage à l’acte. Mais c’est une supposition, la réalité est plus complexe et la recherche scientifique a même tendance à souligner le contraire : l’impact général est faible, et c’est sans compter le déplacement des problèmes. Si un endroit est fortement et surtout visiblement surveillé, le délinquant peut chercher une autre cible, un autre lieu, un autre moment… De plus, avoir plus de policiers en rue n’assure pas forcément une augmentation de la récolte d’informations pertinentes : vous allez voir plus de choses mais pas nécessairement les phénomènes ciblés ; quel que soit leur nombre, les policiers ne peuvent voir que ce qui est évident. On finit par signaler tout et n’importe quoi, ce qui nuit à l’efficacité et renforce les préjugés. Les patrouilles en voiture, en particulier, ont une efficacité très limitée dans cette détection, plusieurs recherches scientifiques l’ont montré ».

Avoir plus de policiers en rue n’assure pas forcément une augmentation de la récolte d’informations pertinentes.

Coût budgétaire et risque de stigmatisation – Sybille Smeets évoque d’autres conséquences de cette surveillance renforcée.

Plus de bleu, plus de kaki en rue peut néanmoins réconforter la population et c’est un argument qui a souvent été entendu. On a aussi lu ou vu dans les médias, des passants témoigner en ce sens. « Si la présence militaire ou policière peut dans un premier temps rassurer la population ou une partie d’entre elle, c’est de manière limitée », réagit la chercheuse, «  les sentiments de sécurité et de satisfaction peuvent décroitre avec le temps : on s’habitue. Parfois c’est même contre-productif, on peut se sentir mal à l’aise parce qu’on se dit que s’ils sont là, c’est bien la preuve qu’il y a menace. Par ailleurs, si vous appartenez aux populations ciblées par la surveillance, ou les contrôles, vous finissez souvent par avoir peur de la police elle-même. Les réactions sont plus mitigées qu’il n’y paraît ».

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La priorité est aujourd’hui à la surveillance, avec pour conséquence l’obligation, faute de temps, de délaisser d’autres volets de l’activité policière, aussi essentiels, et d’autres modalités d’action, caractéristiques des îlotiers ou des agents de quartier : le relationnel. « L’agent de quartier est l’interlocuteur de proximité ; il connaît les habitants, les habitants le connaissent. Mais, aujourd’hui, on lui demande avant tout de surveiller : être attentif, par exemple, à des jeunes hommes, sans lien de parenté, qui s’installeraient ensemble ; à des musiques qui seraient diffusées dans des cafés ; à des signes de pratique religieuse musulmane intensive qui apparaitraient dans des maisons ; à des filles qui commenceraient subitement à porter le voile, etc. C’est de l’information privée, sans lien avec des enquêtes ou des dossiers précis, qui intègre des bases de données diverses, difficiles à contrôler. Ces pratiques sont justifiées par la menace, l’urgence, la gravité des faits, mais elles sont quand même attentatoires à la vie privée. Elles doivent rester très limitées  », prévient Sybille Smeets.

Lire également les analyses de Julien Pieret et Thomas Berns, dans ce dossier de Carnets d’identités.

 

Contrôler sans donner l’impression de contrôler

Les témoignages de deux policiers bruxellois.

Temps de lecture: 3 min

Salim (nom d’emprunt), 33 ans, est inspecteur de police de quartier en Région de Bruxelles-capitale.

« Je suis inspecteur de quartier. J’inscris les gens ; je les reçois au commissariat quand ils ont des soucis ; je règle des différends de la vie quotidienne. Aujourd’hui, on nous demande à la fois d’être le meilleur ami de la population ; de jouer autant l’assistant social que le policier et de contrôler sans donner l’impression de contrôler. Nous recevons des petites notes nous demandant de faire attention à ceci ou à cela. Cela ne s’arrête pas au radicalisme, mais disons qu’en matière de radicalisme, c’est stéréotypé. Le nom à consonance maghrébine, nous devons rentrer chez lui. S’il y a un tableau avec des sourates au-dessus de sa porte ; s’il vient de finir sa prière et qu’il y a encore sa musique etc., que devons-nous faire ? ; que devons-nous signaler ? Pour moi, il n’y a rien de suspect. Mais si mon collègue est mal à l’aise, il va peut-être rédiger un rapport qui partira à un service centralisé (…) Si c’est grave, ça sera envoyé à un magistrat spécialisé ; mais en dehors de ces cas, ça reste un dispositif policier qui catégorise les gens. On te laisse dormir pendant 10 ans, puis branle-bas de combat, nous devons tous devenir des agents du MI6 [service de renseignement extérieur britannique] !»

David (nom d’emprunt), 42 ans, inspecteur de police, Région de Bruxelles-capitale

« Nous avons tout à coup eu connaissance d’une formation qui explique ce qu’est le radicalisme. On nous a effectivement demandé de prêter attention à toutes sortes de choses inédites : regarder si les gens commencent à changer leurs habitudes, leur apparence, etc. Nous nous questionnons toujours quand nous recevons ce genre d’informations. Chacun a droit à sa barbe et s’il a envie de sortir avec des rideaux comme vêtements, pourquoi pas ? Va-t-on au-delà de ce qui est légalement permis ?

C’est difficile de dire pourquoi mais nous avons l’impression d’être plus surveillés qu’avant. Maintenant, par exemple, si nous sommes postés à un carrefour, on nous demande ce qui se passe, pourquoi nous sommes là, etc. et nous devons répondre immédiatement.

Nous sentons que l’ambiance est particulière avec la population. Nous avons désormais un défilé de délations. Et cela, nous ne le vivions pas avant, avant le 15 janvier, avant le 22 mars. Les gens se méfient beaucoup. Nous avons droit à des informations comme Il y a un tel qui est parti… et j’ai entendu dire qu’il allait rentrer de Syrie… Toutes ces informations que nous recevons même en rue, nous ne sommes pas habilités à juger de leur fiabilité ou de la pertinence de la source. Donc, nous devons tout mettre par écrit sous la forme d’un rapport d’information. Tout, tout, tout ».

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