Angela Merkel peut-elle sauver le monde ?

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La chancelière doit s’en aller, affirment le SPD, die Linke, AfD, certains Verts, et même de nombreux militants de la CDU. Merkel, en refusant tout accord politique avec Donald Trump ou Marine Le Pen, doit sauver l’Occident, réclame-t-on à l’étranger. « Grotesque et même absurde », a répondu Angela Merkel lors de l’annonce de sa candidature à la chancellerie. Impossible en effet pour elle de stabiliser, seule, l’ordre mondial.

Quel est donc l’objectif d’Angela Merkel en 2017 ?

Elle doit s’assurer que la CDU remporte trois élections régionales. Elle doit gagner les élections législatives. Elle doit veiller à ne pas affaiblir totalement le SPD car, après tout, les sociaux-démocrates restent un partenaire de coalition envisageable. Merkel doit apaiser l’opposition entre musulmans et non-musulmans, ravivée par les agissements de Recep Erdogan. Elle doit préserver la cohésion au sein de l’Union européenne, qui menace de se déchirer sur la crise des réfugiés, et désormais sur la Turquie… et tout cela avec Trump dans le dos. Elle doit maintenir l’unité de l’Otan.

Oh, et ensuite, Angela Merkel devra également protéger le système de libre-échange mis en place depuis 1945, et que des forces puissantes au sein de l’UE et l’occupant de la Maison-Blanche aimeraient bien détruire. Bien sûr, Merkel devra faire tout cela sans trop renforcer la Chine, ce pays gigantesque qui, d’ici 2025, devrait atteindre la première marche du podium dans tous les domaines clés de l’industrie du futur. Merkel doit arrêter la progression de la Russie, qui profite de la situation mondiale. Elle doit évidemment prendre les bonnes décisions concernant le Proche-Orient. Elle doit éviter tout nouvel attentat terroriste en Allemagne. Elle doit empêcher l’exode de l’Afrique. Tout en sauvant les valeurs occidentales, cela va de soi.

Mais que peut vraiment faire la chancelière ?

Elle donne à l’ex-Premier ministre britannique David Cameron ce qu’il veut, et voilà que les Britanniques votent pour la sortie de l’UE. Elle entretient des relations étroites avec Poutine, et voilà que ce dernier n’en fait également qu’à sa tête. Elle se rend deux fois à Ankara, et voilà qu’Erdogan se moque ouvertement de l’Union européenne. Elle se rend à Varsovie, puis la Pologne bloque le sommet européen. Elle voyage deux fois en Afrique, et voilà que Die Linke et les Verts refusent d’inscrire trois pays africains sur la liste des pays dits « sûrs » pour les réfugiés. Elle laisse le champ libre aux ministres SPD, et voilà que le SPD affirme qu’elle doit s’en aller.

Si la chancelière doit sauver le monde, ces dernières années et ces derniers mois semblent pourtant prouver qu’elle n’y parviendra pas. C’est ce que pensent également de nombreux membres de la CDU. Une défaite du parti aux trois élections régionales provoquerait un véritable tollé. En pareil cas, des indices assez clairs laissent penser qu’une offensive pourrait être menée pour l’inciter à finalement renoncer à cette quatrième candidature.

Merkel a montré à quel point elle peut être ferme une fois sa décision prise. Soumis à une fidélité de façade à la dictature, nombre d’ex-habitants de la RDA ont développé une volonté intraitable de réussir un jour, sans se préoccuper de la tradition, des habitudes ou des acquis. Cette tendance à la rupture, on la retrouve également dans l’ADN politique d’Angela Merkel, tout comme dans celle de Gerhard Schröder avec l’Agenda 2010. Ou aujourd’hui, dans un autre style, chez Donald Trump.

Pour preuve, la rupture ouverte de Merkel avec Helmut Kohl en 1999 dans l’affaire des caisses noires, sans passer par Schäuble, alors chef du parti, tout comme la garantie des dépôts en 2008, le tournant énergétique en 2011 ou l’ouverture des frontières pour les réfugiés en 2015. C’est presque seule qu’elle fait de la conférence climatique de l’ONU de 1995 une réussite, puis qu’elle obtient en 2007 le traité de Lisbonne, trois ans après le « non » à la Constitution européenne des Français qui avait plongé l’UE dans la crise.

Merkel ne fait pas partie de ces représentants politiques qui, quand ils sont dos au mur, pour reprendre la formule sarcastique de l’ancien président américain Theodore Roosevelt, « vont mettre toute leur énergie à chercher dans la Constitution une excuse pour ne pouvoir rien faire ». Dans le magazine Cicero, Gregor Schöllgen, biographe de Willy Brandt et de Gerhard Schröder, attribue à Merkel une volonté de conserver le pouvoir sans précédent. Si la situation se resserre pour elle au début de l’été 2017, elle pourrait être tentée de créer de nouveau un précédent.

Mais sauver le monde ?

C’est une idée monarchique. En ce moment, Merkel fait figure de pompier politique et, à peine est-elle partie, voilà que le feu reprend. Erdogan, les élections aux Pays-Bas et en France, les manœuvres politiques de Poutine dans les Balkans pourraient encore nettement aggraver la situation. Merkel est douée pour le dialogue. Elle parvient facilement à obtenir des compromis lors des sommets. Et elle ne veut pas accepter le comportement de certains hommes politiques.

Lors de l’annonce de sa candidature, elle a affirmé vouloir « combattre, pas détester ». Certes, mais c’est justement là son point faible. Parfois, il faut être capable de s’affronter réellement. Une chancelière qui est reçue dans le bureau d’Erdogan avec deux drapeaux turcs mais aucun drapeau allemand, et qui ne relève pas une telle marque de mépris, se fait finalement reprocher sa volonté d’apaisement.

Angela Merkel s’accroche fermement aux principes occidentaux. Erdogan, quant à lui, a obtenu des compromis pour l’accord sur les réfugiés. Il a mis un terme à l’exemption de visa dont bénéficiaient certains pays en Turquie. Ce n’était pas un détail. Cela donne aux électeurs allemands l’impression que l’Allemagne devient un jouet. Les drapeaux du bureau d’Erdogan en étaient un symbole évident. En année électorale, il n’est pas rare que les responsables politiques cherchent à apaiser les tensions internationales. Mais un gouvernement doit également afficher la couleur de son drapeau. Où est le drapeau de Merkel ?

Torsten Krauel

Historien et sinologue, il a d’abord été conseiller politique de l’Union chrétienne-démocrate allemande. Journaliste indépendant puis chef du service politique du « Rheinischer Merkur », il a rejoint « Die Welt » en 1998. Il est aujourd’hui commentateur politique en chef du groupe « WeltN24 ».

 
 
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