L’abandon des victimes du 22 mars… Pourquoi?

L’abandon des victimes du 22 mars… Pourquoi?

Au cours des dernières semaines, nos médias ont fait un large écho aux plaintes des victimes des attentats du 22 mars 2016. Nombre d’entre elles ont exprimé leur désarroi devant les lourdeurs et lenteurs administratives auxquelles elles sont confrontées dans leurs démarches en vue d’obtenir les indemnités. Mais de surcroît, elles font état d’un manque de reconnaissance sociale, voire d’abandon. Comment a-t-on pu en arriver là, alors qu’au lendemain du 22 mars, les rassemblements spontanés marqués par l’expression de la solidarité avec les victimes ont été surabondants ? Cette question renvoie à des processus psychosociaux qui sont bien documentés par le travail scientifique, au point que le sort des victimes des attentats était parfaitement prévisible.

Les attentats du 22 mars ont provoqué dans notre population un émoi considérable. Les mêmes émotions et les mêmes questions se sont imposées d’emblée à tous avec une force telle qu’elles ont momentanément gommé nos différences, et activé en contrepartie un sentiment d’identité commune d’une intensité exceptionnelle. Pendant un temps, notre attention commune a été mobilisée par les pensées, les échanges et les communications liées à ces événements. Le souci d’autrui et la générosité s’en sont suivis. Les proclamations de solidarité se sont succédé et les victimes furent assurées de l’appui de tous.

Une mobilisation émotionnelle limitée

Mais une telle effervescence collective n’est que temporaire. La documentation scientifique démontre que sa durée est généralement de deux à trois semaines. Ensuite, son extinction est rapide. Le motif de cette évolution a pu être précisé. Après deux à trois semaines, la mobilisation émotionnelle et mentale des individus a atteint son point de saturation. Le besoin de tourner la page est ressenti par le plus grand nombre. Et de fait, la page se tourne. Les journaux se taisent pour un temps, et chacun retourne aux préoccupations de la vie quotidienne.

La page qui se tourne ouvre en fait sur un nouveau registre. Celui-ci a trait à la manière dont, dans la vie quotidienne, les individus affrontent leur propre existence. Objectivement, cette existence est suspendue à d’innombrables risques. Son terme inéluctable est la mort, et nul ne sait quand. Si notre univers mental était dominé par de telles évidences, nous ne trouverions pas la force d’affronter les défis du quotidien. Nous nous tenons donc à l’écart de ces réalités. Nous vivons dans un monde un peu magique où les accidents n’arrivent qu’aux autres, et où je peux prendre des risques impunément car ma bonne étoile me protège. C’est ici que se situe l’écueil auquel les victimes se trouvent confrontées. Celles-ci ont été durement « frappées par le destin ». Sur elles, en connivence avec la malveillance d’un groupuscule, le hasard s’est déchaîné. Et dans le public, chacun a eu conscience que soi-même ou les siens auraient pu être l’une des personnes tombées sous les coups. Cette expérience temporaire de notre vulnérabilité est précisément ce que nous sommes ardemment désireux d’oublier après les deux à trois semaines d’effervescence collective.

Résumons les choses de manière crue pour être clair. Les victimes rappellent aux bien portants leur vulnérabilité fondamentale et ce rappel est dérangeant. En conséquence, discrètement, nous nous efforçons de les oublier. En conscience, ce n’est certainement pas ce que la plupart d’entre nous souhaitent. Mais les faits sont là et il serait vain de faire un exercice de morale à ce propos. La dynamique psychosociale en jeu nous dépasse et dès lors, seul le pragmatisme compte si on veut en contourner les effets. Si la société ne souhaite pas que les victimes se retrouvent seules face aux difficultés engendrées par leur condition d’infortune, elle doit mettre en place des structures formelles permanentes d’encadrement des victimes et d’assistance aux victimes, dont la fonction sera d’alléger le fardeau de ces dernières, d’accomplir avec elles de manière proactive les démarches administratives, et de les épauler de toutes les manières possibles devant les difficultés du quotidien, tant que cela s’avérera nécessaire.

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