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Dans les coulisses de la signature du Traité de Rome

A l’occasion des 50 ans de la signature du Traité de Rome, Le Soir avait reconstitué les coulisses de l’événement avec une série d’interlocuteurs de l’époque.

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Sale jour pour l’Europe. Sale jour pour la paix. L’Assemblée nationale française vient de rejeter le traité sur la Communauté européenne de défense (CED). Les communistes et les gaullistes, épaulés par des socialistes et des radicaux, ont refusé de le ratifier. 319 voix contre 264. Le résultat du vote est sans appel. Il torpille littéralement le traité de Paris signé en 1952, deux ans plus tôt, par les Six : la France, l’Italie, l’Allemagne et les trois pays du Benelux. Le sénateur et ancien ministre français des Affaires étrangères Jean François-Poncet, que l’on a rencontré au Palais du Luxembourg à Paris, se souvient aujourd’hui d’un « échec très grave, bien plus grave que la crise actuelle », catalysée par la Constitution européenne.

Nous sommes le 30 août 1954. Cette journée est maudite pour ceux qui s’échinent depuis la fin du second conflit mondial à réunir les ennemis d’hier. La guerre, personne n’en veut plus pourtant. Les Six ont donc imaginé une armée commune pour assurer leur sécurité en ces temps de guerre froide. Elle ne verra pas le jour. L’Allemand ne portera pas les armes aux côtés du Français, le Belge aux côtés de l’Italien. Un coup de frein vient d’être donné à l’intégration européenne.

Pourquoi cet échec ? La Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), qui réunit déjà les Six, fonctionne pourtant bien. L’idée lancée en 1950 par Robert Schuman et réalisée par Jean Monnet a fait ses preuves. Mais cela ne suffit pas à apaiser les passions. Le Français Robert Marjolin, qui a participé au projet de la CECA, a décrit dans ses mémoires l’atmosphère de l’été 1954 : « Je me souviens de dîners en ville où la conversation s’étant par malheur égarée sur la CED, l’harmonie était soudain rompue, et où les convives, après une discussion violente, se séparaient sans même se dire au revoir. »

Un demi-siècle plus tard, la faillite de la CED reste un traumatisme. Dans les faits, l’Union européenne n’a toujours pas de véritable armée. Les Six ont raté en cet été 1954 une occasion unique de pousser plus avant dans l’union politique. Mais leur échec a aussi été à la base d’un fabuleux sursaut. Une poignée d’hommes va cravacher pour réparer ce qui a été cassé. La voie militaire abandonnée, l’économie et l’énergie seront au centre des négociations. Celles-ci aboutiront à la signature des traités de Rome, le 25 mars 1957. Ils entreront en vigueur le 1er janvier 1958. En voici l’histoire et les témoignages.Les danseuses ont-elles un pouvoir particulier sur des hommes politiques d’âge mûr ? Pirouettes et entrechats dérident-ils intérêts et orgueils nationaux ? La petite histoire en est persuadée qui a gardé un souvenir ému d’une représentation des ballets de Rome sur la scène du théâtre grec de Taormina. L’Europe devrait à ces étoiles une fière chandelle.

Taormina est située à une cinquantaine de kilomètres au nord de Messine. En face, c’est la Méditerranée et la pointe de la Botte. L’endroit a été choisi par le ministre italien des Affaires étrangères Gaetano Martino, en campagne électorale dans la région. Moins d’un an après l’échec de la Communauté européenne de Défense (CED), les discussions vont reprendre entre les Six. Le 1er juin 1955.

A cet instant déjà, l’initiative a changé de mains. Ce n’est plus la France qui joue les locomotives. Les malheurs de la CED ont plombé son crédit. Jean Monnet, le patron de la CECA, quitte son poste pour se consacrer uniquement à la relance. Il se rapproche de Paul-Henri Spaak revenu au gouvernement belge. Reprendre le flambeau : un rôle attitré pour Spaak, un Européen convaincu doté d’une incroyable force de conviction.

L’idée de Monnet est d’accélérer le processus d’intégration via l’énergie atomique. Les Six seront plus soudés s’ils travaillent ensemble sur l’atome.

Jan Willem Beyen, le nouveau ministre néerlandais des Affaires étrangères, a un autre point de vue. Le 4 avril 1955, il a écrit à Spaak pour lui proposer de créer un marché commun. Le socialiste belge se montre favorable mais dubitatif : « Je me demande notamment si le gouvernement français peut l’accepter, et alors je serais prêt à me rallier à cette idée. Devons-nous faire l’expérience ? »

« Devons-nous faire l’expérience… ? » Spaak craint un nouveau retour de manivelle, une autre CED. Mais Beyen l’encourage à aller de l’avant. Depuis la guerre, le grand-duché de Luxembourg, la Belgique et les Pays-Bas expérimentent avec succès une union monétaire et douanière : le Benelux. Ils ont donc une longueur d’avance au moment de rédiger un mémorandum où ils exposent des pistes de relance pour les Six.

Les petits pays en tête ? Pourquoi pas ? Il faut bien des remorqueurs pour emmener les grands navires au large.

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Bien entendu, les trois du Benelux y trouvent leur compte. Ils sont tournés essentiellement vers l’exportation. Le Néerlandais Max Kohnstamm travaille alors à à la Haute Autorité de la CECA, l’ancêtre de la Commission. Retraité dans un petit village du Condroz, il se rappelle aujourd’hui que les Pays-Bas avaient un intérêt énorme dans un marché plus large.« Le marché commun intéressait La Haye beaucoup plus que l’atome. Mais les Néerlandais n’étaient pas portés sur des engagements fermes, bien qu’au Parlement une majorité de députés était favorable à un marché élargi. Les Pays-Bas sont une île dans la mer. Dire à un Néerlandais qu’il est continental est une insulte. »

Monnet était un planificateur, un inspirateur. Spaak était un acteur, un accoucheur.

Pourtant, ils n’ont d’autre choix que de collaborer avec leurs voisins pour survivre aux mutations de l’époque. L’Allemagne ne va-t-elle pas dans le même sens ? Le professeur Ludwig Erhard, qui sera le principal artisan du « miracle allemand », en a fait la championne du libéralisme économique. La France, au contraire, freine des quatre fers. Son agriculture lui tient particulièrement à coeur. L’économie hexagonale est protectionniste, les pieds dans la glaise du jacobinisme. Des tiraillements sont annoncés. « Spaak et Monnet n’étaient pas toujours sur la même longueur d’ondes », se souvient Etienne Davignon qui a été dans les années 60 le chef de cabinet du ministre belge des Affaires étrangères. « Monnet était un planificateur, un inspirateur. Spaak était un acteur, un accoucheur. Il y aura des agacements entre les deux hommes. »

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Mais à Messine, en Sicile, Paul-Henri Spaak ne pense qu’aux objectifs du mémorandum Benelux. Le Luxembourgeois Joseph Bech préside la conférence qui réunit les ministres des Affaires étrangères des Six. L’Allemagne est représentée par Walter Hallstein – qui sera le premier président de la Commission. Le Français Antoine Pinay traîne des pieds. Le climat est tendu.

 

Paul-Henri Spaak, l’homme de la situation

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Le soir du 2 juin, Jean-Charles Snoy et d’Oppuers qui assiste Spaak rédige un projet d’accord. Il reste sans signatures. L’échec est annoncé. Et les ministres semble-t-il davantage intéressés par la représentation des ballets de Rome qui doit avoir lieu quelques heures plus tard à Taormina. Un dîner est prévu avec les ballerines.

« Mon père nous a raconté avoir cru à ce moment que c’était fichu, se souvient Antoinette Spaak. Français et Allemands étaient préoccupés par ce qui se passait dans leur propre pays. Tous se querellaient. Et puis ils ont décidé d’aller voir ce ballet. A deux heures du matin, mon père les a fait rappeler ». La conférence peut alors véritablement commencer. Elle se terminera à l’aube par une résolution qui prévoit l’« étude » de la mise en place du Marché commun. « L’étude et non la mise en place », insiste l’historien Vincent Dujardin. « Le gouvernement français était loin d’être acquis à l’idée de réaliser un tel traité et n’a accepté le texte de Messine que parce qu’il pensait qu’il n’aboutirait pas. »

Paul-Henri Spaak, lui, est aux anges. Avant que le coq ne chante trois fois, il entonne un « Sole Mio » – particulièrement faux nous assure-t-on – qui traverse l’aube. C’en est trop pour Antoine Pinay qui, bousculé dans son sommeil, éructe : « Vous nous emm… Spaak ». Les Français ne rentrent pas bredouilles : une autre étude est prévue sur le développement pacifique et commun de l’énergie atomique.

Spaak vient de marquer des points. Il est l’homme de la situation. Il prend en main la direction d’un comité d’experts où travaille notamment le Français Pierre Uri. Les travaux commencent le 9 juillet 1955. « Ils ont été menés à grand rythme et ont privé les experts de vacances », se souvient Jean François-Poncet. Un rapport sera remis aux gouvernements le 21 avril 1956. C’est le « rapport Spaak » qui y va d’une mise en garde : si l’Europe veut continuer d’exister entre les Etats-Unis et l’URSS, ses pays doivent unir leurs efforts.

L’approche sectorielle chère à Jean Monnet est laissée de côté, sauf pour l’énergie atomique. Du reste, les barrières commerciales doivent être levées pour mettre en place une union douanière avec un tarif extérieur commun.

Les 29 et 30 mai 1956, les ministres des Affaires étrangères des Six se retrouvent à Venise. La pilule est à nouveau difficile à avaler. Mais au terme de ce que Jean-Charles Snoy et d’Oppuers nommera une « conférence miracle » un accord est trouvé. Le rapport Spaak servira de base aux négociations de la Conférence intergouvernementale qui doit bientôt s’ouvrir. Rendez-vous à Val Duchesse.

Les négociations pour le futur traité de Rome entrent dans leur dernière ligne droite. Côté belge, Paul-Henri Spaak et Jean-Charles Snoy vont mener la danse. On ne présente plus Paul-Henri Spaak, l’un des Pères de l’Europe. Philippe De Schoutheete, qui fut son attaché de presse dans les années 60, se souvient du « rayonnement » international qu’il a su donner à la diplomatie belge.« C’était aussi un homme de conviction, de communication. Il n’était jamais aussi bien que dans la cage aux lions. » Le Néerlandais Max Kohnstamm le qualifie d’« intellectuellement brillant ». Le Français Jean François-Poncet, qui prendra part à la négociation de Val Duchesse, le trouvait « très aguerri, d’une grande autorité et très audacieux ». Rien que des louanges.

Un mot s’impose peut-être plus que d’autre : « révolutionnaire ». Car il faut la foi d’un assaillant de barricades pour avoir cru qu’il était possible d’amener six Etats à renoncer à une part de leur souveraineté.

Mais le flamboyant a besoin de voir son feu domestiqué. L’énergie n’est positive qu’à ce prix. Spaak le politique peut compter tout au long de ces négociations sur Jean-Charles Snoy, le technicien. Etudiant surdoué, Snoy a cumulé des études de philosophie et lettres, de droit et de sciences politiques. Puis, il est allé étudier l’économie aux Etats-Unis, à Harvard. « Il y a découvert le libre-échangisme et la libre concurrence », commente son fils Bernard. « Entre 1945 et 1960, il se révèle l’homme-clef intervenant dans la plupart des décisions concernant la politique économique et européenne de la Belgique », résume son biographe, l’historien Thierry Grosbois.

Quand Paul-Henri Spaak revient aux Affaires étrangères en avril 1954, il prend Snoy dans ses bagages. Le socialiste et le social-chrétien. A eux deux, ils vaincront bien des oppositions lors des négociations de Val Duchesse. Spaak, qui pique à l’occasion des colères noires, peut aussi les simuler et quitter subitement la table de négociations. C’est à ce moment que Snoy intervient pour calmer les esprits en proposant aux rivaux de couper la poire en deux.

En septembre 1956, la Conférence intergouvernementale pour le Marché commun et l’Euratom s’installe à Val Duchesse, à Auderghem. Inoccupé, le château appartenant à la donation royale est en piteux état. Mais ses jardins sont susceptibles de donner aux négociations la sérénité qui leur fera défaut, à n’en pas douter.

Les Français n’ont pas envoyé de ministre, mais le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères : Maurice Faure. Le Marché commun leur fait toujours aussi peur. L’échec de la CED les hante : ils ne veulent pas être accusés de chercher à torpiller l’Europe naissante. La crise algérienne les met à cran. Surtout, ils s’arc-boutent sur la perspective de voir signé un traité de l’Euratom. En face, les cinq autres pays se placent plus ou moins dans le sillage de la position défendue depuis Messine par le Benelux.

Deux fronts. Le blocage. Comment en sortir ? L’écrasement de la révolution hongroise en octobre 1956 mais plus encore la crise de Suez auront un rôle déclencheur. Cette dernière va amener la France à comprendre qu’elle n’a d’autre choix que de resserrer les rangs avec ses voisins pour résister à l’hégémonie de l’URSS et des Etats-Unis. Parallèlement aux négociations, Paris et Bonn poursuivront leur rapprochement en bilatéral.

A Val Duchesse, l’Italie et l’Allemagne, les vaincus de la dernière guerre, ne peuvent se montrer trop exigeantes. Le Marché commun est une excellente occasion pour eux de retrouver leur place dans le concert européen. Bonn, on l’a dit, croit dur comme fer dans le libre-échangisme et la suppression des frontières. L’occasion est belle d’écouler les produits de ses industries. L’Italie, elle, va se battre pour que ses travailleurs aient le droit de circuler librement dans l’espace territorial des Six. Ce sera donnant-donnant.

Au sein du Benelux, les positions sont difficiles à tenir. Le Luxembourgeois Bech n’a plus rien à prouver chez lui. Mais la situation est plus délicate pour Paul-Henri Spaak qui va se mettre bientôt en porte-à-faux avec le Premier ministre Achille Van Acker. Jan Willem Beyen, le chef de la diplomatie néerlandaise, enfin, ne fait pas l’unanimité au sein de son gouvernement où souffle le vent de l’atlantisme. Or, à Val Duchesse, la Grande-Bretagne n’est pas là.

Les Britanniques sont en effet les grands absents de la négociation. Une délégation s’est bien jointe aux travaux du comité d’experts chargé de produire le rapport Spaak. Mais à la mi-novembre 1955, lorsque la discussion a pris le cap d’un marché commun basé sur une union douanière, elle a claqué la porte. C’est un coup dur pour Spaak qui a passé la guerre à Londres et tient les Britanniques en haute estime. « Mon père, rappelle Antoinette Spaak, a toujours observé une grande fidélité aux Britanniques et aux Américains. Il avait gardé le sentiment merveilleux de liberté de Londres sous les bombes… »

Politiquement, Paul-Henri Spaak craint surtout un directoire des grands que sont la France et l’Allemagne. La Grande-Bretagne partie, comment trouver un équilibre ? Historiquement, Londres est le garant de la Belgique. Quand en 1963, le général De Gaulle fermera la porte du Marché commun aux Britanniques revenus sur leur position, Spaak accueillera très mal cette décision. « Il a trouvé qu’il y avait là un péché capital à l’égard de l’idée d’Europe qui impliquait une décision collective », commente Etienne Davignon

A Val Duchesse, Paul-Henri Spaak préside la négociation. Si l’atmosphère est plutôt bonne pour certains, elle est carrément « merveilleuse » pour un jeune haut fonctionnaire, Ernst Albrecht, qui promet beaucoup. Nous y reviendrons.

Trois groupes sont mis sur pied : Marché commun, Euratom et le groupe juridique. Le premier est dirigé par les Allemands. Le second par les Français. Les Italiens prennent en mains le troisième. Celui-ci est chargé de formuler par le droit les accords trouvés par les deux autres groupes. Parmi les juristes présents : le Luxembourgeois Pierre Pescatore, envoyé à Val Duchesse par le ministre Bech « parce que les choses devenaient sérieuses ».

A 88 ans, toujours bon pied bon oeil, Pierre Pescatore se souvient avoir été accueilli à Bruxelles par Yves Devadder, le chef du groupe juridique belge. Celui-ci lui a tendu un papier en disant : « Voilà, comment nous avons tiré la substance juridique du rapport Spaak. Ne tirez pas sur le pianiste. » Au bout du compte, les amendements succédant aux blocages, « ce travail n’aura servi à rien ».

Dans le petit fumoir du premier étage où se sont retirés les juristes, les palabres vont bon train. Le rapport de force est généralement le suivant : la France contre les cinq autres. Paris a envoyé Jean-Jacques De Bresson, procureur de la République à Nancy, qui la représente à cet échelon. L’homme est allergique à l’intégration et à la supranationalité. Il est réputé « avisé mais difficile  ». L’ombre de De Gaulle, qui reviendra au pouvoir en 1958, plane dans les volutes de fumées.

L’organisation est parfois défaillante. Pour preuve : l’absence d’interprète au sein du groupe juridique empêche le chef de la délégation allemande de comprendre les échanges de points de vue. Les envoyés de Bonn négocient pourtant rien moins que l’avenir politique et économique de leur pays. Pourquoi une telle lacune ? « Nous étions encore très proches de la seconde guerre mondiale, explique Pierre Pescatore. Les Allemands étaient prêts à faire des concessions de ce type pour rentrer dans le concert européen. Mais on peut poser une autre question : Comment un pays aussi important que l’Allemagne pouvait-il se payer le luxe d’envoyer un chef d’équipe ne comprenant pas le français  ? »

Rien ne semble en tout cas devoir arrêter les Allemands. Leur chancelier, Konrad Adenauer, est à 100 % en faveur du Marché commun. L’idéalisme qui bouillonne entre les murs de Val Duchesse enivre particulièrement un jeune Allemand : Ernst Albrecht.Ernst Albrecht a 26 ans en 1956. Il est le secrétaire de la délégation envoyée par Bonn. Bardé de diplômes, il représente cette génération née des horreurs de la guerre, persuadée que seule l’unité de l’Europe permettra de «ne plus jamais connaître ça». Mobilisé comme aide-sanitaire à quinze ans, il a secouru les victimes des bombardements de Brême à côté de son père médecin. Les drames et la souffrance l’ont gavé jusqu’à la nausée.

C’est à un peu plus de 500 km de Bruxelles que l’on a rencontré Ernst Albrecht, dans la grande demeure familiale qu’il possède dans la banlieue de Hanovre. Une terre lourde et plate, des bosquets comme des bouquets de persil et une quiétude qui fait la nique à la grande autoroute Cologne-Berlin.

Burgdorf est ce village où tout est à sa place, propre, net, l’Allemagne comme l’aime Hollywood. Sur le fronton de l’église, une stèle et une liste interminable de noms gravés dans le marbre. «A nos héros tombés en 1914-1918». Dialogue socratique.

–Herr Albrecht, il n’y a pas eu de héros en Allemagne en 1940-45?

–La stèle date d’avant la deuxième guerre, c’est pour ça…

–Est-ce suffisant pour ne pas se souvenir?

–Nous nous souvenons, oui, mais pas comme ça.

Douloureux, mais édifiant. Comme tous ceux de sa génération, Ernst Albrecht porte en silence la responsabilité historique d’une guerre qui a fait 50 millions de morts. Cette responsabilité qui pousse l’Allemagne à payer la plus grosse partie de la facture européenne depuis 50 ans.

Pourtant, si l’on en croit Ernst Albrecht, ce sentiment n’eut pas cours autour de la table de négociations de Val Duchesse.«Nous voulions plutôt mettre fin aux mille ans où il y avait toujours eu des guerres». Albrecht a la conscience en paix:«Je n’ai jamais eu de problèmes personnels, de rancune. Nous avions de bonnes relations avec les forces d’occupation.»

Mais c’est aussi un pragmatique. Les Américains ont fait un économiste de ce jeune diplômé en philosophie et en théologie à une époque où cette discipline reste méconnue en Europe. «Quand je suis revenu en Allemagne, j’ai voulu travailler pour le gouvernement. Je me suis investi dans la politique économique car Hitler n’aurait pas accédé au pouvoir s’il n’y avait eu de telles crises entre les deux guerres.» La grande crise de 1929 a en effet permis au nazisme de se développer brutalement. Quatre ans plus tard, Hitler accédera à la chancellerie.

Ernst Albrecht fera après la signature du traité de Rome une très belle carrière qui culminera avec la présidence du land de Basse-Saxe, en 1976. En 1990, le chrétien-démocrate sera détrôné par un rouge, un certain Gerhard Schröder, futur chancelier d’une Allemagne fière de retrouver Berlin.

Val Duchesse ne connaît pas le repos

Temps de lecture: 8 min

Revenons à Val Duchesse. L’absence d’interprétation au sein du groupe juridique est une exception. Dans les négociations sur le Marché commun et l’Euratom, une interprète prend place au centre de la table de négociations. Elle écoute, puis traduit. La «simultanée» ne viendra que plus tard.

Renée Van Hoof-Aferkamp a été cette première interface linguistique. Ce rôle lui a mis le pied à l’étrier et valu d’être désignée plus tard pour créer un service d’interprétariat commun aux institutions. Etre une femme ne fut pas toujours simple. La bureaucratie était un brin machiste à l’époque. Mais, au bout du compte, sa carrière prendra l’ascenseur.

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A travers les larges baies vitrées du Charlemagne où l’on a rencontré il y a quelques semaines, Renée Van Hoof-Haferkamp, cinquante ans d’histoire institutionnelle de l’Europe se découvrent autour du rond-point Schuman. A gauche, le Berlaymont rénové qui accueille à nouveau la Commission. A droite, le Juste Lipse, monolithe marmoréen où prennent place les conseils des ministres. Sur les seuils de fenêtres du grand bureau, des photos en noir et blanc où l’on s’embrasse, où l’on rit, souvenirs de négociations difficiles mais heureuses.

La jeune interprète était une «Spaak girl». «Il avait besoin de quelqu’un qui parle bien l’anglais». Puis Renée Van Hoof-Aferkamp était allée travailler à la CECA. Val Duchesse allait suivre avec «cette atmosphère qui n’est plus jamais revenue».

Dans les locaux de Val Duchesse, on croise aussi l’Allemand Otto baron Von Stempel. Von Stempel était revenu de Russie en 1954. Les camps de prisonniers, les privations, la maladie n’avaient pas eu raison de lui. Il s’était imposé une hygiène de vie sans faille. Ne buvait pas, ne fumait pas. Il travaillait pour se payer le nécessaire, tout ce qui vous permet d’en réchapper. «Il détestait Hitler et le nazisme, assure sa fille Marylène. Il avait pourtant servi comme parachutiste. Toujours en première ligne». Et il avait survécu.

En 1952, derrière les barbelés, Otto Von Stempel avait appris la création de la CECA. Il s’était dit: «Voilà pourquoi je me battrai après la guerre. Pour une Europe unie». Mais Staline avait promis 25 ans de bagne aux prisonniers de guerre allemands. Jamais il n’en sortirait. Puis, Adenauer était venu à Moscou demander la libération des prisonniers. Quelques mois plus tard, Von Stempel était rentré au pays et avait été engagé par le ministère des Affaires étrangères. Il parlait français et désormais russe. Ces langues combinées à un diplôme de juriste décroché avant guerre allaient lui permettre d’entrer dans la diplomatie. En 1956 à Val Duchesse, il serait l’un des relais du chancelier Adenauer.

Quand il fut décidé qu’une délégation allemande partirait pour Val Duchesse, Otto Von Stempel a songé à sa fille Marylène pour occuper un poste de sténodactylo. Cinquante ans plus tard, dans une maison pleine de charme de Woluwe-Saint-Pierre, Marylène von Stempel exhibe avec un brin de fierté le contrat d’emploi qui l’a liée pendant cinq mois à la «Conférence intergouvernementale pour le Marché commun et l’Euratom». Daté du 14 novembre 1956, il fixait son salaire mensuel à 11.500 francs belges. L’heure supplémentaire – il allait y en avoir beaucoup – était rémunérée 43 FB. L’article 2 du règlement exigeait une discrétion sans faille.

Un demi-siècle a passé et bien des secrets de Val Duchesse ont été éventés. Ceux qu’a gardés Marylène ont une odeur mêlée d’encre, de café et de mazout. A travers ses mots, l’intérieur de Val Duchesse se colore de sépia. La ronéo de Monsieur Cools cliquette sans fatigue. Les machines à écrire du «pool des sténos» martèlent les mots dans un bruit de ferraille folle. Dans la tour, le passe-plat apporte aux dactylos le cylindre de cuivre qui contient la copie. Il s’annonce avec le raclement d’un boulet de ramoneur.

Val Duchesse ne connaît pas le repos. Chaque matin, à 7 h 30, un chauffeur vient chercher Marylène à son logement, au 8 rue de la Révolution, sous la place des Barricades. Il porte un revolver à la ceinture. Paul-Henri Spaak a obtenu de l’Otan qu’elle mette à disposition des militaires chargés de véhiculer tout ce petit monde à Val Duchesse. Auderghem, c’est la campagne. Malgré la distance, il est essentiel d’être là à 8 heures tapantes.

Une course contre la montre est engagée. Pour les négociateurs et pour les experts, cela va de soi. Les «petites mains» suivent le rythme. Les dactylos s’échinent à coucher sur le papier les accords trouvés la veille, mis en forme par les juristes, bientôt amendés. L’employé qui tourne la manivelle de la ronéo ne chôme jamais. L’exercice vous tient chaud.

Une aubaine. Car tout en haut de la tour de Val Duchesse où sont installés les comités de rédaction des différentes délégations, le froid est l’ennemi du travail. L’endroit est à ce point humide qu’il est impératif de disposer les dictionnaires à plus d’un mètre des murs pour éviter que les pages ne collent.

La Conférence intergouvernementale a de toute évidence négligé l’intendance. «Il y avait là un couple de concierges complètement débordé. Or, il était vital pour les gens de la tour car ils les ravitaillaient en mazout. Sans cela, on y mourait de froid. On travaillait souvent jusqu’à 22 ou 23 heures. Nous ne mangions que des sandwiches. Parfois, je devais faire des courses: les négociateurs mangeaient tout.»

Marylène donne donc un coup de main aux concierges. Cinquante ans plus tard, dans Val Duchesse qu’elle nous fait découvrir aux côtés de l’ASBL Arcadia, elle rend hommage «aux petites mains»:«Sans Cools et sa ronéo, sans le concierge et son café, sans les sténos, ça n’aurait jamais marché. Nous devions aller vite car des élections étaient prévues en France et De Gaulle allait gagner. Nous étions comme des conjurés et des somnambules. Nous étions comme des fous

Nous sommes au bout de l’hiver et des travaux. L’atmosphère est parfois lourde à supporter. La sténodactylographe d’origine allemande se souvient que «les blessures entre Français et Allemands étaient très profondes. De sorte que dans les couloirs et dans la tour de Val Duchesse, les histoires de guerre ressortaient. Il m’est arrivé parfois de me faire traiter de sale boche

Retour autour de la table de négociations. Un point est particulièrement douloureux pour la France. Elle souhaite que les territoires d’outre-mer soient inclus dans le traité de Rome et en fait une condition. Mais les Allemands, qui ont perdu toutes leurs colonies à l’occasion de la Première guerre, ne veulent pas se compromettre avec le «colonialisme déclinant». Blocage. Pour convaincre Bonn que l’antique esprit colonial a changé, les Français vont faire venir le futur président de la Côte d'Ivoire Félix Houphouët-Boigny. «Je me souviens être allé le chercher. Un marabout lui avait conseillé de ne pas prendre l’avion. Le voyage a été particulièrement pénible pour lui», s’amuse encore Jean François-Poncet, alors secrétaire de la délégation française.

Les bananes ont – déjà – fait beaucoup parler d’elles à Val Duchesse. Les Allemands préfèrent les bananes d’origine sud-américaine alors que les Français défendent mordicus les fruits en provenance des colonies. «Nous, dans la tour, plaisante l’ancienne dactylographe Marylène Von Stempel, nous savions que les petites bananes des Canaries sont meilleures. Les enfants les mangent entièrement. Si nous mangeons aujourd’hui des bananes trop grandes qui n’ont aucun goût, c’est la faute aux Allemands

Le 16 mars, après un dernier rush où les juristes tatillons ont mis la pression sur les dactylos, le château est laissé à son humidité. Les pronostics vont bon train. Ils sont nombreux à s’interroger sur les chances du traité d’être ratifié. La CED est encore dans tous les esprits. Mais le moment restera exceptionnel: «Jamais je n’ai retrouvé une telle constellation politique favorable, analyse André Dubois qui était alors attaché au secrétariat de la Conférence. Des gouvernements prêts à aller au marché commun pour aller vers plus d’union politique.»

Le danger va venir d’où on l’attend le moins. La Libre Belgique du 3 mars 1957 reproche à Spaak d’abandonner le Congo, notamment parce que son uranium est versé dans le pot commun des Six. La colonie ne bénéficiera pas de surcroît du fonds de développement destiné aux territoires d’outre-mer français, auquel la Belgique devra contribuer. Le scénario tourne à l’aigre. Ecoutons Etienne Davignon: «Le patron de la fédération patronale de l’époque et les milieux syndicaux sont allés trouver Achille Van Acker et lui ont dit que Spaak allait conduire le pays à la catastrophe avec ce traité.» Résultat: la Belgique pourrait ne pas signer le traité. D’autant que le jeune roi Baudouin lui aussi semble y être opposé. Le baron Snoy ira au Palais pour le convaincre des mérites de l’accord conclu. Baudouin changera d’avis. De leur côté, Paul-Henri Spaak et Jean Rey, alors ministre des Affaires économiques, mettront leur démission dans la balance pour faire céder Achille Van Acker. «De là datera une rupture profonde entre le Premier ministre et le chef de la diplomatie belge qui, affirme Etienne Davignon, conduira progressivement Spaak à se tourner vers le secrétariat général de l’Otan

Le traité est sauf. Ou plutôt les traités, puisqu’à côté du Marché commun, on trouve l’Euratom dont les objectifs feront long feu.

Le marché commun repose sur «quatre libertés»: libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes. Cinq institutions sont fondées: Conseil, Commission, Assemblée européenne (le futur parlement), la Cour de Justice et le Comité économique et social.

C’est un «bijou». Le Luxembourgeois Pierre Pescatore qui sait le poids des mots dans ce type de document le classe «deuxième, derrière celui des Nations unies». Etienne Davignon, qui a pu l’expérimenter dans les années 80 en tant que vice-président de la Commission, fait mieux: «Génial! Au niveau de l’imagination conceptuelle, il n’y a pas d’équivalent. Le rêve des Nations unies était beau, mais sa mise en place a tué le rêve

Une signature au bas d’un traité vide

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La signature est fixée au 25 mars. Elle doit avoir lieu à Rome, au Capitole. Paul-Henri Spaak est ému. En montant les marches, il dit à ceux qui l’entourent sa fierté d’avoir reconstruit Rome sans un coup de fusil. Dans la salle des Horaces et des Curiaces, il y va d’un discours lyrique: «Aucun endroit ne pouvait mieux convenir que la Ville éternelle pour être le précieux témoin de nos espoirs. Rome, qui a la vocation de l’universel, devait être le seuil de l’Europe». Les cloches de Rome sonnent à toute volée. Avec Jean-Charles Snoy, Spaak appose sa signature au bas d’un traité… vide.

Vide. Eh oui, vide. L’anecdote est cocasse. Elle nous a été racontée par Joseph Breuer, un Luxembourgeois établi depuis une trentaine d’années à proximité de la place Meiser à Bruxelles. D’autres témoins de l’époque l’ont confirmée ou ont, en tout cas, trouver que la chose n’avait rien d’extraordinaire dans le contexte de l’époque.

En mars 1957, Joseph Breuer est chargé d’acheminer le matériel nécessaire à la confection du traité, de Bruxelles et Luxembourg vers Rome. Mais le wagon est détaché à Bâle pour inspection. La Suisse, faut-il le rappeler, est neutre. Le train continue sa route sans les ronéotypes et les machines à écrire et Joseph Breuer sombre dans un profond cafard. «Le lendemain, raconte-t-il avec un geste circulaire, j’étais dans un de ces trains qui gravissent les montagnes en serpentant sur leurs flancs quand, en contrebas, j’ai vu accrocher à un autre train… mon wagon.»

Arrivé à Rome, le matériel est installé au Campidoglio parmi les oeuvres d’art. Quatre équipes de dactylos assurent la frappe des textes du traité, en quatre langues. Elles ont les mains couvertes d’encre et d’un produit servant à masquer les ratures. Car, pendant ce temps, Val Duchesse continue de travailler jour et nuit, et envoie en permanence des corrections. La fatigue est grande lorsque, quatre jours avant la signature, les femmes d’ouvrage décident d’expédier tout ce papier noirci… à la poubelle.«Des centaines de kilos de documents se sont retrouvés dans la décharge de Rome». Cris, engueulades et sentiment d’impuissance. Les dactylos déclarent forfait. D’autres viendront de Luxembourg pour les remplacer.

Les ronéotypes se sont remises à tourner. Le temps presse et des étudiants romains sont engagés pour brocher le traiter.«Un matin, s’exclame Josep Breuer, je les ai trouvés devant la porte. L’un me dit La vita est bella? Come stai? Travailler? Pas maintenant Signore, c’est lo sciopero (la grève). Ils voulaient deux cents lires de plus.» Nouveau retard. Puis nouvelle péripétie. «Il faisait bon, les filles étaient belles et tous ces étudiants m’ont mis les pages du traité en complet désordre. C’était fichu.»

Un stratagème est rapidement ficelé pour sauver les meubles. Un imprimeur romain est chargé de préparer un traité dont seule la première page sera barrée d’un titre alors que la dernière contiendra la formule suivante: «En foi de quoi, les plénipotentiaires soussignés ont apposé leurs signatures au bas du présent traité. Fait à Rome, le vingt-cinq mars mille neuf cent cinquante-sept». Entre les deux pages, 180 pages d’un blanc immaculé. Entre les plénipotentiaires et la presse, un service d’ordre dûment sermonné qui ne doit pas laisser les journalistes s’approcher de trop près.

Au moment du scellage, qui marque l’adoption officielle des traités de Rome, tout rentrera dans l’ordre.

Dans les limites du texte, le Marché commun sera pleinement opérationnel après une dizaine d’années. L’arrivée au pouvoir du Général De Gaulle contribuera à son succès, contrairement à ce que beaucoup craignaient. Après avoir essayé de le torpiller en développant une zone de libre-échange parallèle, Londres fera amende honorable. «Une course de vitesse s’était engagée, se souvient très bien le Français Georges Berthoin qui était alors en «sentinelle» dans la capitale britannique. Une course que le Marché commun gagnera.»

La Grande-Bretagne devra cependant attendre 1973 avant d’intégrer la nouvelle famille européenne.

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