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Islam belge et démocratie

Comment a-t-on pu en arriver, en Belgique, à une radicalisation d’une telle ampleur ? Et comment y remédier ? La chronique de Vincent Engel.

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 9 min

Dans leur essai Molenbeek-sur-Djihad (éditions Grasset), Christophe Lamfalussy et Jean-Pierre Martin dressent un tableau implacable d’une lente dérive qui a conduit à la situation que nous connaissons : une commune de Bruxelles devenue le symbole mondial du terrorisme. Une analyse détaillée, confortée par de nombreux éléments factuels, et que l’actualité de la Commission d’enquête sur les attentats vient confirmer à sa manière. Un an après les attentats de Bruxelles, on ne peut que recommander la lecture de cet ouvrage.

Lamfalussy et Martin identifient une série de raisons qui expliquent pourquoi on en est arrivé à cette situation dramatique. La première est structurelle, et liée à l’organisation communale de notre pays, système qui « entretient les petits potentats locaux et ne facilite pas la mise en place d’une politique rationnelle dans le champ social, économique et bien sûr dans la lutte contre la criminalité et le terrorisme. »

Ce qui est malheureux, dans ce constat, c’est que la commune devrait être le lieu de la démocratie. Historiquement, des pays comme la Belgique et l’Italie partagent cette particularité d’avoir connu un développement « communal » précoce, avec des droits arrachés par les citoyens et des organisations bien plus démocratiques que celles qui prévalaient alors à l’échelle nationale. Aujourd’hui encore, si la démocratie a une chance de se revivifier, c’est en repartant de l’échelon local ; ce n’est donc peut-être pas le principe d’un morcellement de Bruxelles en petites communes qui est la cause de cette dérive, mais la manière dont il a été géré. Et les auteurs ont raison de pointer le fait qu’une telle structure peut être l’occasion pour des satrapes de se construire des petits royaumes.

De ce point de vue, Philippe Moureaux, qui a régné sur la commune pendant 20 ans, porte une responsabilité écrasante, que les auteurs détaillent implacablement, rappelant qu’au début des années 1980, Flupke Moustache faisait campagne contre l’immigration et tenait, dix ans plus tard, des positions anti-immigrés – avant de comprendre l’importance électorale de ces électeurs, dont il deviendra le défenseur farouche, n’hésitant plus dès lors à traiter de nazis des journalistes de la RTBF « coupables » d’un reportage objectif sur la radicalisation en cours dans son fief. Car Moureaux va bel et bien laisser se développer un islam radical sur ses terres. « Pendant deux décennies, les autorités politiques et les organisations issues de la société civile ont fait mine de ne pas voir l’émergence de cet islamisme radical. Trois raisons expliquent cette absence de réaction. D’abord le clientélisme politique, ensuite l’illusion de pouvoir acheter la paix communautaire en contrepartie d’une inaction déclarée, et enfin la peur de stigmatiser une partie importante de la population socialement marginalisée. »

Moureaux, comme tous les responsables politiques de son temps, ont une méconnaissance absolue de ce qu’est l’islam. Ils laissent faire n’importe quoi et abandonnent tout contrôle de l’État. La démographie et les naturalisations leur apportent des voix faciles à capter, si du moins on consent des avantages à ceux qui, petit à petit, prennent le contrôle d’une population laissée en marge de la société belge, où le chômage dépasse les 40 % et où les jeunes n’ont absolument aucun espoir de s’intégrer un jour. Les auteurs le soulignent justement : un haut taux de naturalisation peut avoir un impact négatif quand la situation socio-économique est mauvaise et que les gens ont le sentiment d’être rejetés, alors que la naturalisation est censée être un accueil.

Molenbeek devient, au fil des ans, un ghetto, du moins dans certains quartiers du vieux Molenbeek. Les recettes fiscales sont insuffisantes, les logements se fractionnent. Des chercheurs tirent la sonnette d’alarme dès les années 1980 et il y aura des émeutes en 1995 ; mais les autorités, sous la houlette de Moureaux, ne prennent aucune mesure. Moureaux n’est pas seul responsable ; il agit avec l’assentiment des responsables politiques à tous les échelons de pouvoir et de son parti, le PS, davantage préoccupé de renforcer son électorat à Bruxelles.

Même les autorités marocaines sont conscientes des dangers de cette situation : « Il s’agit de jeunes de la troisième génération de migrants [majoritairement marocains], qui ont vécu en marge de la société, en raison des défaillances dans la politique d’intégration, et qui ont trouvé dans le discours extrémiste un élément salvateur à leur misère intellectuelle. […] De même, la prolifération des armes à feu en Belgique conforte l’amplitude de la part d’une nouvelle génération de repris de justice pour des faits liés au grand banditisme, au narcotrafic international ou ayant basculé dans le terrorisme. » Les autorités marocaines estiment que « l’État doit intervenir dans le contrôle de la foi » et qu’il n’est pas normal que des mosquées puissent se créer comme ça, dans des garages, sans aucune autorisation. Cependant, le roi du Maroc prétend régler aussi la vie religieuse des Marocains vivant à l’étranger, et on ne peut pas dire que ce soit une réussite, alors que la Turquie, qui procède de la même manière, a obtenu d’autres résultats.

L’aveuglement des politiques

Moureaux n’est pas le seul non plus à s’aveugler sur les dangers d’un islam radical qui se développe en Europe. Cette radicalisation a été aussi encouragée par les plus hauts responsables politiques européens, comme Laurent Fabius qui, en 2012, déclare que « Bachar el-Assad ne mérite pas d’être sur terre », pour ajouter, quelques mois plus tard, que « sur le terrain, le Front al-Nostra fait du bon boulot ». En Belgique, l’incompétence des responsables politiques va les conduire à laisser se propager un islam privilégiant une lecture du Coran victimaire. Les salafistes et les Frères musulmans ont pris le contrôle de la communauté marocaine, originaire en majorité du Rif, une région dure où la pratique religieuse est très conservatrice. « L’islam n’est pas responsable des attentats de Paris et de Bruxelles, mais celui qui a été importé en Belgique, en raison de la méconnaissance de l’islam par les politiques belges et des divisions au sein de la communauté musulmane, a créé un terreau sur lequel les radicaux ont prospéré. Les salafistes, les Frères musulmans, les Tablighis, le Millî Görüs turc, les chiites pro-iraniens ont pris racine en Belgique, imposant – à des degrés divers – la prédominance de la religion sur le fonctionnement de l’État. »

Les auditions du directeur de la grande mosquée devant la commission d’enquête sur les attentats confirment cet échec des autorités publiques ; il est en effet inacceptable qu’un État extérieur, qui plus est un État aussi peu démocratique que l’Arabie Saoudite, le Qatar ou la Turquie, puisse contrôler des lieux de culte et d’enseignement en dehors de son territoire. Patrick Dewael, qui dirige la commission, a eu beau refuser de remercier un directeur qui ne parle aucune des trois langues nationales et lui reprocher son comportement, qu’il a comparé à une « gifle », cela ne changera rien à la situation : ces mosquées et ces écoles coraniques sont effectivement des lieux de radicalisation, qui échappent à tout contrôle public, les « ambassades » illégitimes et non reconnues d’un régime totalitaire maquillé en religion, qui financent et abritent des barbouzes d’un genre nouveau.

De ce point de vue, il n’y a pas d’alternative : il faut fermer tout lieu de culte ou d’enseignement qui n’est pas reconnu par l’État, qui ne respecte pas les règles de notre démocratie et qui n’en enseigne pas les valeurs. Aucun religieux, aucun enseignant ne devrait même être financé par des pays extérieurs, et ce, quel que soit le culte en question, du moins sans la plus complète transparence sur ces financements, lesquels ne pourraient donner droit à aucun contrôle des activités sur notre territoire.

Une autre raison de cet aveuglement de nos responsables politiques : le fait que, depuis quarante ans, ils ont concentré toutes leurs forces sur cette aberration que sont la régionalisation et la dislocation de l’État. Molenbeek, du coup, devient aussi « le symptôme d’un mal plus profond, celui d’un État belge dont les ressources n’ont cessé d’être réduites depuis quarante ans au nom de la décentralisation, celui d’une ville, Bruxelles, qui n’a jamais été aimée, ni par les Wallons, ni par les Flamands, celui d’un pays provincial, divisé en baronnies, qui abrite pourtant les deux organisations les plus importantes pour l’Europe, l’Union européenne et l’Otan. »

Une justice impuissante et une dérive totale

Une autre conséquence de cette incurie politique est l’affaiblissement de l’appareil judiciaire. Nous y consacrons 0,7 % de notre PNB, contre une moyenne de 2,5 pour l’OCDE, voire 4 % chez nos voisins les plus proches. Le chapitre du livre consacré aux procès est particulièrement édifiant, qui pointe au passage un paradoxe du combat contre le terrorisme, comme le formule un des avocats de terroristes : « Dans les affaires de droit commun – meurtres, viols, etc. –, le système est l’arbitre entre la victime et l’auteur. En matière de terrorisme, le système est lui-même la victime. Et il ne peut plus vraiment en être l’arbitre. » L’argument, cependant, est spécieux : la justice ne représente pas à elle seule tout le « système », terme que l’avocat utilise ici pour désigner deux réalités différentes : dans le premier cas, c’est bien la justice qui arbitre entre la victime et l’accusé ; dans le second, c’est la société dans son ensemble qui est atteinte par le terrorisme, pas seulement la justice.

Que faire ?

Les auteurs, après un tableau extrêmement complet d’une situation complexe, illustré par de nombreux exemples concrets, essaient d’ébaucher des pistes pour régler un problème qui ne concerne pas que Molenbeek (paradoxalement, la commune n’a « exporté » que 79 djihadistes vers la Syrie, sur un total de 500 en Belgique).

Il y a d’abord des actions « intérieures » à mener, qui concernent toute la population d’ailleurs : lutter contre le chômage et favoriser l’intégration effective de ces jeunes Belges et de ces jeunes immigrés ; décloisonner les différents services en charge de la sécurité ; donner à la justice les moyens de fonctionner efficacement ; imposer un contrôle étatique sur les lieux de culte et d’enseignement religieux et interdire toute ingérence extérieure (interdiction qui passe évidemment par la fermeture des lieux non reconnus et par le renvoi dans leur pays de prédicateurs non reconnus par les autorités belges) ; renforcer les liens sociaux dans les communes les plus atteintes et y développer des projets culturels et pédagogiques.

Il faut aussi une réelle et concrète implication du monde musulman belge, qui doit opter pour un islam respectueux des valeurs démocratiques et trouver sa place dans une société résolument laïque. Le contrôle sur les lieux de culte et d’enseignement doit évidemment porter aussi sur les matières enseignées et sur la formation des maîtres et des imams. Avec leur appui, il faudra aussi procéder à une déradicalisation des individus contaminés.

Enfin, Lamfalussy et Martin le rappellent, aucune solution ne pourra être apportée au terrorisme tant que la paix ne s’établira pas au Moyen-Orient : non seulement en Syrie, en Irak, en Libye, mais aussi entre Israël et la Palestine, conflit dont les répercussions alimentent les tensions et nourrissent la radicalisation.

Un vaste programme ? Pas tellement, si on tient compte des enjeux et de leurs répercussions pour l’ensemble de la population.

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3 Commentaires

  • Posté par stals jean, dimanche 26 mars 2017, 15:46

    Que Le Soir donne à lire gratuitement à tous et toutes les chroniques de Vincent Engel, ((mais peut-être en est-il obligé par Vincent Engel en personne), c'est déjà ça...Bien entendu les lecteurs et lectrices "lamda", pour quelques euros mensuels pourraient faire un effort s'ils et si elles veulent apprendre autre chose que les résultats de foot, ou encore les sagas politico-religioso-mafieuses tout azimut et sempiternelles et râbachées à l'envi, qui sont systématiquement jetés comme en pâture dans les versions; accès libre...Et qui occasionnent si souvent des tonnes de commentaires que je m'abstiens par pur politesse de qualifier...Informations à deux vitesses est-ce bien cela un signe de démocratisation de l'Information de qualité, à fortiori quand parait-il, j'écris bien parait-il, les quotidiens de presse tous supports confondus sont truffés de pub à la rentabilité juteuse, sont encore subsidiées par les pouvoirs publiques.

  • Posté par Petitjean Marie-rose, dimanche 26 mars 2017, 15:36

    Quels sont encore la motivation, la compétence, les pouvoirs réels des politiques dans notre riche pays où l'on constate cependant qu'un enfant sur quatre vit sous le seuil de pauvreté ? 25 % de nos enfants vivent sous le seuil de pauvreté au point de devoir faire appel à la charité publique, plus exactement à la solidarité des personnes parfois pauvres elle-mêmes et nos politiques n'en rougissent pas ? Quel est l'intérêt réel des politiques pour les personnes les plus faibles dans notre société, que ce soit des enfants, des SDF, des personnes peu scolarisées, ceux qui vivent dans des quartiers pourris, personnes "de souche" ou "allochtones ? Quelles sont leurs actions ?

  • Posté par Monsieur Alain, dimanche 26 mars 2017, 15:18

    Article 21 de la Constitution belge : "L'État n'a le droit d'intervenir ni dans la nomination ni dans l'installation des ministres d'un culte quelconque, ni de défendre à ceux-ci de correspondre avec leurs supérieurs, et de publier leurs actes, sauf, en ce dernier cas, la responsabilité ordinaire en matière de presse et de publication." C'est dingue que tout le monde passe à côté de cet élément essentiel et pour lequel les politiques ne veulent pas bouger de peur de .... 36 choses qui remontent à l'opposition séculaire entre les laïcs et les religieux.

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