Ali et Zakia, l’histoire d’une odyssée afghane à la Roméo et Juliette

Le couple avec sa petite fille Ruqia, dans les eaux new-yorkaises. © D.R.
Le couple avec sa petite fille Ruqia, dans les eaux new-yorkaises. © D.R. - D.R.

Le geste sûr, ancestral comme la traditionnelle hospitalité afghane, Mohammad Ali sert une tasse de thé brûlant à la cardamome, agrémenté de figues et de dattes. Sa femme Zakia, voile bleu et élégant noué autour de la tête, jette un regard bienveillant à son époux, tandis que leur petite Ruqia, deux ans, boucles brunes et moue malicieuse, grimpe sur les coussins bariolés. À quelques jours du printemps, un froid cinglant enveloppe le Nord-Est américain, mais le salon des deux époux afghans ressemble à s’y méprendre à une tchaïkhana, conviviale et dépouillée, agrémentée de quelques photos de famille au mur. La scène pourrait tenir sa place dans le roman de Joseph Kessel, Les cavaliers, mais dans le cas d’Ali et Zakia, la réalité dépasse la littérature.

Pour rejoindre leur nouvelle demeure américaine, dont l’adresse restera confidentielle sécurité oblige, les jeunes parents ont vécu une authentique odyssée, manqué de mourir maintes fois, erré dans les montagnes de l’Hindou Kouch et les faubourgs industrieux de Kaboul, fui le danger, le froid et la faim.

À 24 ans, Mohammad Ali, c’est son nom complet, promène un regard passif, doux et apaisé, mais qui dissimule mal une grande lassitude. À 21 ans, Zakia sourit sans se faire prier, savourant chaque nouvelle rencontre, chaque nouvelle expérience nord-américaine. Mais cette curiosité, cette pétillance dissimulent une gravité, une anxiété palpables. Les voici en sûreté, tous les trois, à l’orée d’une nouvelle vie, mais que de sacrifices pour en arriver là.

Les champs de Surkhdar

« Il y aurait tellement à raconter », lâche la jeune fille, dans un discret soupir. Lorsque l’on a survécu à des épreuves immenses, les paroles viennent parfois à manquer. Par où commencer ? Par les champs de Surkhdar, près de Bamiyan, sans doute, cette bourgade rurale à l’ouest de Kaboul, célèbre pour ses habitations troglodytes et ses bouddhas géants, taillés à même la roche, qui accueillirent des foules de pèlerins durant des siècles, avant d’être détruits à coups de roquette par les « étudiants en religion », les talibans, en 2001.

Ali et Zakia étaient trop petits pour s’en souvenir. Grandissant à quelques centaines de mètres l’un de l’autre, ils se sont rencontrés en allant aux champs avec leurs parents, bécher une terre rugueuse où seules poussent les pommes de terre. Puis sont devenus amis chers en menant leurs troupeaux de chèvres paître à flanc de coteau. Rien de tel que de longues journées pour apprendre à mieux se connaître, explorer cette chose étrange qu’est la chose romantique.

Les jeunes parents ont fui le danger, le froid et la faim

Zakia a pu fréquenter l’école, « deux ou trois ans », commencer d’apprendre à lire et écrire. Mais à onze ans, l’âge de la puberté, elle disparaît des regards. Elle ne sortira qu’accompagnée de gardes-chiourmes mâles, portera la burqa, épousera celui que l’autorité paternelle lui désignera : un cousin germain. Et sûrement pas ce moins que rien d’Ali, ce hazara…

Car Ali est chiite. Et Zakia, d’ethnie tadjike. De confession sunnite. Irréconciliables origines, aliénées par des siècles de défiance et de haine. Leur amour, innocent et spontané, est impossible. Lorsqu’il a cessé d’apercevoir son visage préféré, lui a cru dépérir. « Ma vie n’avait plus de sens », se remémore-t-il tristement. Zakia, quant à elle, croit sa vie « terminée ». C’est en cessant d’apercevoir tous les jours ce beau brun un peu dandy, aux grands yeux d’opale, qu’elle s’est rendu compte de ses sentiments envers lui.

Des rendez-vous secrets

Grâce à un téléphone portable, les amoureux transis parviennent à communiquer et arrangent des rendez-vous secrets, par-delà les champs et les regards inquisiteurs, parfois sur le toit de la masure où vit Zakia, à la nuit tombée, à l’insu de ses autres occupants. « Je t’aime », lui texte Ali avec insistance, submergé par ses sentiments, quand il ne lui susurre pas des couplets de Mir Maftoon, un chanteur afghan.

Quand Ali est éconduit par le père de Zakia, c’est au tour de celle-ci, battue par ses neuf frères et sœurs, de trouver refuge dans la famille de son prétendant, puis à l’annexe locale du ministère pour les Femmes, tenue par Fatima Kazima. Elle juge rapidement le courage de Zakia hors du commun : dans une société aussi traditionaliste que l’Afghanistan, la détermination, la force de caractère affichées par cette jeune fille de 18 ans tout juste sonnés commandent le respect.

Ali, lui aussi, a été frappé par ses frères. Le déshonneur, là encore, d’avoir jeté son dévolu sur une non-hazara. Lorsqu’il apprend la fugue de Zakia, il part la rejoindre. Un jour, un seul, passé ensemble justifie tous les sacrifices. Le serment des amoureux va même plus loin : si l’un d’entre eux venait à être tué, l’autre s’ôterait la vie « le cœur léger », pour être réunis dans l’au-delà. La justice afghane tranche : Zakia devra retourner dans sa famille. Elle refuse : « S’ils mettent la main sur moi, ils me tueront avant même que j’aie atteint la maison ». La partialité des juges n’a rien de choquant, tous étant d’ethnie tadjike.

L’honneur de la famille justifie de traquer les fuyards, et de les exécuter

Le 21 mars 2014, ils fuient la région de Bamiyan, mesurant le danger mortel pesant sur eux, désormais. Pour le père de Zakia, l’affront est impardonnable, et il commande rétribution. L’honneur de la famille justifie de traquer les fuyards, et de les exécuter, tout en ayant dénoncé un « kidnapping » aux autorités. Ces « crimes d’honneur » sont courants en zone tribale et « tolérés » : malgré le changement d’ère en 2001, avec la chute des talibans, la justice coutumière afghane ferme les yeux sur ces pratiques, ainsi que celle du baad : la vente de fillettes pour combler une dette familiale. « Il serait injuste de dire que les choses ne se sont pas améliorées, car des millions de jeunes filles ont pu aller à l’école depuis la chute des talibans, note Rod Nordland, le chef de bureau du New York Times à Kaboul, dont la trajectoire va bientôt croiser celle des deux amoureux. Reste que le pays demeure le pire endroit au monde pour naître femme, en termes d’espérance de vie, de mortalité maternelle, et de tout le reste. » « Tous les indicateurs sont formels, renchérit Rachel Newcomb, anthropologue au Rollins College d’Orlando (Floride). Le taux d’illettrisme des femmes afghanes est de 87,4 %, le taux de natalité chez les mineures de 86,8 %, et l’espérance de vie atteint tout juste 44 ans. Le pays était classé 169e pour les femmes en 2013, sur les 187 recensés dans l’index des inégalités du PNUD. Certes, le président Hamid Karzaï a bien fait adopter la loi sur l’élimination des violences contre les femmes en 2009, mais la plupart des élus, ainsi que l’opinion, ne soutiennent pas de tels progrès et les jugent imposés par des influences extérieures. »

C’est à ce moment que l’histoire des amants maudits de Bamiyan parvient aux oreilles de Nordland. L’article qu’il publie en mars 2014 sur leur calvaire et l’insupportable tradition des « crimes d’honneur » va faire sensation. Aux Etats-Unis. Puis, par ricochet, en Afghanistan. Parti à la recherche des fugitifs, il les trouve avant la police, et les exfiltre avec sa voiture jusque dans l’anonymat relatif de Kaboul. Cette ville chaotique de plusieurs millions d’âmes leur sert de planque commode dans un premier temps. Mais un jour, Ali aperçoit un frère de Zakia dans leur quartier. Il faut fuir, encore.

Grâce à l’association Women for Afghan Women (WAW) et à Rod Nordland, plusieurs ambassades occidentales leur suggèrent la marche à suivre : pour être considérés comme des réfugiés dignes de ce nom, il leur faut trouver refuge dans un pays frontalier. Ce sera le Tadjikistan, au nord, avec Zakia enceinte de 6 mois. Mais la porte se referme brutalement. À peine arrivés dans la capitale, Douchanbé, en octobre 2014, ils sont braqués par des policiers véreux, qui les dérobent de toutes leurs possessions : 5.000 dollars, soit l’intégralité de leurs économies, les bijoux de Zakia et leurs téléphones cellulaires. Les ripous les raccompagnent à la frontière afghane, et leur intiment de « ne jamais revenir ».

Ali et Zakia, souriants, vivent leur amour aux Etats-Unis. © DR
Ali et Zakia, souriants, vivent leur amour aux Etats-Unis. © DR - D.R.

Refoulés à la frontière

Refoulés, Ali et Zakia rallient Kaboul, éreintés, sans le sou. Piégés, de retour dans la gueule du lion, victimes expiatoires attendant d’être rattrapées par l’ire familiale. La plainte déposée pour kidnapping reste valide, et la nasse se resserre autour d’eux. Ali est arrêté par la police kabouliote et frappé durement. Il en conserve encore des stigmates sur le front, dont il ne se vante guère. Zakia, effrayée, trouve refuge auprès de WAW, qui l’héberge dans un de ses refuges. Les avocats mobilisés par l’association parviennent à faire sortir Ali. A court d’idées et légèrement inconscients, Zakia et lui rentrent à Bamiyan, où ils se terrent, sans guère à manger ni cultiver durant le rude hiver de 2015-2016.

Mais Nordland va encore les sauver. Ses articles ont déclenché une vaste mobilisation en faveur des héros tragiques. Renommés Roméo et Juliette parce que hazaras et tadjiks évoquent aux oreilles occidentales les Capulet et Montaigu de la pièce éponyme de William Shakespeare, ils deviennent des notoriétés locales, un peu contre leur gré. Le président Ashraf Ghani leur étend par décret la grâce présidentielle. L’argent afflue au moyen d’un fonds créé par WAW. Un visa humanitaire de 90 jours est accordé aux deux fugitifs, dans le cadre d’un programme examinant les « urgences impérieuses », ainsi qu’à leur nouveau-né, Ruqia, âgée de dix-sept mois à peine. « Partez ! Tout de suite ! », leur intime l’avocat Poonam Gupta de la firme Case & Brown, trouvé par WAW. « Leur cas était juste devenu trop politisé et avait reçu trop d’attention médiatique, expliquera au New York Times Manizha Naderi, la directrice de WAW. Nous savions que leurs vies seraient en péril tant qu’ils resteraient en Afghanistan. »

Et c’est ainsi que Roméo et Juliette débarquent le 25 mai 2016, à l’aéroport JFK de New York. Dans le soir tombant, première surprise, personne ne les attend. L’association WAW, qui avait promis de les aider à s’installer, selon Manizha Naderi elle-même, les a laissés choir. À la générosité exprimée en Afghanistan s’est substituée une distance incompréhensible. Le New York Times, heureusement, leur fournit une chambre d’hôtel, mais pour quinze jours seulement. Durant ces premiers temps sur le sol américain, ils se sentent délaissés, abandonnés. « Lost in translation », comme tant de réfugiés, déracinés. « Nous cherchions juste à fuir, confie Ali, économe de mots. Nous ne pouvions plus rester en Afghanistan. » Heureusement, grâce à Nordland une fois encore, une association d’aide aux réfugiés entend parler de leur situation et leur vient en aide. Un bénévole, Jean Nihoul, Belge de New York, devient leur ange gardien. Il les aide à trouver une maison, « quelque part en dehors de New York », des meubles, de la nourriture, et même une assistance médicale avec le concours désintéressé d’un hôpital. Il les accompagne à tous les rendez-vous administratifs, leur apprend l’alphabet, les chiffres, un peu de vocabulaire. « Nous lui faisons une entière confiance », opinent ses deux protégés, timidement.

L’hostilité de certains réfugiés

Et puis survient un donateur mystérieux : il leur fait don d’une importante somme d’argent, qui va les faire tenir quelques mois. Dans son livre The Lovers, Nordland révèle l’identité, surprenante, de ce généreux mécène ému par l’odyssée d’Ali et Zakia : Miriam Adelson, femme du magnat des casinos de Las Vegas, Sheldon Adelson, à la réputation de « faiseur de rois » chez les républicains.

La demande d’asile, quant à elle, est un parcours d’obstacles : deux ans d’attente, dans le meilleur des cas, assortis d’une interdiction de chercher un travail. Mais comment faire quand on sait à peine compter jusqu’à 10, du moins avant la rencontre avec leur bon Samaritain belge ? Alors les réseaux de solidarité se mettent en place, pour les aider à surmonter le fossé entre leur vie d’avant, quand il n’était question que de survivre, et la nouvelle, comme une page blanche à écrire, celle-là. Motivée, curieuse et pétillante, Zakia suit chaque matin des cours d’anglais, d’histoire, pour s’instruire un minimum, découvrant au passage les incroyables libertés de la femme américaine. À New York, et jusqu’en France, des établissements scolaires projettent d’inscrire le livre de Nordland dans leur programme. Ali et Zakia ne touchent aucune royalty sur les ventes de l’ouvrage, mais leur histoire se propage, par voie de presse, par ouï-dire.

Les réseaux de solidarité se mettent en place, pour les aider à surmonter le fossé entre leur vie d’avant

Notoriété à double tranchant : même aux Etats-Unis, leur union déclenche une forme d’hostilité parmi les réfugiés, dont certains désapprouvent l’union d’un hazara et d’une tadjike. Mais la solitude n’a qu’un temps. Zakia rêve de vivre au sein d’une communauté afghano-américaine, quels que fussent les risques, et se verrait bien tenir un restaurant ; Ali aimerait limiter leur exposition au regard de leurs compatriotes. Il se verrait bien père d’une vaste fratrie, « plus de bras pour mieux se protéger ». « Deux garçons, deux filles, ça suffira », tempère Zakia, espiègle.

Ali et elle arrivent peut-être au dénouement de leur périple. Comme Roméo et Juliette, leurs avatars chez Shakespeare dont ils ne connaissaient rien, ils ont refusé de céder aux pressions. Comme eux, ils ont tout sacrifié à leur amour. Mais ils ont survécu, grâce à un extraordinaire instinct de survie, un zeste de chance et une poignée d’amis fidèles. De quoi repartir à zéro dans ce Nouveau Monde, où Ruqia, « ce don de Dieu qui prouve combien (ils) étaient faits l’un pour l’autre  », pourra grandir sans regarder par-dessus son épaule. Etudier comme elle l’entend. Et aimer qui bon lui semblera. « Nous ne choisirons pas son mari pour elle, promet Ali, tandis que Zakia opine tendrement du chef. C’est elle, et elle seule, qui le fera. »

L’éducation francophone se mobilise

De New York à Paris en passant par Bruxelles et Londres, de prestigieux établissements scolaires se mobilisent pour les tourtereaux de Bamiyan. Un lycée réputé dans la capitale française a décidé d’inclure le livre de Rod Nordland à son programme de terminale, afin d’étudier les différentes problématiques posées par l’amour tabou en Afghanistan, religieuses, géographiques, historiques et humanitaires. Une université belge, une école privée secondaire anglaise, une école primaire new-yorkaise (PS 58), ainsi que l’école des Nations unies (UNIS) et l’université de Columbia ont exprimé un vif intérêt.

 
 
À la Une du Soir.be
À découvrir sur Le Soir +
 

Vos réactions

Règles de bonne conduite / Un commentaire abusif? Alertez-nous

Le choix de la rédaction
  1. Les arrestations ne sont pas indicatrices du nombre de migrants en transit
: certains migrants ont pu être interpellés dix fois sur l’année, d’autres jamais.

    Le nombre d’arrestation de migrants en transit en hausse de 37% en 2018

  2. Applaudi par ses ministres et les députés de la majorité, Charles Michel quitte la Chambre, son porte-documents à la main. C’était le 18 décembre 2018. © Belga.

    Il y a un an, Charles Michel remettait sa démission au Roi

  3. Pour les signataires, il faut que tout le monde, à tout âge, bénéficie d’une Education à la vie relationnelle, affective et sexuelle (Evras) neutre et complète pour leur permettre de vivre une sexualité responsable. © Thomas Van Ass.

    Avortement: 1.500 professionnels de la santé soutiennent la réforme

La chronique
  • Champagne ou Kidibul?

    Chez Elio D., on se frotte les mains. Le fils prodige a jeté l’éponge. C’est pas demain la veille qu’on effacera des tablettes le joli nom du dernier premier ministre socialiste wallon. Le dernier et peut-être l’ultime comme le lui a promis Père Noël – dont les promesses n’engagent que ceux qui y croient.

    Chez Paul M., on débouche aussi le Kidibul. Pendant un mois de mission royale, le fiston a prouvé, à défaut de mettre sur pied un gouvernement, qu’il était désormais le seul chef rouge et même qu’il occupait tout l’espace francophone.

    Rue de Naples, avec l’arrivée du fils prodigue, on se prépare à tuer le veau gras. Grâce à lui, les Bleus ont retrouvé leurs couleurs. Président, informateur, tout s’emballe. Dans la foulée, il a déjà promis au roi de glisser sous son sapin, un gouvernement pesé, emballé (cadeau) et ficelé. Georges L.B. en sera à la fois le Premier, comme son papa Charles M., et le vice-Premier et ministre des Affaires étrangères, comme son oncle Didier....

    Lire la suite

  • Allez, allez, une seule issue: oser le schwung!

    On ne peut pas dire que les planètes sont bien alignées pour la petite Belgique. Cela fait un an que nous sommes sans gouvernement, six mois qu’on a voté, avec deux nouveaux informateurs qui tentent de trouver une sortie de crise – le Graal, on n’y croit plus – et le sondage que nous publiions ce week-end donnait pour la première fois de notre histoire une domination des partis nationalistes séparatistes dans le groupe linguistique néerlandophone qui pèse désormais près du tiers du Parlement fédéral.

    ...

    Lire la suite