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Égypte : «Sissi n’est pas le garant de la stabilité»

En Égypte, le régime du maréchal Sissi fait montre d’autoritarisme. Des ONG spécialisées dans les droits humains sont inquiétées. L’exemple du Cairo Institute For Human Rights.

Journaliste au service Monde Temps de lecture: 5 min

Les droits de l’homme sont en berne dans l’Egypte du maréchal Abdelfattah al-Sissi. La preuve ? Classique : on s’en prend aux défenseurs des droits humains. Qu’on veut faire taire, semble-t-il. Le harcèlement du personnel de ces ONG en atteste : interrogation par la sécurité à l’aéroport, fouilles, surveillance de leur domicile par les services de sécurité, etc. Le directeur Cairo Institute for Human Rights Studies (CIHRS) a subi des menaces de mort. L’ONG a d’ailleurs décidé de déplacer son QG à Tunis. Ziad Abdel Tawab est le directeur adjoint de cet organisme. De passage à Bruxelles, il nous a confié ses impressions.

Les ennuis des défenseurs égyptiens des droits de l’homme datent-ils de l’arrivée du nouveau président après le coup d’Etat du 3 juillet 2013 ?

Non ! Peu après la révolution de 2011, une théorie conspirationniste s’est développée, selon laquelle les ONG dans notre genre portaient une lourde responsabilité dans les événements et le chaos, qu’elles étaient sous la coupe « de l’étranger », à savoir des Etats-Unis, d’Israël, de l’Iran, du Qatar et du Hezbollah ! Même le vice-président d’alors, le général venu des services secrets, Omar Souleiman, répandait des théories du genre. Les médias officiels avaient embrayé, et ça n’a pas changé sauf que durant le court règne des Frères musulmans (juin 2012-juillet 2013, NDLR) c’étaient les Européens, l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis qui étaient les boucs émissaires.

Et maintenant ?

Des lois de novembre 2014 ont aggravé les sanctions pour avoir obtenu des fonds de l’étranger, les sanctions peuvent aller jusqu’à la prison à vie ou la peine de mort. Mais cela reste vague et ouvert à l’arbitraire : le procureur décide des poursuites au cas par cas. Il est difficile de comprendre la logique du cadre judiciaire. Nous-mêmes, avec notre statut d’association sans but lucratif, on peut disposer de fonds de l’étranger, ce qui n’empêche pas que nous ayons des ennuis croissants.

C’est-à-dire ?

Le directeur du CIHRS s’est exprimé le 28 mai devant le sous-comité du Parlement européen sur les droits de l’homme. Ce 9 juin, un « comité d’experts » a fait irruption au siège cairote de notre association pour enquêter sur nous, exigeant statuts, contrats, budgets des quatre dernières années. Le timing de cette enquête avec la prestation de notre directeur saute aux yeux. Or de quoi notre directeur avait-il parlé à Bruxelles ? Des atteintes aux droits de l’homme, du harcèlement de la société civile, de la torture, des assassinats politiques. Les organisations internationales reconnues comme Human Rights Watch ou Amnesty International ne peuvent plus travailler chez nous. Quand la seconde a voulu faire une conférence de presse pour le premier anniversaire des tueries d’août 2013, on a interdit au directeur d’entrer en Egypte. D’autres responsables ont été refoulés. Même un chercheur de Carnegie International qui avait pourtant été invité par le ministère égyptien des Affaires étrangères !

Parle-t-on de cela dans la presse en Egypte ?

Il y a des articles. Il faut dire que les ONG qui s’occupent des droits humains sont presque les seules à oser critiquer les autorités. On rapporte dans la presse les attaques que nous subissons mais comme des incidents isolés, pas comme le résultat d’une stratégie. Les journalistes eux-mêmes craignent de s’exprimer. Cette dernière année, on a enregistré l’emprisonnement de soixante journalistes, le chiffre le plus élevé dans l’histoire de notre pays, pire qu’à l’époque la plus sombre du régime de Gamal Abdel Nasser (1952-1970, NDLR). Même des journalistes proches du régime ont eu des ennuis parce qu’ils avaient osé parler de corruption.

Le régime se défend en se disant très populaire…

En 2013, Sissi était populaire. Quand il a demandé un mandat populaire « contre le terrorisme », bon nombre d’Egyptiens sont descendus dans les rues pour l’appuyer. Il faut noter que, l’année suivante, il a répété la même demande et personne n’est venu ! Pour son élection, ils ont dû rallonger de deux à trois jours le laps de temps prévu pour voter car il n’y avait pas assez de monde qui était allé voter… Cela ne veut cependant pas dire qu’il existe un ressentiment croissant contre lui. Mais si beaucoup de citoyens ont accepté la répression contre les Frères musulmans, ils voient maintenant que cette répression a pris un caractère général. Il y a des chiffres édifiants : 40.000 personnes arrêtées qui croupissent en prison, 150 morts suspectes dans les commissariats et prisons (sans doute plus en réalité). Le pire jour de la répression, quand ils ont fait évacuer la place Rabia le 14 août 2013, ils ont tout de même fait 800 morts – chiffre officiel minimaliste – en moins de quatre heures, un record !

Quel écho reçoit un discours comme le vôtre ici ?

Je crois que le président Sissi est perçu comme le garant de la stabilité de l’Egypte. C’est ce que Mme Angela Merkel a encore dit en le recevant il y a quelques jours à Berlin. C’est une erreur car il n’a en réalité fait que nourrir l’instabilité. Quand il tente d’étouffer une ONG comme la nôtre qui a plus de vingt ans d’existence et qui combat l’intolérance, est-ce vraiment une manière de s’attaquer au terrorisme ? La chancelière allemande s’est contentée de dire que le grand nombre de condamnations à mort était inquiétant, c’est tout. Nous disons que la stabilité recherchée a besoin de plus de droits humains et de démocratie. Peut-on espérer la stabilité sans parlement depuis trois ans, sans vie politique, sans société civile, sans médias libres et sans système judiciaire indépendant ?

 

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