Accueil Opinions Cartes blanches

Ne pas confondre liberté académique et liberté d’expression

Les professeurs Bricmont et Ghins ont demandé qu’aucune sanction ne soit prise à l’encontre de Stéphane Mercier, chargé de cours à l’UCL, qui a lourdement condamné l’avortement dans le cadre d’un de ses cours. Un professeur de l’Université Saint-Louis leur réplique et rappelle pourquoi la liberté académique doit être soumise à des contraintes.

Temps de lecture: 4 min

Dans une carte blanche publiée par Le Soir ce 29 mars 2017, mes collègues Jean Bricmont et Michel Ghins s’inquiètent des menaces que le traitement du cas de Stéphane Mercier ferait peser sur la liberté académique et la liberté d’expression à l’UCL. Comme ils le rappellent, M. Mercier a exposé dans le cadre d’un cours de première année à l’Ecole polytechnique de Louvain un argumentaire « pro-vie », reposant pour l’essentiel sur l’idée que l’embryon humain est une personne dès la conception. Dans ses notes de cours, il explique ainsi que, du moins si l’on suit cet argumentaire, l’avortement doit être vu comme « un meurtre particulièrement abject ». Alertées par des étudiantes et des étudiants, les autorités de l’UCL ont engagé une procédure disciplinaire à son encontre. MM. Bricmont et Ghins appellent ces autorités à ne pas le sanctionner.

A mes yeux, réfléchir au cas du cours de Stéphane Mercier en s’obstinant à parler de danger pour la liberté d’expression empêche de voir ce qui pose réellement problème dans cette affaire. M. Mercier a parfaitement le droit de participer à une manifestation « pro-vie » dans les rues de Bruxelles, d’y prendre la parole et de défendre publiquement des thèses que certains jugeront répugnantes. A cet égard, je n’ai aucune difficulté à admettre que sa liberté d’expression ne doit pas être limitée. La question n’est donc pas là. Elle est plutôt de savoir si, dans le contexte d’un cours, sa liberté académique s’accompagne de contraintes qui ne se réduisent pas au simple respect du règlement interne de l’institution universitaire. A cette question, ma réponse est clairement positive.

Une position de domination

Pour le comprendre, il est utile de revenir un instant à la leçon que nous a enseignée Max Weber, l’un des fondateurs des sciences sociales. Weber insistait fortement sur le fait que, dans un auditoire, la relation pédagogique est profondément asymétrique. Le professeur jouit d’une position d’autorité, d’un monopole de la parole, face à des étudiants qui n’ont pas d’autre choix que de l’écouter. Cette situation de domination se trouve encore renforcée par le fait que les étudiants sont évalués par ce même professeur. Pour ces raisons, ce dernier doit impérativement veiller à ne pas tirer avantage de l’asymétrie en vue d’imposer ses propres convictions. Ce que Weber avait à l’esprit c’est donc, suivant la remarquable traduction d’Isabelle Kalinowski, la non-imposition des valeurs. L’enseignant ne peut abuser de sa position d’autorité pour transformer son cours en tribune.

En choisissant, dans un cours d’introduction à la philosophie de première année, de développer un argumentaire unilatéral en faveur de ses propres convictions sur l’avortement, Stéphane Mercier semble bien avoir instrumentalisé sa charge de cours à des fins de propagande – pour reprendre à nouveau un terme wébérien. Bien entendu, le fait qu’un tel cours implique nécessairement une dimension normative rend sa conception plus délicate que celle d’un cours de physique théorique. Mais cette difficulté ne peut justifier de renoncer à la non-imposition des valeurs, ou plus exactement de renoncer à s’en approcher au plus près. Idéalement, un cours introductif de ce type devrait consister à présenter les principales positions en présence, dans leur version la plus convaincante, du moins lorsque celles-ci sont suffisamment intéressantes et argumentées. A ce titre, si l’on prend la décision discutable de traiter de l’interruption volontaire de grossesse dans un cours d’introduction à la philosophie, il n’est donc pas exclu que la présentation nuancée d’un argumentaire « pro-vie » puisse trouver sa place. Mais suggérer, comme le fait Stéphane Mercier, que présenter les autres positions est superflu parce qu’elles seraient « généralement admises » et donc connues de tous est extrêmement problématique. On peut non seulement douter que des étudiants de première année en sciences de l’ingénieur soient vraiment familiers de ces positions « généralement admises », et donc équipés pour critiquer la seule position présentée, qui se trouve par le plus grand des hasards être celle du professeur. Mais cette curieuse façon de concevoir un cours introductif pourrait aussi justifier d’éclipser les pans les plus importants de la production scientifique dans toutes nos disciplines – au motif que les thèses classiques sont par définition dominantes et les modèles des grands auteurs « généralement admis ».

Il faut bien prendre la mesure, je crois, de la forme très pernicieuse de violence symbolique dont ont été victimes les étudiantes et les étudiants ayant suivi ce cours. C’est cette violence qui permet de comprendre la vigueur des réactions. A la domination du professeur qui, du haut de sa chaire, a tiré profit d’une position d’autorité pour imposer ses valeurs à un auditoire de première année, s’est ajoutée une bonne dose de domination masculine de la part d’un homme qui, affirmant que l’avortement est un « meurtre particulièrement abject », a sous-entendu que les femmes qui y recourent sont des criminelles. Face à cette violence, il me semble salutaire que des étudiantes et des étudiants aient choisi d’alerter les autorités de l’UCL.

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

0 Commentaire

Aussi en Cartes blanches

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une

références Voir les articles de références références Tous les jobs