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Lambros Couloubaritsis : «Diriger la Grèce, c’est hériter de toute sa complexité»

Le directeur du Centre de philosophie ancienne et professeur émérite de philosophie à l’ULB publie un ouvrage qui aborde la question de la complexité du monde, en particulier de la Grèce moderne, en ce début de 21e siècle.

Temps de lecture: 6 min

Nous vivons à l’heure de la complexité, constate Lambros Couloubaritsis. Et de signer sur la question plus de douze cents pages qui nous mènent de Parménide à l’œuvre qualifiée de « monumentale » d’Edgar Morin. L’infatigable professeur émérite de l’ULB nous offre une belle synthèse destinée à nourrir la réflexion philosophique et politique, mais aussi à prendre la mesure de nos propres faiblesses. De culture grecque et francophone, Lambros Couloubaritsis a abordé pour nous, chemin faisant, la question de la Grèce moderne, complexité parmi les complexités.

Un mot d’abord de votre enquête philosophique. Vous parlez de la complexité comme du défi majeur du 21e siècle. N’avait-on jamais pensé la complexité auparavant ?

De l’époque archaïque à nos jours, l’idée de la complexité du réel a toujours été présente. Pour ma part, je n’ai jamais dissocié dans mes travaux antérieurs la question de l’Etre (l’ontologie), la question du mythe et la question de l’Un et du multiple, j’ai toujours travaillé dans la complexité historique. Mon dernier ouvrage s’inscrit dans une continuité : la différence, c’est que j’y étudie la complexité comme telle et l’élève au rang de paradigme, de modèle par excellence du siècle commençant.

Un combat très actuel contre le réductionnisme, le fait de tout expliquer par une seule cause ?

Il y a de cela, oui. Par exemple, je ne veux pas, comme Heidegger, réduire toute l’histoire de la pensée à l’histoire de l’Etre, donc défigurer la réalité, mais, en même temps, à la différence d’Edgar Morin, je ne vais pas jusqu’à dire que toute méthode de simplification est une mutilation de cette réalité. Il ne s’agit pas de prôner le paradigme de la complexité contre celui de la simplicité, car il n’est pas d’être humain qui soit capable de configurer le réel sans le simplifier. Au contraire, la possibilité de vivre est à ce prix. Le rôle de la science, c’est justement de simplifier le réel. Voyez la physique de Newton, voyez plus près de nous l’informatique qui repose sur la logique binaire. Personnellement je me donne pour but de valoriser la complexité sans sacrifier la simplicité et me réfère à cet égard aux travaux de l’Institut de Santa Fe, en particulier à la notion de système adaptatif complexe qui suppose chez les individus une double interaction, à la fois interne d’auto-organisation et externe, avec l’environnement.

Pour autant, la science économique, dominante aujourd’hui, ne doit-elle pas être accusée de simplifier outrageusement la réalité ?

Si on explique tout par l’économie, c’est parce que la réalité actuelle tire de l’économie sa complexité spécifique : ce n’est pas seulement qu’on réduit le réel à l’économie, mais que l’économie elle-même impose son ordre complexe. Dans le monde actuel, il n’y a plus aujourd’hui d’économie indépendante de la technique et vice versa. Si le passé fonctionnait en dehors du système technico-économique, si, au Moyen Âge, on avait une complexité fondée sur le divin, la référence à la Bible, l’observance des rituels, la dialectique entre le visible et l’invisible, c’est l’inverse aujourd’hui. Le père de la compréhension de cela, c’est Karl Marx qui, le premier, a introduit les notions conjointes d’infrastructure (les rapports de production) et de superstructure (l’édifice juridique et politique). Le problème aujourd’hui, c’est que le système technico-économique, avec ses marchés autorégulateurs, est devenu une puissance incontrôlable, incertaine et imprévisible. Nous sommes soumis à une nouvelle structure métaphysique, mais qui n’est plus le divin comme au Moyen Âge.

C’est ce que vous appelez dans votre livre l’« antinomie de la contemporanéité » : l’incapacité pour la démocratie de contrôler l’économie, l’absence d’autonomie du politique. Le plus bel exemple n’en est-il pas la Grèce, empêtrée dans une crise interminable ?

On ne peut dissocier la compréhension d’un tel problème de l’incertitude qui est au cœur de nos sociétés. Poincaré a introduit en science le thème de la « sensibilité aux conditions initiales » qui a été mis en évidence au niveau de la météorologie. Celle-ci n’est jamais prévisible à long terme, le temps étant toujours dépendant de la moindre « condition initiale » qui peut le faire déraper. Les comptables connaissent bien ce phénomène. Si vous manipulez d’entrée de jeu les comptes, c’est tout le système qui dérape, vous courez à la faillite. Et c’est ce qui s’est passé en Grèce. La manipulation des comptes à laquelle la Grèce s’est livrée avant 2001 pour pouvoir entrer dans la zone euro a créé un processus incontrôlable. C’est l’un des facteurs de la crise grecque.

En appliquant aux Grecs depuis quelques années la thérapie de choc que l’on connaît, l’Europe ne joue-t-elle pas semblablement avec le feu ?

Le choix d’imposer la rigueur ne vient pas seulement du péché originel, la manipulation des comptes. Il faut tenir compte de la structure historique de la Grèce moderne fondée sur le clientélisme, la corruption et l’évasion fiscale. La para-économie a toujours été un élément qui ne permettait pas à la Grèce de s’en sortir autrement que par le recours à l’emprunt. La rigueur qui équivaut à une restructuration sociétale, économique et historique est une façon d’éviter ce piège. En Grèce, chaque parti politique qui vient au pouvoir n’hérite pas seulement d’une crise vieille de cinq ans, mais de toute l’histoire de la complexité grecque. La rigueur peut donc sembler nécessaire. Mais l’Europe ne tient pas compte d’un autre facteur plus existentiel sur lequel j’insiste à la fin de mon livre : la souffrance humaine. Au rebours, le populisme, qu’il soit de gauche ou de droite, n’a d’yeux que pour la souffrance et finit par l’instrumentaliser. Pour ne pas être entraîné dans un nouvel engrenage fatal, il faut donc, si possible, faire la part des choses : réformer, mais sans accabler outre mesure la population faible. Une autre complexité à gérer !

Ne pourrait-on penser également qu’il y a chez nos dirigeants appelés à résoudre ce genre de crise un terrible déficit de savoir historique ?

Je pense qu’en dehors de ce déficit dont vous parlez, beaucoup de nos décideurs méconnaissent la notion d’émergence. Partout se sont créés – voyez le printemps arabe – de nouveaux mouvements qui démontrent, comme en biologie, que le tout est plus que la somme des parties. Ce qui a manqué à nos décideurs, c’est la conscience de ce fait et ce sont les stratégies d’adaptation complexes pour y répondre correctement, sans simplification.

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