Putaclic : des souris et des hommes…

La version électronique de la une du «
Daily Mail
» comparant les jambes de Theresa May à celle de la Première ministre écossaise Nicola Sturgeon, peut être considérée comme «
putaclic
». AFP.
La version électronique de la une du « Daily Mail » comparant les jambes de Theresa May à celle de la Première ministre écossaise Nicola Sturgeon, peut être considérée comme « putaclic ». AFP.

Parmi le tiercé gagnant du « Nouveau mot 2016 » organisé par Le Soir figure le mot putaclic . Quésaco ? s’interroge un lecteur étonné du choix d’un néologisme qui lui est inconnu. Il y a pute , certes, mais qu’est-ce que ce clic dont on l’affuble? Une souris est la clé de l’énigme, sur laquelle une simple poussée suffit pour faire un clic .

Très en vogue sur les réseaux sociaux, putaclic qualifie des messages dont l’accroche est particulièrement racoleuse : un titre provocant, une photo suggestive, une vidéo aguichante. Recourir à des procédés putaclic , c’est tomber dans le putaclic , faire sa putaclic. Ce billet n’a garde de s’aventurer dans cette voie, mais sa version longue vous en dira bien plus… en termes croustillants, cela s’impose !

Postscriptum 1

La sélection du « Nouveau mot 2016 » à l’initiative du Soir en collaboration avec le centre de recherche Valibel (U.C.L.), a débouché sur un tiercé de tête qui a pu surprendre certains lecteurs. Le gagnant était l’incontournable – et, semble-t-il, inévitable – Brexit déjà évoqué dans cette chronique le 7 janvier dernier.

En troisième position figurait déradicalisation , lui aussi attendu. Par contre, le deuxième classé a suscité un certain scepticisme : qui donc emploie putaclic ? Et que signifie exactement ce mot ?

Le choix de putaclic rencontre les critères fixés pour l’attribution du titre de « nouveau mot de l’année ». Il s’agit d’une forme apparue récemment : on en trouve des attestations dans les médias depuis 2015. En outre, elle a connu une diffusion significative durant les mois écoulés. Une consultation rapide d’Internet permet d’en découvrir des milliers d’attestations pour l’année 2016. Comment se fait-il alors que ce néologisme ait échappé à certains lecteurs ?

Une première raison est que putaclic est attesté majoritairement sur les réseaux sociaux, mais beaucoup moins dans les médias « classiques ». Ensuite, son orthographe n’est pas encore fixée : outre putaclic – et sa variante « francisée » putaclique –, on peut trouver des graphies plus transparentes du point de vue de l’origine du mot, comme pute à clic(k), pute-à-clic(k), putàclic(k). Enfin, les contextes parfois très réduits dans lesquels putaclic apparaît (que l’on songe par exemple aux 140 caractères autorisés par Twitter) ne favorisent pas sa compréhension immédiate, ni l’interprétation fine de certains de ses emplois.

Malgré ces handicaps, putaclic jouit d’un beau succès, à la fois comme adjectif et comme nom. Les emplois adjectivaux sont les plus nombreux : un article putaclic , un titre putaclic, une vidéo putaclic , une affiche putaclic , etc. Les emplois nominaux, moins fréquents, se répartissent en deux catégories. Tantôt putaclic est un nom masculin singulier : faire du putaclic , aimer le putaclic , jouer sur le putaclic , refuser le putaclic , etc. Tantôt putaclic est un nom féminin qui désigne celle ou celui qui s’adonne au putaclic : « encore une putaclic qui veut me gratter mes abonnés », « les journalistes vont devenir des putaclic », « bande de putaclic », etc. On trouve aussi quelques attestations du type faire sa putaclic , suivant un modèle bien connu : faire sa mijaurée, sa pimbêche , etc.

Dans les emplois attestés, tant adjectivaux que nominaux, putaclic (quelle que soit sa forme graphique) ne prend ni la marque du pluriel, ni celle du genre. Cette invariabilité peut témoigner d’une intégration non aboutie dans la langue, mais elle s’explique aussi par l’absence de consensus sur une graphie unique. À ce sujet, on peut recommander la finale clic plutôt que click (forme anglaise) ou que clique (qui introduit une confusion sémantique). Le choix est par contre ouvert entre une graphie étymologisante comme pute-à-clic et la graphie simplifiée putaclic.

Postscriptum 2

Les attestations qui précèdent (avec quelques retouches formelles pour ménager le lecteur…) laissent deviner le sens du mot. Putaclic signifie «aguichant, provocant, affriolant». Ce néologisme a été associé initialement à du contenu numérique destiné à atteindre un maximum d’internautes, en tablant sur une diffusion virale. Pour ce faire, une accroche racoleuse, sensationnelle ou émotionnelle suscite l’ouverture du message, par un simple clic.

Le caractère putaclic de l’accroche (un titre, une photo) peut s’appliquer à l’ensemble du message, de même qu’à la personne qui recourt à ce type de procédé. On comprend que ce mot soit particulièrement fréquent sur les réseaux sociaux, acteurs efficaces de la diffusion virale de contenus en tous genres. Et qu’il n’ait pas bonne presse, en ces temps où fleurissent les « faits alternatifs » : le choix de pute , qui véhicule une connotation (très) négative, est explicite sur ce plan.

Putaclic s’inscrit dans un paradigme où le mot clic est partagé par plusieurs locutions. C’est le cas de faire du clic , c’est-à-dire susciter l’ouverture (par un clic) et le partage du message (article, vidéo). Si le contenu partagé s’avère plus racoleur qu’intéressant, l’internaute s’est fait leurrer par un piège à clics , équivalent proposé en 2014 par l’Office québécois de la langue française pour l’anglais clickbait (littéralement “appât à clics”).

Au vu de son composant pute, putaclic pourrait être considéré comme très familier, voire vulgaire. Mais ici la charge péjorative s’estompe quelque peu, tout comme dans l’expression figurée « faire la pute » “s'abaisser pour obtenir quelque chose”, moins lourdement connotée que lorsqu’elle est employée au sens propre.

Putaclic sera-t-il intégré dans la nomenclature des dictionnaires usuels dès cette année ? Il présente incontestablement beaucoup d’atouts pour séduire les lexicographes. Sans compter qu’il déclencherait bien des clics lors de son intronisation. La preuve par l’exemple, en quelque sorte…

Addendum

La chronique du 25 mars dernier, consacrée au genre du nom Laetare, a suscité bien des commentaires, mais très peu d’objections. De nouvelles justifications du choix préférentiel du féminin ont été avancées, dont l’analogie de traitement avec les autres fêtes du calendrier (qui sont de genre féminin).

Plusieurs documents du siècle dernier (années 1950 et 1960) – dont d’intéressants reportages sur les festivités à Stavelot – attestent de l’emploi masculin de Laetare dans les sous-titres et les commentaires du reportage. Cela n’a rien de surprenant, dans la mesure où ces productions adoptent un haut degré de formalité (emploi du passé simple, termes « choisis »), avec un respect scrupuleux de la norme. Mais qu’aurait-on entendu si l’on avait réalisé un micro-trottoir auprès du bon peuple de Stavelot, d’Andenne ou de Fosse-la-Ville ?

Merci aux personnes qui ont alimenté ce débat.

 
 
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