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L’avortement: liberté ou vulnérabilité?

La vulnérabilité sociale et physique des femmes limite leur potentiel de révolte et de mobilisation. Cette condition pèse lourdement sur le choix ou non d’avorter.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Dans nombre de pays, l’avortement agite à nouveau les esprits. La récente controverse autour des propos anti-avortement tenus par un professeur de l’UCL n’est, à cet égard, qu’un symptôme de la réactivation plus large d’une polémique que beaucoup pensaient close. Si le ton et les arguments adoptés dans ces controverses peuvent faire frissonner, remettre cette question en débat n’est pas forcément un mal. Cependant, face aux positions caricaturales en présence, il serait souhaitable d’explorer des formes d’argumentation alternatives, qui feraient avancer la liberté tout en s’ancrant dans une perspective réaliste.

Certes, le retour d’un argumentaire moral et religieux contre cette pratique choque, à l’heure où semble acquise la liberté individuelle de choisir sa conception de la vie bonne. Et la présentation de l’avortement comme un « crime » a de quoi effrayer par son conservatisme et son rapport souvent dogmatique à la religion comme guide éthique suprême. Néanmoins, les réponses apportées par les mouvements dits « progressistes » – la sacralisation du « droit à l’IVG » comme victoire féministe supposée garantir aux femmes la « libre disposition de leur corps » – sont loin d’être convaincantes.

Un discours trop éloigné des réalités

De fait, nombre de femmes « ordinaires » et peu politisées observent ces débats avec une distance teintée de scepticisme. Si beaucoup s’opposent à la qualification des femmes qui avortent comme « criminelles » ou renégates, elles rechignent malgré tout à rejoindre les rangs des défenseurs du droit à l’avortement et des mouvements féministes en général. Et, en effet, le discours porté par ces courants est tout à la fois simplificateur et éloigné de la réalité concrète des femmes concernées.

Plusieurs dimensions négligées par ces discours dominants méritent d’être mises en avant.

Tout d’abord, il est essentiel de rappeler que les femmes sont vulnérables : elles occupent des positions socio-économiques moins valorisées et moins rémunératrices, sont plus nombreuses à élever leurs enfants seules et subissent davantage de violences dans la sphère privée. Cette condition accroît leur vulnérabilité aux autres formes de domination et réduit leur potentiel de révolte et d’engagement. Quant aux préjugés sur le « féminin » – l’instinct maternel, un niveau d’empathie supérieur, une attention naturelle portée à leur apparence, un faible niveau d’agressivité et un esprit coopératif et peu compétitif –, ils servent avant tout à légitimer leur infériorité sociale, notamment en véhiculant une image des femmes comme étant avant tout des objets et des instruments au service des fins d’autrui.

Des séquelles rarement nulles

En moyenne plus petites, plus légères et dotées d’une moins grande masse musculaire, les femmes sont aussi vulnérables physiquement. Elles sont davantage susceptibles de subir des violences ou de faire évoluer leurs comportements sous l’impact de menaces, d’intimidation ou de contraintes physiques. Le risque de tomber enceinte accroît évidemment cette vulnérabilité car l’état de grossesse constitue une source de fragilité. Et dans l’éventualité où une femme enceinte choisit de mettre fin à une grossesse, les séquelles – en tout cas psychologiques – sont rarement nulles.

A cause de cette vulnérabilité et des discours qui la légitiment, les femmes sortent souvent perdantes des rapports de force imprégnant la sphère professionnelle et publique autant que le domaine privé. Dans les interactions entre hommes et femmes, les femmes sont systématiquement désavantagées, car elles font face, dans ce cas, à des individus généralement en position de force : les hommes sont non seulement en moyenne plus puissants physiquement et socialement mais ils voient en outre leur position de pouvoir justifiée et par les normes sociales en général et par l’appréhension dominante de ce que constitue le « masculin ».

Vulnérabilité sociale et physique

Dans un tel contexte, que peut bien signifier la liberté individuelle si souvent postulée dans la décision d’avorter – et confirmée par le terme officiel d’« interruption volontaire de grossesse » ? Comment les femmes peuvent-elles être effectivement libres dans de telles circonstances si elles sont structurellement soumises à des dominations ? N’est-il pas absurde de considérer que, face à la question cornélienne de prolonger ou non une grossesse, les contraintes s’imposant habituellement à elles soudain s’évaporent ?

Répétons-le : en plus des injustices subies par la majorité des individus, les femmes font face à des dominations spécifiques ; leur vulnérabilité sociale et physique, ainsi que les discours dominants sur le « féminin » et le « masculin » limitent leur potentiel de révolte et de mobilisation. Cette condition ne peut qu’avoir un impact sur le choix ou non d’avorter, d’autant plus que les contraintes subies par les femmes en matière de sexualité et de reproduction sont particulièrement fortes. Qu’il s’agisse des pressions exercées par les hommes concernés, de la réalité sociale recouverte par le statut de mère et des attentes sociales afférentes, les femmes prenant une telle décision sont rarement libres.

Changer les mentalités

Il nous faut, par conséquent, refonder le rapport à l’avortement en partant de ces éléments de fragilité. Bien entendu, il s’agit d’améliorer le degré d’information et d’éducation sur la contraception en insistant sur les risques potentiels liés à un avortement. Mais le véritable progrès consisterait en une responsabilisation radicale des hommes. Moins que par un travail sur les mentalités, cela suppose, d’une part, le développement de la contraception masculine et, d’autre part, la création d’une obligation d’implication paternelle beaucoup plus substantielle. La majorité des hommes se comporteraient en effet différemment sur le plan sexuel s’ils étaient obligés de s’impliquer une fois un enfant né. Et nombre de femmes hésiteraient alors davantage à avorter, même dans des situations de couple problématiques ou après des ruptures. Car elles ne seraient plus seules à faire face à la tâche, à la fois immense et fabuleuse, de mettre au monde un enfant.

*Derniers ouvrages parus : Un Chapeau Rose (Edilivre, Paris, 2017) et Genre ou liberté. Vers une féminité repensée (Academia, Louvain La Neuve, 2015).

 

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10 Commentaires

  • Posté par De Bilde Jacques, jeudi 6 avril 2017, 9:58

    Dans une interview publiée le 8 mars 2015 sur le site "Contrepoints.org", vous dites : "Comme je l’explique dans mes ouvrages Oser penser à gauche et Pour un individualisme de gauche, une approche exigeante de la liberté doit permettre de dénoncer les rapports de domination qui affectent une majorité d’individus pour des raisons socio-économiques, d’absence d’autonomie politique, de discriminations liées à l’origine, à la confession, au genre ou à l’orientation sexuelle et de penser un projet de société alternatif". N'est-ce pas cela la vraie question? Dans le même article vous faites référence à Rawls "Il semble que l’objectif d’une société libérale soit chez lui avant tout de permettre la coexistence et l’interaction d’individus et de groupes aux conceptions du bien diverses ou contradictoires". Ben oui, nous sommes en démocratie qui reconnaît la liberté d'opinion. Mais c'est aussi une démocratie parlementaire qui institue la loi de la majorité. La dépénalisation partielle de l'IVG a été adoptée assez tard, en 1990, alors qu'en France le droit à l'IVG a été reconnu en 1974. Et c'est une femme, au demeurant remarquable, qui a connu les camps de concentration, qui a l'époque était Ministre de la santé et qui a défendu le projet. Elle s'appelle Simone Veil.

  • Posté par stals jean, jeudi 6 avril 2017, 0:38

    Madame Sophie Heine, avant de commenter votre "Carte Blanche", ne vous connaissant pas, j'ai fais un détour sur internet pour savoir qui vous étiez. Ceci dit, à part donner du grain à moudre aux intégristes religieux de tous poils qui ne voient l'avortement que comme un sacrilège, que comme un crime, que comme une offense suprême envers leur dieu créateur, ces terroristes de la pensée qui ne voient l'avortement que comme un meurtre d'une personne que comme un acte d'ailleurs plus grave qu'un viol. Votre exposé intitulé: L'avortement: liberté ou vulnérabilité avec point d'interrogation, est un bla-bla que je qualifie de pervers pour sa tendance à faire oublier à dessein que les propos outrageant et scandaleux et de ce Stéphane Mercier pour lesquels il pourrait bien se retrouver devant la justice des Hommes, pourraient tout compte fait servir à voir limiter les IVG, quitte à pourrir la vie, ad vitam aeternam, de toutes celles et de tous ceux qui se sentant coupable d'avoir manqué de raison, tombent à pied joint dans le piège de cette saloperie de civilisation judéo-chrétienne qui n'a pourtant jamais fait qu'engendrer le malheur individuel et partant collectif depuis son invention. Car ne nous y trompons pas, même les citoyens athées, biens dans leurs têtes et dans leurs gestes en sont bien entendu également indirectement ou directement s'entend, victimes. Dans cette "Carte blanche" vous n'avez pas pris position contre ce Mercier qui se prend pour un maitre à penser, c'est le cas de le dire. Oui l'avortement est en finalité une liberté. Si la vulnérabilité sociale et physique des femmes limite leur potentiel de révolte et de mobilisation. et si cette condition pèse lourdement sur le choix ou non d’avorter. de quelle type de révolte s'agit-il, de quelle type de mobilisation s'agit-il? Une gamine de 15 ans qui se retrouve enceinte après une soirée de guindaille, il y a de forte chance que l'avortement sera un moindre mal. La loi permet juste que cet avortement "moindre mal" ne tombe pas sous le coup de la loi. point à la ligne.

  • Posté par Plahiers Michèle, mercredi 5 avril 2017, 15:54

    Même dans un viol. Le foetus n'est pas responsable et se trouve déjà être dans un état que je qualifierais de potentiel de vie. D'où, l'imortance d'aborder au moins le question avec un psychologue.

  • Posté par Plahiers Michèle, mercredi 5 avril 2017, 15:45

    Je me suis souvent posée la question: si le hasard génétique m'avait confrontée au diagnostic du médecin: votre enfant sera infirme moteur cerébral (vous connaissez?). Je crois que, oui, parfois, il faut beaucop d'amour pour faire dominer la raison sur le sentiment et mettre en balance: es-tu une meurtrière si tu penses que les chances de bonheur de cet enfant est minimes. Par contre face au diagnostic de mongolisme, je l'aurais gardé. Disons que selon mon propre critère du bonheur j'induis surtout la capacité du: Rire...

  • Posté par Plahiers Michèle, mercredi 5 avril 2017, 15:30

    Il faut dire: non pas qu'un avortement est un meurtre, mais surtout: ce n'est pas rien et qu'accompli dans l'amour, les séquelles seront moins graves, parce que la raison est plus forte que l'émotion. Et que ce foetus a bien existé, mais que voilà, la vie n'est pas parfaite et le corps nonplus.

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