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Espionnage de la Diyanet: quand les musulmans de Belgique seront-ils enfin considérés comme des compatriotes?

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

En décembre 2016, la Diyanet – l’administration turque responsable de la gestion du culte islamique en Turquie et auprès des diasporas turques du monde entier – avait déposé un rapport auprès du Parlement turc qui agrégeait des informations collectées dans 38 pays, dont la Belgique, sur des suspects d’appartenance au Hizmet. Cette organisation, dirigée depuis les Etats-Unis par le prédicateur Fethullah Gülen, est accusée par le gouvernement turc d’avoir fomenté le coup d’état du 15 juillet 2016 qui a fait plusieurs centaines de victimes.

En Belgique, la Diyanet contrôle le plus grand réseau de mosquées : une septantaine sur les quelque 300 mosquées réparties sur l’ensemble du pays. Il s’agit donc de la plus large fédération de mosquées, toutes communautés musulmanes confondues. Contrairement aux autres, son système de fonctionnement est simple : les fidèles achètent ou font bâtir une mosquée à leurs frais, en remettent la propriété à la fondation belge de la Diyanet s’ils souhaitent s’y affilier et, en échange, le siège central d’Ankara leur envoie un imâm, tous frais payés, qui officiera quelques années avant de retourner en Turquie pour poursuivre sa carrière ou être posté dans un autre pays.

Ces imâms sont des fonctionnaires de l’Etat turc, auquel ils doivent évidemment leur allégeance. Jusqu’à ce que le gouvernement de l’AKP n’en prenne définitivement le contrôle en 2010, la Diyanet a essentiellement diffusé un islam apolitique, voire totalement dépolitisé, qui ne devait présenter aucun risque pour le pouvoir d’Ankara, quelle que soit son orientation idéologique et son degré de sécularisme. Il en va tout autrement depuis quelques années. Si le cœur du discours des imâms de la Diyanet, en Turquie comme en Belgique, reste focalisé sur la diffusion de valeurs morales conservatrices et d’un ethno-nationalisme fabriqué sur mesure, une inflexion notable des discours a pu être constatée depuis l’insurrection du Parc de Gezi en 2013. Ils se sont de plus en plus alignés sur la rhétorique de M. Erdogan, désignant et mettant en garde contre les ennemis de l’intérieur : les mouvements kurdes d’opposition (et pas que les terroristes), mais aussi d’autres mouvements de gauche radicale, ainsi que le Hizmet de F. Gülen, bien sûr. Depuis le coup d’Etat, c’est une véritable chasse aux sorcières qui a été lancée contre cette organisation, alors que le gouvernement turc n’a pas encore été en mesure de fournir des preuves convaincantes de l’implication du Hizmet dans le coup d’état, comme l’a déclaré le dirigeant des services secrets allemands il y a peu, et confirmé par l’Unité de partage d’information entre les services secrets européens.

Qu’à cela ne tienne, que ce soit par zèle nationaliste, ou plus probablement par ordre direct de leur hiérarchie, un certain nombre d’imâms postés en Belgique ont fourni à Ankara des informations sur leurs ouailles, sachant que cela peut avoir des conséquences extrêmement sévères sur leurs familles en Turquie, sans compter les saisies de propriétés, voire même des menaces d’enlèvements extraterritoriaux.

On ne peut que se féliciter dès lors que la Ministre flamande Liesbeth Homans (N-VA, ce qui ne manque pas de piquant) ait décidé de se saisir de ce dossier, car il est tout à fait inacceptable qu’une puissance étrangère espionne des citoyens belges, sur le territoire belge qui plus est. La communauté turque est probablement la communauté d’origine étrangère avec le plus haut taux d’adoption de la nationalité belge. Près de 90% des personnes d’origine turque ont pris la décision consciente de devenir belge, la Belgique étant leur pays d’adoption et, pour la majorité, de naissance.

Alors que cela fait bientôt quatre mois que les autorités belges sont informées de ces activités d’espionnage, rien n’a été fait, ni même déclaré, par la moindre de ces dernières, à quelque niveau de pouvoir que ce soit.

Ce silence assourdissant, jusqu’à la décision de la Ministre Homans de retirer la reconnaissance officielle à la Mosquée Fatih de Beringen suite à de forts soupçons d’espionnage de la part de son imâm, démontre surtout que, pour les autorités belges, les musulmans belges ne sont pas de véritables compatriotes, mais des citoyens de seconde zone, que l’on continue de laisser complaisamment à l’abandon d’ingérence d’Etats tiers. Tout en versant des larmes de crocodiles sur l’absence d’un islam belge, sans se demander s’il n’y aurait pas un lien de cause à effet entre ces deux éléments.

Mais cette réponse bienvenue, quoique tardive, est encore beaucoup trop faible : les provinces ne font que combler le déficit opérationnel des mosquées reconnues, bref pas de quoi fouetter un chat, et ce d’autant que la plupart des mosquées de la Diyanet ne sont pas encore reconnues officiellement. La mesure risque de manquer grandement sa cible.

Mais plus profondément – et c’est ce qui m’importe –, les musulmans de Belgique ne pourront se sentir véritablement inclus dans notre nation que lorsqu’ils verront que nos autorités belges les défendent et les protègent de l’arbitraire d’Etats tiers sans compromission aucune. Cette affaire est l’occasion d’envoyer un signal fort au gouvernement de M. Erdogan, plutôt que de se contenter de rodomontades sur ses entorses à la démocratie lors de sa campagne référendaire. No pasaran  ! Le gouvernement turc n’a aucun droit de regard sur nos concitoyens de confession musulmane.

Ce message devra se concrétiser par des gestes forts ! Premièrement, expulser de Belgique tous les imâms fonctionnaires de l’Etat turc qui ont participé de près ou de loin à l’espionnage de nos concitoyens belges de confession musulmane. Ils ne possèdent pas l’immunité diplomatique et peuvent être déclarés persona non grata. Deuxièmement, perquisitionner et mettre sous tutelle si nécessaire la fondation Diyanet de Belgique (Belçika Diyanet Vakfı). Comme son porte-parole s’en vante régulièrement dans les médias pour prétendre qu’il n’existe aucun lien entre son organisation et l’administration turque du même nom, il s’agit d’une fondation de droit belge, donc non soumise à l’immunité diplomatique. S’il y a eu espionnage, il est impossible que cette organisation extrêmement bien structurée et à la botte du gouvernement d’Ankara n’en ait pas été informée ou ait agi sans ordre.

Il est temps de rappeler que la Belgique est maître chez soi et que l’espionnage de ses concitoyens par des Etats tiers est inacceptable. Cela vaut pour la Turquie comme pour toute autre puissance étrangère. L’inclusion des musulman-e-s de Belgique ne dépend pas que d’eux, mais aussi de gestes forts et d’un sentiment de protection que seules peuvent offrir des autorités politiques qui œuvrent pour le bien général commun. Le compte à rebours a commencé.

Dr. Michael Privot, Islamologue, auteur de « Quand j’étais frère musulman », Parcours vers un islam des lumières, La Boîte à Pandore, 2017.

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2 Commentaires

  • Posté par Didier Marc, mardi 11 avril 2017, 7:57

    Si je suis assez d'accord avec la fondation d'un islam "européen" sans ingérence étrangère (encore que cela se discute, quid des encycliques du pape?) vos affirmations sont quand même péremptoires. Le problème vient du fait que justement il n'y a pas de preuves formelles d'espionnage dixit la sureté elle-même) et que le petit jeu de la Homans était uniquement à destination de potentiels électeurs hésitant entre le vlaams belang et la Nva. ON ne retire pas comme cela une reconnaissance sur un coup de tête ou en ayant vaguement lu un rapport de la sureté. . ; dont elle n'aurait pas du prendre connaissance, et encore moins en faire état. Si je suis plus que méfiant sur les influences étrangères (turquie, arabie séoudite, ...), il ne faut pas non plus perdre de vue que c'est le cas dans quasi toutes les religions...

  • Posté par Huseyin Cakmak, lundi 10 avril 2017, 19:56

    Plusieurs de vos affirmations traduisent des sentiments que je partage et j'ai l'impression qu'il y a beaucoup de vrai dans votre analyse de la situation.

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