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Interdire l’abattage rituel: une atteinte aux libertés religieuses juives et musulmanes

Le débat autour de l’abattage rituel refait régulièrement surface. La volonté de son interdiction totale exprime avant tout une forme de défiance vis-à-vis de certaines communautés religieuses, musulmane en particulier.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Après l’interdiction de l’abattage rituel sans étourdissement dès 2019 portée par le ministre flamingant du Bien-être animal, M. Ben Weyts, c’est au tour de la Wallonie (et de Bruxelles ?) de vouloir s’engager dans cette voie. Ce qui s’apprête à être voté dans les assemblées est une atteinte grave à un principe essentiel des modes de vie des communautés juives et musulmanes qui ne pourraient plus consommer de viande dans le strict respect de leurs rites ancestraux.

Il faut rappeler tout d’abord que la législation actuelle permet l’abattage rituel et que les citoyens issus des communautés concernées respectent donc tant la loi que les réglementations en vigueur. Dans le contexte actuel de lutte contre les extrémismes et de scandales politiques successifs (Kazakhgate, Publifin…), une telle modification de loi est perçue comme une diversion politique, mais surtout comme une forme de défiance envers les communautés religieuses dans leurs rites alimentaires qui sont au fondement de leur identité et de leurs modes de vie. Les citoyens issus de ces communautés culturelles et/ou religieuses aspirent à respecter la loi, mais ne veulent pas qu’à travers la promulgation d’une nouvelle loi, on leur empêche de vivre selon leurs convictions.

Ces élus ont vu leur projet de décret recalé par le Conseil d’État qui a rappelé avec force que la suppression pure et simple de l’actuelle dérogation concernant l’abattage rituel constituait une restriction disproportionnée, incompatible avec les libertés fondamentales dans une société démocratique. Elle appelait le législateur à trouver un juste équilibre entre le bien-être animal et la liberté de religion ; ce que nos élus ne semblent pas avoir entendu, s’obstinant à interdire à tout prix.

Une proposition incohérente

La nouvelle mouture du texte est d’autant plus incohérente qu’elle autorise les viandes abattues selon les rites religieux (sans étourdissement) en provenance de pays étrangers, via l’importation, déplaçant ainsi le problème hors des frontières belges. Un non-sens total pour ceux qui se targuent du souci du bien-être animal.

Si les autorités politiques veulent à ce point défendre le bien-être animal, elles doivent être cohérentes et prôner intégralement le végétarisme sur l’ensemble du pays. D’autres formes de traitement des animaux ne suscitent pas autant d’engouement à agir. Par exemple, le gavage des oies provoque une souffrance atroce, la chasse (qui pour certains relève du pur loisir) provoque des blessures sévères sur les animaux qui n’en sont pas moins « douloureuses » ou encore la pêche où les poissons une fois sortis hors de l’eau meurent de lentes suffocations. Ces exemples montrent précisément l’hypocrisie de la mesure qui ne se focalise que sur l’abattage rituel. À notre sens, l’argument de la protection du bien-être animal, outre qu’il est controversé dans la communauté scientifique (1), nous apparaît clairement comme étant un prétexte.

Sans écarter l’impact financier d’une telle décision, c’est plutôt le geste de défiance vis-à-vis des communautés religieuses et leurs modes de vie qui marquera le plus les esprits. L’obstination politique visant à faire modifier les prescrits religieux alors que notre système constitutionnel consacre précisément la séparation entre l’autorité politique et la religion pose problème. Cette forme d’ingérence est particulièrement inquiétante parce qu’elle s’attaque de front à la liberté religieuse, une des valeurs fondamentales des Droits de l’homme et de notre Constitution belge. Le plus grave, c’est que c’est précisément le climat islamophobe ambiant qui permet aux élus de faire aboutir leur entreprise hasardeuse, entreprise dont l’effet touche à présent aussi les communautés juives de Belgique, qui ont légitimement fait valoir leurs droits à être respectés aussi dans leurs modes de vie.

Rappelons qu’en Allemagne, la Cour Constitutionnelle (Bunderverfassungsgericht) a clairement rappelé en 2002 que la liberté de religion impliquait le droit pour les croyants à abattre les animaux selon leurs prescrits religieux. Pour la Cour européenne des droits de l’Homme, un arrêt stipule clairement que « dans une société démocratique pluraliste, le devoir d’impartialité et de neutralité de l’État à l’égard des diverses religions, cultes et croyances est incompatible avec un quelconque pouvoir d’appréciation de la part de celui-ci quant à la légitimité des croyances religieuses ou des modalités d’expression de celles-ci » (2). Pourquoi en serait-il autrement en Belgique ?

Un prétexte à l’intolérance

Nous partageons bien entendu la préoccupation du bien-être des animaux, mais celle-ci est apparue souvent, notamment historiquement, comme un prétexte au racisme et à l’intolérance à l’égard des minorités juives et plus récemment musulmanes. D’ailleurs, cette thématique a été souvent portée par des mouvements d’extrême droite (dont les accointances avec la N-VA ne sont plus à démontrer). Enfin, tout comme l’abattage rituel fut autrefois justifié par un antisémitisme latent, il ne faudrait pas qu’il soit aujourd’hui autorisé dans nos sociétés contemporaines par une islamophobie fallacieuse. N’oublions pas la symbolique de cette interdiction, comme l’a rappelé récemment un des représentants de la communauté juive d’Anvers, Michael Freilich de la revue anversoise Joods Actueel  : le dernier à avoir interdit l’abattage rituel en Europe, c’était Adolph Hitler.

Les mesures d’interdiction préconisées sont constitutives à notre sens d’une discrimination (à tout le moins indirecte), et il est indispensable qu’Unia, institution indépendante, puisse rapidement rappeler que nous vivons dans le cadre d’une démocratie constitutionnelle où la volonté majoritaire n’est légitime que lorsqu’elle ne contredit pas les droits fondamentaux, plus spécialement encore lorsqu’il s’agit de droits des minorités.

En conclusion, le CCIB appelle les élus à faire preuve de prudence, de sagesse et de cohérence sur une thématique extrêmement sensible pour éviter qu’à défaut d’un consensus, une telle interdiction n’aboutisse à une bataille juridique, voire à une perte de confiance dans la capacité de l’État à trouver des solutions justes et concertées, garantes du vivre-ensemble, de la cohésion sociale et des principes de liberté et d’égalité.

(1)  T. Grandin et J.M. Regenstein, « Religious slaughter and animal welfare : a discussion for meat scientists », 1994. Voir également P. Lerner et A. Mordechai Rabello, « The prohibition of ritual slaughtering (kosher shechita and halal) and freedom of religion of minorities », op. cit., p. 44 à 49.

(2) CEDH, arrêt Hasan et Eylem Zengin c. Turquie du 9 octobre 2007, § 54.

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2 Commentaires

  • Posté par Henry Jacques, jeudi 13 avril 2017, 17:42

    Porter atteinte aux libertés religieuses juives et musulmanes voudrait dire qu'elles sont au dessus des lois de notre pays, ce qui n'est pas le cas, même si certains ultra voudraient pouvoir invoquer le droit divin pour imposer leurs théories. Comme l'a si bien dit un rabbin à ce sujet : cela voudrait donc dire qu'on va aussi interdire la chasse puisqu'on y tue des animaux sans les étourdir au préalable ?

  • Posté par Merlot Leon, mercredi 12 avril 2017, 22:37

    Je trouve le ton de cette carte blanche extrèmement agressif et déplacé.

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