Accueil Société

Lourd échec pour les Jours sans viande

Seuls 3.000 francophones ont marqué leur soutien. L’initiative a manqué de relais au sud. Et manque de transparence.

- Journaliste au service Société Temps de lecture: 4 min

Trois mille francophones, c’est finalement le petit nombre de personnes qui auront été séduites par la perspective de ne plus consommer de viande pendant 40 jours, soit l’argument de base de l’Opération « Jours sans viande », lancée du 1er  mars au 15 avril. Un très petit chiffre face aux cent mille personnes revendiquées pour la Flandre. Ce qu’on peut appeler un flop, même si ses initiateurs ne se disent « pas déçus », étant donné que c’est la première année que l’opération était proposée en français alors qu’elle fonctionne au nord depuis 2011.

Clientèle stable chez le boucher

Du côté des boucheries, 71 % des professionnels estiment que le nombre de clients est resté stable, voire a même augmenté. D’après le Syndicat neutre pour indépendants (SNI), qui a questionné 337 bouchers, ces derniers n’ont pas été affectés par la campagne car « ils ont considérablement élargi leur assortiment ces dernières années » et la baisse, très limitée, de vente de viande a dès lors été compensée par la vente d’autres produits. Le son de cloche est sensiblement le même du côté des grandes surfaces. « En Flandre, on a assisté à une baisse des ventes comparable à celle des années précédentes, précise Baptiste Van Outryve, de chez Carrefour. En Wallonie, par contre, il y avait nettement moins de participants ». « On ne voit pas vraiment d’impact sur la viande (mais) les produits végétariens fonctionnent par contre très bien », souligne le porte-parole du groupe Delhaize, Roel Dekelver. Tant au nord qu’au sud du pays, les ventes de la gamme végétarienne ont augmenté de 10 à 15 % ». « Les gens nous ont soutenus car ils sont aussi irrités par cette série de campagnes » qui leur imposent ce qu’ils doivent manger, boire ou faire, estime encore Anne Pétré, de la Fédération wallonne de l’Agriculture.

Le Wallon, carnivore ?

Alors, le Wallon est-il un carnivore si acharné ? Ou faut-il trouver ailleurs les raisons d’un succès mitigé ? Pour le sociologue Claude Javeau, c’est d’abord le signe « que nous sommes différents au sud et au nord et que nous mangeons différemment ». Mais cet échec pourrait avoir d’autres causes.

D’abord, qui parle ? L’initiative serait celle d’une seule personne, qui aurait fait florès auprès de ses amis sur les réseaux sociaux et qui, via via, aurait ainsi converti des milliers de quidams au végétarisme temporaire et plus si affinités. Plausible ? L’initiative se fait quand même sponsoriser par des marchands de légumes surgelés ou en boîte, ou de boissons substituts, comme Bonduelle, Provamel, Greenyard et Garden Gourmet. Bref, des firmes qui devraient directement profiter d’un plus grand usage des légumes. C’est ce qu’on appelle un beau conflit d’intérêts. Plus la banque Triodos, pour se donner un vernis équitable.

Au nord, des Flamands connus (donc inconnus au sud) ont marqué leur soutien à la campagne. Chez nous, aucun porte-drapeau, même un quelconque has-been en mal de notoriété avariée, n’a voulu afficher ses convictions anti-viande. Marcher en file, d’accord, mais derrière qui ? Et pour quoi ? Sur le site internet de l’initiative, par ailleurs pourri de fautes d’orthographe, on alterne joyeusement. Parfois, il est question d’arrêter tout à fait de manger de la viande, parfois d’en réduire la consommation. Parfois d’une cure de 40 jours, parfois davantage. Difficile de rejoindre un mot d’ordre si versatile.

Par ailleurs, les conseils sur la diététique et la santé sont aussi faisandés d’erreurs et d’imprécisions, selon les experts que nous avons consultés. Exemple : « Un régime alimentaire contentant (sic) de la viande augmente les risques d’obésité, problèmes de cholestérol, diabète et problèmes cardiaques ». Tout cela est faux. Vous y apprendrez aussi qu’il faut se méfier des fromages, « aussi assez polluants ». Ah bon ? Entre santé individuelle et santé de la planète, le texte flageole en permanence. La juste cause du manger mieux et des fruits et légumes méritait sans doute mieux…

L’expert: «Nous mangeons différemment au sud et au nord»

Claude Javeau est professeur émérite de sociologie à l’ULB. Un de ses domaines d’excellence est l’étude des phénomènes de masses et la « sociologie du quotidien ». Entretien.

Journaliste au service Société Temps de lecture: 3 min

Claude Javeau est professeur émérite de sociologie à l’ULB. Un de ses domaines d’excellence est l’étude des phénomènes de masses et la « sociologie du quotidien ».

Claude Javeau, «
sociologue du quotidien
».
Claude Javeau, « sociologue du quotidien ». - D.R.

Comment expliquer cette désaffection pour un projet aux ambitions positives ?

Comment expliquer que l’on déclare 80 % des euthanasies au nord et 20 % au sud, alors qu’on pratique sans doute la même chose ? Seule une étude scientifique bien menée permettrait de trancher cela, mais il semble clair que l’on soit davantage amateur d’attente normative au nord. On respecte, on s’embrigade, on fait groupe. Au sud, cela reste un peu plus méridional, et pas seulement parce que des populations de culture latine y ont plus largement contribué ces dernières années. La vérité est que nous sommes deux peuples différents. Ce n’est pas hurler ensemble les soirs de match de Diables rouges qui y changera quelque chose. Nous mangeons aussi différemment. Demandez-le aux grands distributeurs, leur assortiment varie davantage que l’on croit selon la région du pays. Et puis, au nord, on mange plus de poisson qu’au sud, où le poisson est une denrée historiquement rare. Et qui est chère – 40 euros pour le cabillaud…

L’homme est carnivore depuis Néandertal…

Oui, et il est caractéristique de voir que les succédanés d’aliments végétariens adoptent une forme évoquant les aliments avec viande, comme du saucisson, du steak, des côtelettes, du faux jambon. Hélas, sans en reproduire le goût. Certains vont consommer tabac ou boisson alcoolisée en développant de la culpabilité, « je ne devrais pas ». Rien de tout cela pour la viande. Mais cela viendra peut-être. Et peut-être plus vite au nord qu’au sud. Je suis frappé de lire un contenu si différent quand je feuillette un quotidien du nord ou du sud du pays. Avec des normes sociétales différentes. Un ami s’est fait récemment flasher à 70 km/h en Flandre, il ignorait que c’était la vitesse désormais généralisée hors agglomération et qu’elle était différente en Wallonie. Nous nous ressemblons en fait de moins en moins. Pas étonnant alors qu’une opération de boycott de la viande fonctionne au nord et fasse un flop au sud. Il faut accepter l’hypothèse que nous ne partageons plus les mêmes pratiques culturelles, que nous ayons des droits de succession différents, un autre statut pour le bien-être animal. Que la Flandre envoie trois quarts de ses enfants à l’école catholique. Je ne juge pas du tout si c’est bien ou mal, je dis que c’est différent.

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

4 Commentaires

  • Posté par Georges Linda, vendredi 14 avril 2017, 18:45

    Je ne suis pas végétarienne et je n'ai pas fait ces 40 jours sans viande, mais je m'étonne de n'avoir lu que des articles (ou des titres) négatifs par rapport à cette opération qui est tout à fait respectable à mes yeux. Je n'y vois ni diktat ni culpabilisation. J'ai bien comprends bien que les agriculteurs wallons n'ont pas les mêmes pratiques que les flamands et que les abattoirs wallons respectent les animaux, mais cela n'empêche qu'être végétarien , renoncer à la viande pendant quelques jours et le faire savoir n'a rien de négatif. Je vois dans cette attitude presque agressive à l'égard de cette opération un vrai malaise par rapport à la viande et à notre rapport avec l'animal et l'environnement.

  • Posté par Temmerman Martine, vendredi 14 avril 2017, 13:58

    C'est bien la preuve que cela n'intéresse personne... J'agis comme je l'entends, dans le respect des autres, mais sans dictat ni élucubrations...

  • Posté par Delsalle Marc, vendredi 14 avril 2017, 13:15

    Une action de type "40 jours sans malbouffe" aurait été bien plus judicieux que cette action qui, finalement, ne vise qu'à stigmatiser la majorité des citoyens.

  • Posté par Bernard Philippe, vendredi 14 avril 2017, 12:51

    Wallonie, terre retardataire...

Sur le même sujet

Aussi en Société

Grand format Agressions sexuelles: une lame de fond partie du cimetière d’Ixelles

En dix jours, deux bars ixellois ont été visés par des dizaines de témoignages de femmes, relatifs à des cas d’agressions sexuelles. Dans le sillage de ces récits, d’autres sont venus mettre en perspective une problématique qui dépasse de loin le quartier étudiant (et plus largement Bruxelles), mettant le monde de la nuit face à ses responsabilités.

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une

Geeko Voir les articles de Geeko