Les petites stratégies politiciennes, entre l’autruche et Calimero

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André Gilles (PS) est l’un des acteurs de l’affaire Publifin, qui vient renforcer la défiance des citoyens par rapport aux partis.
André Gilles (PS) est l’un des acteurs de l’affaire Publifin, qui vient renforcer la défiance des citoyens par rapport aux partis. - Belga.

Le 6 mai prochain, un colloque sera organisé à l’ULB sur « Le secret professionnel démantelé », à l’initiative de la Fédération nationale des psychologues praticiens d’orientation psychanalytique, en collaboration avec l’Association syndicale des Magistrats. Cette rencontre est une des réactions au projet de loi déposé au fédéral par la N-VA, visant à lever le secret professionnel des travailleurs sociaux dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.

La lutte contre le terrorisme est souvent, dans une démocratie affaiblie comme l’est malheureusement la nôtre, l’argument et l’outil utilisés par des gouvernements fragilisés pour se renforcer et se maintenir aux affaires le plus longtemps possible. Le terrorisme n’est ici qu’une aubaine, une opportunité ; comme je tente de le dénoncer depuis la première de ces chroniques, il n’est pas la première menace qui pèse sur nos démocraties. Il est au contraire davantage un symptôme, une conséquence d’une déliquescence interne, d’un affaiblissement du système immunitaire d’un régime politique dont la force première devrait justement être de refuser la force, l’arbitraire et l’autoritarisme.

Ces responsables politiques, dans la majorité, souhaitent aujourd’hui restreindre le secret professionnel, pourtant cadré par la loi (voir ici), laquelle prévoit déjà les cas dans lesquels ce secret peut être éventuellement levé. Ils sont en même temps les représentants d’une classe politique menacée et aux aguets ; non seulement, les prochaines échéances électorales s’annoncent pour eux sous les plus sombres auspices – il suffit de voir les perspectives pour le premier tour des présidentielles françaises –, mais ils sont aussi sous le feu des projecteurs médiatiques qui les obligent à une transparence qu’ils préféreraient éviter.

Le roi est nu

Comme dans le conte, ceux qui posent un regard « naïf » sur le pouvoir sont en mesure de démasquer les impostures. « Naïf », Michel Francard l’expliquerait bien mieux que moi, renvoie à l’état originel, pur, où aucun filtre, aucun mensonge ne vient s’interposer entre le regard et ce qui est vu. L’enfant est « naïf » ; la presse peut (devrait) l’être aussi, même si sa naïveté n’est pas la même et que l’objectivité est un leurre. Publifin a révélé une cohorte de roitelets impudiques, tout comme les casseroles de Fillon, Le Pen et consorts, ou les enquêtes sur les évasions fiscales.

Ces révélations démontrent qu’à force de se croire protégé par l’immunité (parlementaire, mais surtout l’immunité de l’habitude et celle de l’argent), les responsables politiques et les partis « traditionnels » ne sont plus en mesure de définir les règles éthiques qui doivent encadrer l’exercice des mandats. Dans une récente chronique, j’appelais à la mise en place de comités citoyens qui seraient chargés de cette redéfinition et du contrôle de l’application des règles  ; force est de constater que de telles initiatives n’ont sans doute aucune chance d’aboutir, puisqu’il faudrait pour cela ou une révolution (mais un « printemps européen » n’est visiblement pas au programme), ou un sursaut remarquable des politiques en place qui accepteraient de scier la branche sur laquelle ils sont confortablement assis. Les systèmes et les individus fragilisés croient se protéger en se raidissant, et ne font alors rien d’autre que de concourir à leur perte définitive.

Les réactions inadéquates

Plusieurs stratégies permettent aux responsables en place d’obtenir des sursis, plus ou moins prolongés. La première est celle du contre-feu : le projet de loi de la N-VA s’y inscrit. On pourrait interpréter cette démarche, en lien avec toutes celles qui visent à réduire l’indépendance de la justice ou à mettre en péril son bon fonctionnement, ainsi que celui des services publics, comme une vengeance. « Puisqu’on nous oblige à nous déshabiller, puisqu’on nous impose une insupportable transparence, nous allons faire de même ». Tous transparents ! dit en filigrane un tel projet de loi. Sauf que l’on ne parle pas de la même chose ni des mêmes cibles…

Un(e) responsable politique dispose de moyens considérables pour s’abriter, au premier rang desquels l’immunité parlementaire (et il faut rappeler que ce principe est évidemment fondamental dans le maintien d’une démocratie ; ce qui fait problème, c’est son utilisation cynique, comme celle qu’en fait Marine Le Pen par exemple ou des personnalités impliquées dans les scandales des intercommunales. L’éthique devrait conduire ceux qui ont failli à renoncer eux-mêmes à cette protection.) Un travailleur social du CPAS en a beaucoup moins… placé au bas d’une hiérarchie pesante, il subit en outre le spectre de la pire des condamnations publiques : être éventuellement complice d’actes terroristes.

Mais c’est méconnaître la loi et nier un principe fondamental d’une société saine : la conscience individuelle. La loi prévoit déjà que, dans des cas d’urgence, celui ou celle qui est tenu(e) au secret professionnel peut s’en dégager. Cette personne est seul juge de sa décision, personne ne peut l’y contraindre. De la même manière, on aimerait que des mandataires décident de leur plein gré de renoncer à leur immunité parlementaire…

On rétorquera, pour justifier le projet de loi N-VA, que justement, un processus légal est prévu pour lever l’immunité parlementaire dans certains cas, et que dès lors, il serait normal que, dans certains cas, le secret professionnel puisse être également levé d’autorité, et pas seulement sur base volontaire. C’est oublier un élément déterminant : dans le cas de l’immunité parlementaire, celui qu’elle vise en est le premier et unique bénéficiaire ; au contraire, le secret professionnel est là pour protéger ceux au service desquels travaille celui qui y est contraint. Pour le dire autrement, l’immunité parlementaire ne protège pas les citoyens, au contraire du secret professionnel. Mais l’immunité parlementaire autant que le secret professionnel sont là pour renforcer la démocratie.

Une autre stratégie est celle de l’autruche : croire se protéger en enfouissant la tête dans le sable – du moins en apparence. Ainsi, le parlement wallon n’aboutira vraisemblablement à rien d’autre qu’à la mise en place du futur système de corruption, tout comme les responsables politiques à l’échelon européen éviteront toute réforme fiscale susceptible de rendre impossible les scandales révélés à travers les dossiers des Panama Papers. Sauf qu’en l’occurrence, la stratégie des gardiens d’un système dont ils sont les profiteurs directs ou indirects – directs, dans le cas des intercommunales et des cumuls de mandats, indirects dans le maintien d’une concurrence fiscale où ils sont les laquais serviles d’une économie financiarisée à outrance et qui se moque des réglementations –, cette stratégie donc repose sur un autre principe, vieux comme le monde et que synthétisent à merveille des expressions populaires telles que « les chiens aboient, la caravane passe », ou plus prosaïquement : « laissez pisser ». Les journalistes « pissent » leurs enquêtes, les gens « aboient » leur mécontentement dans la rue, sur les forums, dans des assemblées citoyennes ; pendant ce temps-là, leurs cibles font le dos rond, ou crient au complot, ou jouent à Calimero. The show must go on. Et la caravane des (bonnes) affaires continue sa route.

Et elle continuera à avancer, cette caravane, avec ou sans les responsables politiques en place actuellement. S’ils font défaut, s’ils n’aplanissent pas les sentiers législatifs, s’ils ne balaient pas devant la porte des multinationales, ils seront remplacés par d’autres. Fillon ou Hamon (malgré l’excellence de son programme) n’ont sans doute aucune chance d’être élu, mais Macron les remplacera idéalement pour la préservation du système. Le point commun d’ailleurs de ces trois candidats est la dernière syllabe de leur patronyme, « on », qui marque bien, et ironiquement, l’anonymat profond de celui qui, au final, ne sera qu’un pantin.

Les responsables politiques et les partis traditionnels ont confisqué la démocratie et en ont fait un outil de défense de leurs privilèges ; l’extrême droite a pris cette démocratie en otage et utilise le système quand il lui est favorable. Dans les deux cas, on joue sur la peur – le « terrorisme » – pour obtenir des citoyens qu’ils renoncent « volontairement » à leurs libertés et à leurs responsabilités démocratiques. Ces trains-là vont dans le mur. Nous ne sommes pas obligés de rester à bord.

Bio express

© Tomasz Rossa
© Tomasz Rossa

L’auteur. Vincent Engel est romancier, dramaturge et essayiste. Il est également professeur de littérature à l’UCL et d’histoire des idées à l’Ihecs.

Les ennemis de l’intérieur ? C’est le titre de cette chronique. Pourquoi ? Je ne sais pas si la démocratie est le meilleur ou le moins mauvais des systèmes ; ce que je sais, c’est qu’il est le plus fragile. Et ses ennemis extérieurs, pour réels qu’ils soient, sont parfois l’épouvantail qui masquent un mal plus profond qui le ronge de l’intérieur…

Site internet :http://www.edern.be/vincentengel/

 
 
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