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Supprimer la double nationalité, piste de solution ou enfumage?

Alors que le « oui » au référendum est passé tout juste en Turquie, Erdogan a joui d’un véritable plébiscite en Belgique. Un député CD&V relance l’idée de supprimer la double nationalité. Piste de solution ou « enfumage » ?

Analyse - Journaliste au service Enquêtes Temps de lecture: 5 min

La tendance n’est pas une surprise mais le chiffre est terriblement impressionnant et… dérangeant. 74,98 % des Turcs de Belgique ont voté « oui » au référendum renforçant les pouvoirs du président Recep Tayyip Erdogan. Un sérieux coup de main pour le « oui » qui l’a emporté finalement à une courte majorité avec 51 %, dimanche.

N-VA, MR : les réactions outrées n’ont pas tardé à fuser. Mais, étonnamment, c’est le député CD&V Hendrik Bogaert qui a créé le débat avec un tweet presque émotionnel, lundi : « Plus de la moitié des Turcs ont voté en faveur d’un système autoritaire. Stop à la double nationalité maintenant. Choisissez svp. Intenable. »

Supprimer la double nationalité ? Les nationalistes n’ont pas tardé à sauter sur l’occasion : Bart De Wever (N-VA) veut ouvrir la discussion « au-delà des partis pour mettre fin à la double nationalité ». Alors que le VLD opine, le CD&V (pris de court ?) esquive finalement le débat (!), rappelant par la voix de son président que la mesure n’est « pas évidente dans la pratique ». Et de fait, la proposition avait déjà été portée récemment par la députée Sarah Smeyers. Mais la N-VA avait dû faire un pas de côté, reconnaissant se heurter à des difficultés légales. Reste que le débat avait alimenté la presse. Et l’électorat.

« Une vielle idée qui avait disparu »

« C’est une vieille idée qui veut qu’on ne peut pas faire double allégeance, remarque Bernadette Renauld, maître de conférences à l’université de Mons. Une idée liée à un temps de guerre, qui avait plutôt disparu. » Invraisemblable ? Obliger les citoyens de choisir entre leurs « allégeances » est inapplicable dans l’état actuel du code des nationalités. « Le code prévoit bien des cas de déchéance ou de retrait mais certainement pas pour le fait d’être allé voter, prévient la spécialiste. A l’avenir, le législateur belge pourrait décider de modifier le code des nationalités et forcer à renoncer à sa nationalité d’origine. Mais ce serait aller à rebours de l’évolution du code depuis le XIXe siècle. Et cela reviendrait à exclure des populations entières de l’accès à la nationalité puisque certains pays refusent que leurs ressortissants abandonnent leur nationalité au profit d’une autre. C’est notamment le cas du Maroc. »

Côté francophone, on calme le jeu. Y compris au MR. « Ce débat est bien plus large et ne doit pas être ouvert à la suite d’une décision prise par une communauté bien précise, fait valoir le ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders. Nous devons prendre le temps de la réflexion, dans le calme. De nombreux Belges possèdent une seconde nationalité, dont la Française par exemple. On ne pense pourtant pas rouvrir le débat sur la double nationalité en fonction des résultats des élections présidentielles. »

Interrogé, Hendrik Bogaert rétropédale un peu : ce tweet, c’était une façon d’ouvrir un débat… européen. « Il ne s’agit de sanctionner quelqu’un pour avoir mal voté mais de s’interroger sur notre modèle de société. Il faut arrêter avec la double nationalité parce que cela tiraille les gens entre deux continents et à la fin, on est se sent plus concerné par la politique turque que par sa propre société. Ce que je veux, c’est ouvrir le débat au niveau européen. »

« La Belgique s’est certainement plantée quelque part »

Pour l’historien Mazyar Khoojinian, la sortie du CD&V doit aussi être analysée dans le contexte politique flamand. « Le parti est actuellement fragilisé par une N-VA dominante et qui l’attaque comme “parti des musulmans”. Une frange de son électorat peut glisser assez facilement vers les nationalistes, voire vers le Vlaams Belang. Pour le CD&V, c’est une façon de donner des gages à son électorat comme parti bien catholique, flamand. Une façon de contrecarrer le discours de la N-VA. » Ecolo, qui dénonce un « enfumage », partage l’analyse.

D’avis d’experts, on manque de recul pour juger de l’effet de la double nationalité sur l’intégration de populations immigrées. « Ce qui est sûr, c’est en tout cas que le fait de s’être dirigé vers le système de double nationalité est lié à une volonté d’intégrer, pas l’inverse », relève Bernadette Renauld. Et d’aucuns de relever que se focaliser sur la double nationalité permet surtout d’éviter le cœur du débat : comment une communauté entière, perçue comme bien intégrée, peut-elle être à ce point décalée par rapport au reste de la société ? « La Belgique s’est certainement plantée quelque part, reconnaît Mazyar Khoojinian. Concernant l’immigration turque, les autorités ont fait le choix de cogérer avec la Turquie. Concrètement, elles ont délégué leurs responsabilités à l’Etat turc dans les domaines de l’éducation, de la religion, des activités culturelles. Le problème, c’est qu’après le coup d’Etat de 1980, la Turquie est devenue de plus en plus nationaliste, développant l’idée d’un pays assiégé par l’extérieur. Une certaine distorsion de la réalité. Aujourd’hui, les discriminations objectives dont peuvent pâtir les Belges d’origine turque en matière d’accès à l’éducation, à l’emploi ou au logement et les poussent dans une espèce de ghetto mental. » Une vie en vase-clos, biberonnée par la figure d’un Erdogan présent matin, midi et soir sur la télévision gouvernementale. « Les jeunes entendent un discours hyperpolarisé, où l’opposition est suspecte, où tout est complot. Ils reviennent de leurs vacances en Turquie avec l’impression que le pays a fait un bond en avant alors que la réalité des gens qui y vivent est tout autre. »

Référendum en Turquie: «La Belgique s’est plantée quelque part dans son modèle d’intégration»

Selon Mazyar Khoojinian, les discriminations objectives dont peuvent pâtir les Belges d’origine turque en matière d’accès à l’éducation, à l’emploi ou au logement les poussent dans une espèce de ghetto mental.

Analyse - Journaliste au service Enquêtes Temps de lecture: 5 min

Mazyar Khoojinian est historien et spécialiste de la communauté turque de Belgique.

Mazyar Khoojinian, historien et spécialiste de la communauté turque de Belgique. ©D.R.
Mazyar Khoojinian, historien et spécialiste de la communauté turque de Belgique. ©D.R.

Theo Francken relève le grand écart d’une communauté turque qui vote à gauche en Belgique et ultra-conservateur en Turquie. Ce vote uniforme à gauche, cela correspond à une réalité ou c’est une légende urbaine ?

L’électorat turc de Belgique n’est pas si homogène que cela même s’il est vrai que le vote socialiste est assez important dans la partie francophone du pays. C’est essentiellement lié au fait que le PS a accueilli beaucoup d’élus d’origine turque. En Flandre, l’offre est plus diversifiée avec un fort vote PS à Gand et CD&V dans le Limbourg. Là aussi, du fait de la présence de personnalités turques dans ces partis.

En Belgique, c’est donc un vote communautaire et non idéologique ?

Oui, selon le lien de la population avec l’un ou l’autre élus. A chacun son champion : le PS Emir Kir à Saint-Josse ou le Défi Sait Köse à Scherbeek. La N-VA, elle, n’a pas besoin de cet électorat. Le parti entretient plutôt des liens avec la communauté kurde qui est moins marquée par la religion et dont le statut de minorité nationaliste lui est sympathique.

Est-il étonnant que la question de la suppression de la nationalité émane du CD&V et non d’un parti plus droitier ?

Ce n’est en tout cas pas banal, pas innocent. Le parti est actuellement fragilisé par une N-VA dominante et qui l’attaque comme « parti des musulmans ». Une frange de son électorat peut glisser assez facilement vers les nationalistes voire vers le Vlaams Belang. Pour le CD&V, c’est une façon de donner des gages à son électorat comme parti bien catholique, flamand. Une façon de contrecarrer le discours de la N-VA. Mais avec des élus CD&V qui ont affiché leur soutien à Erdogan, le parti est un peu coincé. La situation est assez similaire au CDH fragilisé par la position de Mahinur Özdemir sur le génocide arménien, il y a deux ans. De ce que j’ai entendu, le MR jouait beaucoup sur cette corde : « Vous n’allez tout de même pas voter pour un parti qui fait dans le communautarisme ? » Le CDH a dû se repositionner. C’est peut-être ce qui est en train de se passer au CD&V. Le débat sur la double nationalité avait déjà surgi aux lendemains de la tentative de coup d’Etat, après des incidents dans le Limbourg. Cela va dans la continuité de la politique belge sur la migration : on pousse les personnes à prendre position pour leur pays de résidence ou d’origine. Pour la N-VA, la nationalité n’est plus tant liée à la résidence de longue durée qu’à la connaissance de la langue, la sociabilité locale (flamande et non communautaire). Cela revêt une dimension culturelle, identitaire. Il y a un soupçon sur la capacité à s’intégrer, sur l’intention de profiter du système.

Vous avez une analyse très politique de la polémique mais ne peut-on pas légitimement se poser la question devant les résultats des votes de savoir si la Belgique ne s’est pas plantée dans son modèle d’intégration ? Comment se fait-il qu’Erdogan exerce une telle fascination sur les Belgo-turcs ?

La Belgique s’est certainement plantée quelque part. Concernant l’immigration turque, les autorités ont fait le choix de cogérer avec l’Etat turc. Concrètement, elles ont délégué leurs responsabilités à l’Etat turc dans les domaines l’éducation, de la religion, des activités culturelles. Le problème, c’est qu’après le coup d’Etat de 1980, la Turquie est devenue de plus en plus nationaliste développant l’idée d’un pays assiégé par l’extérieur. Une certaine distorsion de la réalité. Aujourd’hui, les discriminations objectives dont peuvent pâtir les Belges d’origine turque en matière d’accès à l’éducation, à l’emploi ou au logement les poussent dans une espèce de ghetto mental. Surtout les jeunes. On reste dans des niches commerciales, comme la restauration rapide ou le nettoyage, toujours dans l’entre-soi, avec très peu de contact avec l’extérieur, biberonné aux médias turcs pro gouvernementaux. Une télévision où Erdogan est à l’écran matin, midi et soir où on ne critique jamais le régime, on ne parle pas des opposants emprisonnés… Mais on polarise, on jette la suspicion sur l’opposition, l’extérieur c’est le grand complot permanent. Et le seul contact réel que les jeunes ont avec la Turquie, ce sont les vacances. Ils restent peu de temps, profitent des infrastructures, ont un pouvoir d’achat supérieur à la moyenne. Ils ont l’impression que le pays a fait un bond en avant alors que la réalité des gens qui y vivent est tout autre.

Les votes en faveur du « oui » au référendum sont anormalement élevés en Belgique. Mais c’est encore plus le cas au niveau de certains consulats, comme celui d’Anvers où il a fait 79,66 %. Il y a une raison à cela ?

Cela s’explique probablement par la proportion de Turcs musulmans qui est plus important. C’est un électorat plus acquis à l’AKP. A l’inverse, il y a une plus forte représentation des Alévis côté francophones qui votent plutôt contre. C’est une question de répartition des groupes minoritaires. Les résultats du consulat du Luxembourg sont aussi une prolongation des résultats de la Belgique puisqu’il y a une forte communauté dans la province du Luxembourg qui va voter dans le grand-duché par facilité géographique. Là aussi c’est un électorat plus métissé et donc moins majoritairement pro-AKP. Ceux qui travaillent à Luxembourg sont aussi souvent très éduqués, plutôt en faveur du « non ».

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4 Commentaires

  • Posté par Weissenberg André, mardi 18 avril 2017, 16:19

    Aucun enfumage mais une solution pratique au comportement inadmissible de M. Erdogan. Au sous-chapitre "Mon Lundi républicain" de son livre "Décomposition française: comment en sommes nous arrivés là?", Malika Sorel souligne que le premier ministre Turc (pas Davutoglu, mais bien Erdogan!) tire parti du relativisme culturel imposé par la gauche sous couvert d'anti-racisme (qui participe au problème d'identité et suscite le communautarisme), et enjoint à ses compatriotes de profiter de la double-nationalité (possible aussi en France). "De prendre la nationalité française, de refuser l'assimilation et de promouvoir la langue et l'identité turques!" Il le fait régulièrement depuis 2008, et il l'a fait ailleurs aussi, notamment en Allemagne. C'est évidemment totalement inadmissible, à fortiori lorsqu'il vise les gens qui sont nés ici! Le plus simple serait donc bien de supprimer cette possibilité d'avoir la double nationalité.

  • Posté par Weissenberg André, mardi 18 avril 2017, 14:34

    C'est le bon sens même que de supprimer cette double nationalité! Pas que pour les seuls Turcs, d'ailleurs. Comme souligné très justement par Malika Sorel dans au sous-chapitre "Mon Lundi républicain" de son livre "Décomposition française: comment en est-on arrivé là?" (dont la thèse est que le relativisme culturel, imposé par la gauche "bien pensante" à la société et au monde politique au monde politique au nom du multiculturalisme et sous couvert d'anti-racisme, et relayé notamment par les médias, participe à la crise de l'identité, et est en réalité le ressort profond du mal-être des populations de jeunes allochtones, plutôt que des causes sociales ou éducatives qui servent d'alibis), le premier ministre Turc (Davutoglu) a enjoint à ses compatriotes de prendre la nationalité française, de refuser l'assimilation et de promouvoir la langue et l'identité turques! C'est évidemment totalement inadmissible, à fortiori pour des gens qui sont nés ici! Il est plus que temps de retomber les pieds par terre. Il n'y a pas de droits sans obligations symétriques, pas d'avantages sans inconvénients. On ne peut avoir le beurre, l'argent du beurre et encore bien le sourire de la crémière en prime! Donc, pas de double nationalité pour ceux qui naissent ici. Ils doivent choisir leur allégeance culturelle et sociétale.

  • Posté par Lilien Raymond, mardi 18 avril 2017, 12:22

    Si je peux comprendre (sans forcément l'accepter volontiers) qu'un naturalisé souhaite également conserver sa nationalité de naissance, je suis partisan d'un autre traitement pour la 2ème génération (et les suivantes !). Un enfant né en Belgique devrait opter obligatoirement pour UNE SEULE nationalité à sa majorité, sans pouvoir conserver celle de son/ses parents né(s) étranger(s) s'il veut être considéré comme belge. C'est là qu'il semble y avoir une anomalie grave ...

  • Posté par Petitjean Marie-rose, mardi 18 avril 2017, 9:31

    Supprimer la double nationalité à ceux qui l'ont déjà, non bien sûr ! Peut-être se poser la question de leur motivation pour ceux qui la demandent ? N'est-il pas souhaitable, nécessaire même, que les candidats à la nationalité belge adhèrent à la constitution du pays, qui, en Belgique, implique la démocratie, la séparation des pouvoirs, l'absence de pouvoir du religieux... ?

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