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Macron ou la fin du système des partis?

Pour le sociologue Jean-Claude Paye, il ne faut pas s’y tromper : la prise de distance du candidat « En marche » vis-à-vis des partis constitués ne fait pas de lui un candidat anti-système.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

La déclaration d’Emmanuel Macron, se présentant comme un candidat « anti-système », a surpris les Français, car il avait été nommé secrétaire général adjoint auprès du président Hollande en 2012, puis ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique dans le gouvernement Manuel Valls II en 2014. Il n’a d’ailleurs démissionné de cette dernière fonction que pour avoir les mains libres, afin de se présenter à l’élection présidentielle. Cette auto-désignation du candidat, nous dit cependant quelque chose d’important sur l’évolution de la structure politique de la France. Qu’Emmanuel Macron se sépare du régime des partis politiques comme mode de gouvernance du pays est une évidence. Pourtant, cette prise de distance, vis-à-vis des partis constitués, ne fait pas de lui un candidat anti-système, car le « système » qui se met en place n’est plus celui des partis nationaux, mais bien celui d’une gouvernance politique directe des États nationaux par les acteurs économiques dominants et les structures politiques internationales.

L’aboutissement d’un processus.

Le positionnement du candidat Macron s’inscrit dans une tendance forte, particulièrement visible au sein du parti socialiste Français, celle de l’auto-implosion. Sa candidature posée en dehors du parti socialiste n’est que le dernier avatar d’une série d’événements qui montrent une volonté interne de liquidation du parti. François Hollande ne disait-il pas en 2015 : « Il faut un acte de liquidation. Il faut un hara-kiri. Il faut liquider le PS pour créer le parti du Progrès ». Le premier ministre Manuel Valls s’est également présenté comme partisan d’un « front républicain », pour une fusion des listes électorales au niveau des primaires dans les circonscriptions ou le front national risquerait de l’emporter. On ne peut donc être étonné de sa dernière déclaration selon laquelle il voterait Emmanuel Macron, pour barrer la route à l’extrême droite.

Cette tendance à l’effacement du système des partis, particulièrement explicite en ce qui concerne le PS, se vérifie aussi au niveau du parti républicain, même si le processus de décomposition est moins avancé et a dû faire l’objet d’une aide extérieure par le biais de l’opportune affaire Fillon. Cependant, le processus était déjà bien engagé, comme nous le montre le système des « primaires ».

Le candidat d’un parti n’est plus désigné par ses militants, mais peut être élu par tout un chacun, et ainsi par les membres d’un parti concurrent. Le candidat n’est donc plus celui d’un parti, mais celui de l’ensemble des Français, même celui de ses opposants. Ce ne sont plus les organisations politiques qui s’affrontent, mais de simples personnalités, non plus porteuses d’un programme, mais d’une image façonnée par les médias.

Une crise de représentation partisane n’est pas un phénomène unique dans le paysage politique français. On peut faire une référence historique, celle du bonapartisme instaurant le second empire, ou, plus près de nous, à l’instauration de la cinquième république en 1958 par le général de Gaule. Cependant, le phénomène actuel est autre. Les deux exemples relevés relèvent d’un coup de force extérieur face à l’appareil législatif. Aujourd’hui, nous assistons à un processus interne d’auto-démantèlement.

Le contexte, hier et aujourd’hui, est bien celui d’un renforcement de l’exécutif aux dépens du législatif. Mais, surtout, ce qui spécifie la situation actuelle est que l’exécutif national, dans sa collecte des pleins pouvoirs, ne semble pas œuvrer pour son propre compte, mais pour celui d’organisations supra nationales, telles l’UE. L’appareil exécutif national, dans son viol permanent du Parlement apparaît comme un simple relais. Ainsi, parler de crise de représentation des partis politiques n’est pas suffisant. Il ne s’agit plus d’un fait conjoncturel, mais bien d’ordre structurel.

« En marche » vers une société « moderne-liquide »

Le phénomène de la candidature Macron révèle une mutation dans l’exercice du pouvoir d’État, à savoir la fin de toute médiation avec la société civile. Les groupes de pression et les différents lobbys se substituent aux partis dans le procès de décision politique.

Autrement dit, la classe économiquement et politiquement dominante devient également la classe régnante, celle qui occupe les devants de la « scène politique », l’espace de la légitimation. La classe dominante gère directement ses intérêts et promotionne ouvertement ses candidats. Le processus de légitimation de cette procédure ne relève plus de la représentation, mais du marketing.

La candidature Macron est ainsi le symptôme d’une société capitaliste avancée, dans laquelle les différents rapports sociaux sont bien transformés en rapports entre choses, entre marchandises. Les divergences exprimées par les différents candidats se réduisent à la concurrence des images. Ainsi, Macron se place hors langage. Il ne nous demande pas d’adhérer à un discours, mais de regarder son image et d’être en fusion avec elle. Il n’y a plus de place pour la politique et la confrontation de points de vue divergents. Un inventaire à la Prévert ne forme pas un programme. Ainsi, tous les espoirs sont permis pour ses commanditaires, aucune limite n’étant fixée a priori à leurs futures exigences. Il s’inscrit dans une idéologie de la « société moderne-liquide », telle qu’elle a été saisie par le sociologue Zygmunt Bauman, celle du changement permanent en vue de s’adapter à la fluidité des choses. L’absence de cohérence interne se présente alors positivement comme une possibilité d’adaptabilité constante, une fluidité à priori, préexistante à la conscience des choses, permettant d’intégrer tout changement. Ici, point de résistance ou de préparation d’une alternative, mais une capacité revendiquée d’adaptabilité à toute mutation sociale, quelle qu’elle soit. La fluidité exprimée se reflète dans le nom même de son mouvement « En marche », une injonction qui ne précise aucunement vers quoi elle se dirige.

*Jean-Claude Paye est l’auteur de « L’emprise de l’image », éditions Yves Michel 2012.

 

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3 Commentaires

  • Posté par Remacle Jacques, jeudi 20 avril 2017, 8:22

    Pas fort d'accord avec cette analyse. Tout d'abord, que fait Macron comme premier geste fort ? Il crée un parti. Qu'il l'appelle mouvement dans un premier temps ne peut cacher la réalité. Des investitures nombreuses seront données par En Marche. Tous les autres candidats importants sont liés à un parti ; Hamon au PS, Fillon aux LR, Le Pen au FN. Seul Mélenchon semble plutôt sans structure réelle mais plutôt un agglomérat de structures qui soutiennent sa candidature. La candidature Macron est dans la logique des institutions de la 5ème république : la rencontre d'un homme avec les Français. Il ressemble en fait beaucoup à Giscard, la patate dans la bouche en moins. Il symbolise avec Mélenchon l'évolution du paysage politique français : une extrême-droite, une droite franche, un centre attrape-tout qui va de Bayrou à Valls, une gauche qui pèserait plus si elle n'était pas divisée entre ceux qui ont quitté le PS et ceux qui espèrent encore le reprendre. Là encore, la logique partisane est loin d'être éliminée du débat.

  • Posté par Lavenne Eric, mercredi 19 avril 2017, 15:58

    Et oui, c'est un peu cela à 90 % au moins. Ce 19 avril, la France est approximativement ,encore pliée en 4. Quant- à l'adaptation " : ce n'est qu'une des formes de l'intelligence . Mais s'adapter sans cesse à tout, et ensuite à son contraire est ce réellement tenable ? et non jouer avec le feu ????

  • Posté par Tubbax Leo, mercredi 19 avril 2017, 14:47

    Jean-Claude Paye tombe un peu dans le piège des élections présidentielles. Il ne considère que les "vrais" candidats, ceux que les sondages élisent déjà. Et c'est vrai qu'ils essaient de se faire une virginité, en se plaçant, comme Bonaparte, au-dessus des maudits partis. Même Mélenchon, l'insoumis, se soumet à cette loi du marketing politique nouveau. Moi, j'aime bien Poutou, ouvrier, syndicaliste, représentant le NPA. Evidemment, le NPA pratique une forme partidaire peu orthodoxe, mais c'est quand même un parti qui a élu Poutou à cette candidature.Vieux jeu ? On verra !

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