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L’abstention, premier parti de France

Le taux d’abstention pour le scrutin de ce dimanche bat tous les records. Les jeunes français sont les plus convaincus par la non-participation. Pour le politologue Brice Teinturier, ces électeurs se sont détachés de la politique « en allant bien au-delà d’une simple déception ».

- Cheffe adjointe au service Monde Temps de lecture: 3 min

Mélenchon, nouvel homme à abattre, peut-il faire basculer l’élection ? Le mutisme de Fillon sur les affaires a-t-il réussi à remobiliser son électorat ? Et si la favorite Le Pen était absente du second tour ? À deux jours d’un scrutin historique, les interrogations s’entassent et accouchent de suppositions plus folles les unes que les autres, en venant à éclipser le parti favori des Français. Car cette année, le véritable challenger des candidats à l’élection présidentielle, c’est l’abstention. La candidate la plus discrète de cette campagne.

Depuis le choc de l’annonce du duel entre Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen le 21 avril 2002, où la non-participation avait atteint 28 %, le taux d’abstention a toujours été relativement contenu chez nos voisins. De 20,3 % pour le second tour de 2002, il est passé à 16 % pour les deux tours de 2007 contre 20 % environ pour les deux tours de 2012. En se penchant sur les chiffres, on pourrait croire que l’électeur français s’est globalement réconcilié avec son bulletin de vote depuis le duel qui avait tourné au cauchemar pour le socialiste Jospin. Il n’en est rien.

Telle qu’elle est estimée aujourd’hui, l’abstention pourrait battre des records pour ce scrutin. En mars dernier, le Centre de recherches politiques de Sciences Po l’estimait à 32 % pour nos confrères du Monde. Soit près de cinq millions d’électeurs qui s’apprêteraient donc à bouder les urnes pour un scrutin présidentiel qui a pourtant traditionnellement toujours résisté à cette augmentation de l’abstention. La seule fois où le taux de non-participation a dépassé les 30 %, au second tour, c’était en 1969. À l’époque, la gauche est divisée et le Parti communiste, éliminé au premier tour, appelle ses électeurs à s’abstenir contre Georges Pompidou et Alain Poher, « candidats de la bourgeoisie ».

Plus d’un jeune de 18-25 ans sur deux n’ira pas voter

Ce sont les jeunes qui sont le plus convaincus par l’abstention : plus d’un jeune âgé de 18 à 25 ans n’ira pas voter, pointe une étude Ifop réalisée en mars dernier. « Ce sont les 18-25 ans qui votent le moins. S’il y a une plus forte abstention cette année, on s’attend à ce que ça soit les jeunes qui alimentent ce surplus. Les jeunes non diplômés sont les plus difficiles à mobiliser », détaille la sociologue Céline Braconnier.

Insatisfaits, en colère ou tout simplement désillusionnés de la politique, les abstentionnistes ne manquent pas de raisons de rester chez eux dimanche. Et citent Coluche, pour les plus convaincus : « Si voter changeait quelque chose, ça fait longtemps que ce serait interdit ».

 

Pourquoi ils boudent le vote

Témoignages.

Journaliste au service Enquêtes Temps de lecture: 4 min

« Les manifs anti-Le Pen en 2002, c’était anti- démocratique »

Alexis 33 ans, coach marketing internet

© Pierre-Yves Thienpont/Le Soir.
© Pierre-Yves Thienpont/Le Soir.

« La dernière fois que j’ai voté, c’était en 2007, pour Sarkozy. Et puis j’ai lu, je me suis intéressé à la façon dont le monde fonctionne. Peu importe qui est élu, ça ne change pas grand-chose en fin de compte. Je crois davantage dans le pouvoir des entrepreneurs sociaux, des initiatives locales pour changer le quotidien et notre façon de vivre. Il y a une espèce d’ironie dans ces élections : si un des “méchants” est élu – Le Pen, Mélenchon –, ça me fera bien rire. Je suis curieux de voir la réaction des médias. J’avais 18, 19 ans en 2002. Les grandes manifestations de l’époque, après le premier tour, m’avaient semblé malsaines. L’idée de dire : “Vous êtes antidémocratique alors on va manifester contre vous de manière antidémocratique.” C’était injuste. Si les gens ont voté pour ce parti, respectez cela.

Quand on dit qu’on ne vote pas, la réaction automatique, c’est la culpabilité – “il y a des gens qui se sont battus pour que tu aies le droit de vote” –, mais j’ai le sentiment d’avoir plus d’impact en m’abstenant qu’en votant.

J’aime bien l’idée que les gens votent de moins en moins, qu’on laisse moins de pouvoir aux politiques et davantage aux initiatives locales. »

« Je n’intéresse aucun candidat, pourquoi je m’intéresserais à eux ? »

Marie, 28 ans, boulangère

« L’abstention, cela part de ma position sociale : à mon compte, artisan. Je n’intéresse aucun candidat alors je ne vois pas pourquoi je m’intéresserais à eux. J’avais voté Sarkozy en 2012. Son dernier quinquennat n’avait pas tant enfoncé la France, alors j’ai revoté pour lui. Mais après cinq ans de Hollande, je ne voterai pas à gauche. C’est clair. Vu comment ils ont défoncé la France, c’est hors de question. Et de toute façon Hamon n’est pas un candidat qui me plaît. Macron manque d’expérience et Fillon, non, c’est mort ! Avec toutes les casseroles qu’il a, je ne peux pas. En revanche, j’irai probablement au second tour parce que j’ai peur que Marine Le Pen passe. »

« L’impression de m’être retrouvée complice de ce qui a suivi »

Stéphanie, 38 ans, agent SNCF

© Pierre-Yves Thienpont/Le Soir.
© Pierre-Yves Thienpont/Le Soir.

« Je ne suis pas encore totalement décidée pour dimanche. La dernière fois que j’ai voté, c’était en 2002 au second tour de la présidentielle, portée par le mouvement [contre Jean-Marie Le Pen, NDLR].

Je m’en mords encore les doigts, l’impression d’avoir été complice de ce qui a suivi. On se fait bien manipuler par les médias et les sondages. Alors si je me déplace au second tour cette fois, ce sera pour voter POUR elle. Quand je vois qu’il y a encore tellement de gens pour voter Fillon, je veux dire : c’est quoi leur problème ? Qu’est-ce qui leur fait encore croire en la politique ? Et pour quelqu’un d’aussi corrompu !

Aujourd’hui, il y a peut-être quelque chose qui se crée. J’ai un peu envie de voter pour un petit candidat, j’hésite, peut-être Dupont-Aignan. Si les petits font un bon score, ça pourrait être quelque chose. Le signal que les gens en ont marre, qu’ils comprennent enfin qu’ils se font entuber. Ça ne fera pas bouger les politiques, mais peut-être la population. On pourra peut-être enfin reconnaître le vote blanc. »

« J’irai voter le jour où un élu fera vraiment quelque chose pour que ça aille mieux »

Chrys-Amine, 25 ans, sans emploi

© Pierre-Yves Thienpont/Le Soir.
© Pierre-Yves Thienpont/Le Soir.

« Les élections ? Celui qui nous mentira le mieux sera président. On va croire que quelque chose va changer et puis après il y aura la pratique.

Je n’ai jamais voté. Le jour où les politiques feront quelque chose pour que ça aille mieux, alors, peut-être, je me déplacerai. Il y a tellement de besoin en matière d’emploi – et je ne parle pas seulement pour les jeunes –, de logement, d’égalité. Il y a tellement de discrimination, que ce soit vis-à-vis des femmes ou des étrangers. J’ai été militaire pendant cinq ans, ça m’a fait voyager. Il y a de bonnes choses en France, beaucoup d’aides mais, pour en bénéficier, c’est des allers-retours sans fin parce qu’il manque tel ou tel papier. On ne s’en sort jamais – et je cherche du travail, je sais de quoi je parle. Ce pays, c’est une dictature administrative. »

Brice Teinturier: «Le mouvement du plus rien à foutre est extrêmement profond»

Le politologue rappelle qu’à côté du FN, le parti qui a le plus progressé ces dix dernières années, c’est bien celui des dégoûtés de la politique.

Journaliste au service Forum Temps de lecture: 6 min

Brice Teinturier est politologue et dirige l’institut de sondages Ipsos. Il vient de publier Plus rien à faire, plus rien à foutre : la vraie crise de la démocratie dans lequel il analyse les raisons qui éloignent un nombre toujours plus important de citoyens français – il les surnomme les « Praf » – de la classe politique. Et rappelle qu’à côté du FN, le parti qui a le plus progressé ces dix dernières années, c’est bien celui des dégoûtés de la politique.

L’abstention sera peut-être le facteur déterminant de la présidentielle. Dans votre dernier livre, vous expliquez pourquoi une part toujours plus importante de Français est dégoûtée de la politique et renonce à se rendre aux urnes. Vous les appelez les Praf (« Plus rien à faire, plus rien à foutre »). Qu’est-ce qui les caractérise ?

Ceux que j’appelle les « Praf » sont des électeurs qui progressivement, au cours de la dernière décennie et plus particulièrement au cours des 3-4 dernières années, se sont détachés de la politique en allant bien au-delà d’une simple déception. On a eu les croyants dans les années 80, on a ensuite eu les déçus, et on a maintenant les « Prafistes », ceux qui sont touchés par un sentiment beaucoup plus profond que la déception.

Quelles sont les causes de ce dégoût ?

C’est d’abord dû à l’ébranlement provoqué par le double quinquennat de Sarkozy puis Hollande. On a eu là une alternance parfaite, non diluée par des jeux de cohabitation, entre une droite qui avait tous les pouvoirs et une gauche qui a tous les pouvoirs. Cela ne s’était jamais produit sous la Ve République, on ne l’a pas assez souligné. Cette alternance parfaite a généré de la déception sur le résultat obtenu et sur la pratique de la fonction présidentielle. C’est ce qui nous a fait passer des déçus de Mitterrand, Chirac et Jospin aux Prafistes. L’ébranlement va désormais beaucoup plus loin. Autre cause qui joue : le sentiment chez ces électeurs d’un effondrement de la morale publique, qui n’est pas seulement dû aux affaires politiques, qui sont beaucoup plus faibles qu’il y a trente ans, rappelons-le. En dépit de cela, un certain nombre d’affaires ont joué un rôle dévastateur dans l’opinion et les Français ont l’impression que la crise d’exemplarité touche désormais les élites au sens large : politiques, mais aussi chefs d’entreprise et sportifs. Il y a donc le sentiment dans cette partie de la population française que les élites, quelles qu’elles soient, sont plus dans l’avidité d’argent ou de pouvoir personnel que dans un accès d’exemplarité. Cela provoque un effet de mise à distance.

Les médias ont aussi leur rôle dans ce phénomène, pointez-vous.

C’est le troisième élément : le rapport à l’information et aux médias. La dernière décennie a vu l’irruption des réseaux sociaux, des chaînes d’information en continu et en concurrence. La fragmentation des audiences a généré, y compris dans les médias traditionnels, deux grands modèles de référence pour ce qui est mis en scène par les J.T. : les sujets qui vont décrypter la consommation, ce qu’il y a dans nos assiettes etc. sont beaucoup plus présents aujourd’hui, ce qui met en scène un modèle de société, consumériste, individualiste ; l’autre référentiel, c’est l’éloge de la tradition, avec énormément de reportages sur les villages français, la cuisine etc. Les Prafistes ne se retrouvent pas dans ces formes d’information. C’est un autre levier qui les pousse à prendre leurs distances. On voit aussi dans les causes de ce désengagement, le sentiment qu’ils ont de ne pas être assez écoutés, entendus et pris en compte. Ce n’est pas qu’une question de considération empathique, mais qu’on prenne en considération les solutions qu’eux estiment être bonnes. Les scénarios de démocratie participative ne sont pas assez mis en avant à leurs yeux. Cela pourrait les faire revenir, au moins en partie, dans le jeu démocratique, alors qu’ils ont l’impression d’une inutilité du vote parce que cette scène élective est devenue à leurs yeux assez stérile.

Tous ces leviers poussent à l’abstention, qui pourrait lors de cette présidentielle atteindre ou dépasser les 30 %. Si c’est le cas, ce sera un record sous la Ve République. Le précédent record, c’était en 2002 avec 28 %. Ce mouvement, je le crois très profond et on l’a trop occulté en s’intéressant à quelque chose certes fondamental, la montée du populisme et du FN.

Vous ne voyez pas, dans cette campagne, un candidat capable de ramener vers les urnes une part de ces « Prafistes » ?

Normalement, le rôle d’une campagne électorale, c’est de réengager non seulement les électeurs qui croient à la politique, mais aussi une partie des déçus ou des prafistes. Or, pour l’instant, on ne le voit pas. Ce qui tend à confirmer que le mouvement de désengagement est extrêmement profond et que cette campagne électorale ne parvient pas à faire revenir les prafistes.

Et qu’est-ce qui pourrait faire en sorte de les ramener dans le champ de la politique ?

Ces gens ne sont pas forcément définitivement perdus. La distinction « Plus rien à faire » et « Plus rien à foutre » n’est pas qu’un jeu rhétorique. On peut tous être touché à un moment donné par le sentiment de lassitude à l’égard de la politique. Mais il y a une différence d’intensité. Pendant cette campagne, les affaires les ont plutôt confortés dans leur mise à distance. Et il n’y a pas eu de rupture extrêmement forte pour qu’ils se disent massivement « il se passe quelque chose qui répond à nos attentes ». À deux nuances près : Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sont les plus à même de faire revenir une petite partie de ces prafistes. C’est ce qui est en train de se produire.

Du côté de Mélenchon notamment ?

La dynamique de Mélenchon est beaucoup plus portée par ce qu’il prend aux autres candidats, notamment à Hamon, que par l’arrivée en masse d’électeurs désengagés de la politique et qui reviendraient. Mais, malgré tout, il est en train de séduire une petite partie de prafistes, dans un segment de gens qui sont intéressés par la politique mais pas par l’élection présidentielle. Les thèses de Mélenchon sur le contrôle permanent des élus, voire leur révocation, viennent faire écho aux attentes de ces prafistes-là. Marine Le Pen peut toucher une autre catégorie des prafistes, plus populaire, dans une posture plus rageuse, en leur donnant le sentiment qu’elle fera une sorte de nettoyage de tout ce qui relève des affaires. Mais elle est un peu trop embarrassée par ses propres affaires pour ramener le potentiel qu’elle pouvait espérer il y a encore trois ou quatre mois.

Et Macron ? Ce n’est pas ce candidat qui va « réenchanter » la politique ?

Non. Macron n’obtient pas son succès en faisant revenir des prafistes. Il séduit d’abord ceux qui continuent à croire en la politique. Sa structure électorale se base sur des gens qui sont plus confiants que les autres électorats : 10 % viennent de sa propre base, centriste, et il y a agrégé ensuite les déçus de Fillon, les déçus de Hamon et un petit bout supplémentaire.

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