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La gauche face au défi du souverainisme: retrouver une inspiration européenne

La dislocation de l’Etat-nation classique a fait naître de fortes aspitations citoyennes à un renforcement de la souveraineté nationale. Si elle veut redevenir la force motrice du progrès social, la gauche doit emprunter la voie d’un fédéralisme européen

Carte blanche - Temps de lecture: 4 min

La popularité dont jouissent les candidats réclamant une réaffirmation de la souveraineté nationale dans la campagne présidentielle française n’est nullement contingente. Que ce soit par une rhétorique droitière, sécuritaire, identitaire ou sociale, les courants se revendiquant de la souveraineté nationale ont aujourd’hui le vent en poupe.

Le discours tenu par ces courants fournit un exutoire à l’aspiration citoyenne à récupérer un pouvoir d’action sur le réel. La souveraineté nationale a en effet été fortement affaiblie, notamment par l’intégration européenne, sans qu’une souveraineté de type supranational n’ait été créée pour la remplacer. Le souvenir de l’Etat-nation d’après-guerre, dans lequel le gouvernement national était doté d’un pouvoir d’action souverain démocratique dans les domaines, sociaux, économiques, sécuritaires et de contrôle des frontières, demeure vivace. Quant au sentiment nationaliste, qui constituait l’une des formes de légitimation de cette souveraineté, il se nourrit des multiples insécurités et injustices générées par la dislocation de l’Etat-nation classique.

Les courants politiques dominants n’ont malheureusement pas apporté de réponses convaincantes à la diminution de la capacité d’action souveraine des Etats. Leur soutien plus ou moins enthousiaste à la « division de souveraineté » engendrée par l’Union européenne a, au contraire, fini par leur nuire sur le plan électoral. Or, sans capacité d’action souveraine dans les différents domaines qui comptent pour les citoyens, aucun gouvernement n’est à même de mettre en œuvre un programme politique clair.

Ce problème est particulièrement sérieux pour les socialistes et les sociaux-démocrates, ces acteurs dont la principale fonction consiste à conquérir le pouvoir démocratiquement pour mettre en œuvre des réformes rendant la société plus juste. De fait, le clivage gauche-droite ne peut plus aujourd’hui s’exprimer clairement dans le contexte national : les politiques et institutions européennes constituent un cadre d’action contraignant pour les gouvernements, dès lors incités à adopter les mêmes mesures socio-économiques d’inspiration libérale et axées sur l’offre plutôt que sur la demande. Mais combien d’années d’opposition et de déliquescence la gauche réformiste devra-t-elle traverser pour que ses cadres, militants et intellectuels se rendent compte des dangers que recèle la défense obstinée du statu quo européen et, plus particulièrement, de la fameuse « souveraineté partagée » créée par la nature hybride de l’entité européenne ?

Des idéaux perpétués

Si elle veut récupérer un soutien populaire majoritaire, la gauche n’a pas le choix : elle doit s’engager résolument pour la réhabilitation d’un gouvernement démocratique souverain. Illusoire au niveau national, un tel projet ferait sens sur le plan européen. La voie d’un fédéralisme européen de gauche est précisément celle qui permettrait de créer une capacité d’action souveraine et démocratique au niveau le plus pertinent pour la plupart des grands enjeux affectant les citoyens (2).

Une telle perspective supposerait d’admettre que la division de la souveraineté détruit son effectivité et qu’il est dès lors nécessaire de reconstituer son unité au niveau le plus adéquat. Il s’agit, en d’autres termes, de promouvoir l’instauration d’un gouvernement apte à mettre en œuvre des décisions souverainement et démocratiquement. Historiquement, la démocratie représentative a constitué le meilleur système pour garantir à la fois l’efficacité de la prise de décision et sa conformité avec les préférences et les intérêts des citoyens. Et dans les entités politiques diverses et complexes, c’est dans un cadre fédéral qu’un tel gouvernement a toujours le mieux fonctionné. Toutefois, qui dit fédéralisme ne dit pas nécessairement abolition de l’unité de la souveraineté. Dans tout Etat fédéral digne de ce nom, la souveraineté reste une, tandis que seules les compétences sont partagées entre divers niveaux de pouvoir. Militer pour le fédéralisme européen supposerait, dès lors, de se battre pour un gouvernement européen souverain en matière socio-économique, sécuritaire et de gestion des frontières. Un tel gouvernement s’appuierait sur une légitimité démocratique directement européenne et serait soumis aux mécanismes de l’Etat de droit.

Pareil fédéralisme européen aurait pour vertu de prolonger des idéaux défendus depuis des décennies par la gauche socialiste et social-démocrate et lui permettrait, s’il était adossé à un projet de plus long terme, de redevenir une force motrice du progrès social.

* Sophie Heine est également auteure. Derniers ouvrages parus : Un chapeau rose, Edilivre, Paris, 2017 et Genre ou Liberté. Vers une féminité repensée, Academia, Louvain-La Neuve, 2015. (1) Pour une version plus développée de cet argument, voir : Sophie Heine, Comment peut-on encore être pro-européen ?, in Brexit !, Fondation Ceci n’est pas une crise, Renaissance du Livre, 2016.

 

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