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Turquie: la solidarité universitaire doit s’organiser

Des chercheurs des universités de la Fédération Wallonie-Bruxelles s’inquiètent de la pression exercée par le pouvoir turc sur nombre de leurs homologues exerçant dans différentes universités de Turquie.

Carte blanche - Temps de lecture: 3 min

Des toges de professeur gisent sur le sol, comme des corps inanimés, écrasés, anéantis. Vingt-cinq lettres capitales se détachent sur le fond noir d’un calicot : « Üniversiteler susturulamaz », « Les universités ne peuvent être réduites au silence ». Ce sont quelques-uns des clichés glanés par les médias ces derniers mois dans les universités du Bosphore (Boğaziçi), d’Istanbul, de Galatasaray, de Marmara, d’Ankara et de Kocaeli. Ces manifestations rassemblent des professeurs limogés ou en attente de le devenir, des chercheurs, des étudiants. Leur cri n’est plus un cri d’alerte, c’est un cri existentiel. Le 22 février 2017, un assistant-chercheur en économétrie de l’Université Çukurova d’Adana, Mehmet Fatih Traş, s’est donné la mort en se jetant du haut d’un 7e étage. Révoqué de son université après avoir refusé de transiger sur ses valeurs, Mehmet Fatih Traş s’est heurté au poids de la suspicion qui l’entourait. À 34 ans, il avait perdu tout espoir de poursuivre une carrière académique en Turquie. Le cas de ce jeune chercheur, qui a fait l’objet d’une pétition lancée par des professeurs français, ne doit laisser personne indifférent dans nos communautés universitaires. Il traduit le désespoir de milliers de chercheurs de Turquie victimes de la répression actuelle.

Une mort sociale et économique

Les chiffres sont glaçants : 134.000 personnes limogées, 47.600 personnes arrêtées. Derrière les quelque 7.300 académiques révoqués depuis le 15 juillet 2016 se cache une masse innombrable de doctorants, de post-doctorants, de collaborateurs scientifiques, d’assistants de recherche. Certains ont perdu leur promoteur limogé, d’autres ont été démis de leurs fonctions ou attendent dans l’angoisse leur révocation. Des doctorants se sont vu refuser le dépôt de leurs manuscrits de thèse, lorsque le sujet était devenu inconvenant. Les chercheurs et enseignants licenciés sont quant à eux privés du chômage et de leurs droits à la pension, voire de toute possibilité de quitter le pays (gel des passeports). Sommés de quitter leur université, leur bureau, leurs étudiants, ils ne sont pas uniquement révoqués de tout emploi dans la fonction publique, mais condamnés sans procès à une mort sociale, à une mort économique. Au-delà des vies et des carrières brisées, c’est plus largement une génération entière de chercheurs qui se voit privée d’une tradition de recherche indépendante (1).

Il est urgent de faire preuve en Belgique de solidarité avec les universitaires de Turquie, comme en France, comme en Allemagne, notamment. Nous ne pouvons abandonner nos collègues en ce moment crucial. Nous appelons les instances universitaires à mobiliser les médias et à sensibiliser l’opinion publique, à rappeler aux chercheurs de nos communautés le drame qui se joue aux portes de l’Union européenne. Nous appelons les pouvoirs publics à créer des chaires d’urgence pour accueillir des chercheurs menacés de Turquie, à l’exemple de ce qui a été fait à l’ULB. Le mouvement de solidarité entamé avec d’autres universités européennes doit se poursuivre et se coordonner aussi dans notre pays, au niveau du Conseil des recteurs francophones et de l’ARES.

(1) La transmission de cet héritage aux nouvelles générations préoccupe vivement les acteurs du terrain, dont la détermination mérite d’être mieux connue. Dix « académies de solidarité » ont notamment été créées pour permettre aux universitaires limogés de poursuivre leurs enseignements hors université et de rester en contact avec leurs étudiants. On en dénombre à Ankara, İzmir, Kocaeli, Eskişehir, Mardin, Dersim, Mersin, Antalya et İstanbul.

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