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L’autre sens du libéralisme

Le député fédéral MR Gauthier Calomne a récemment publié une carte blanche relative à l’échec de la campagne de François Fillon. Les erreurs du candidat LR, réplique l’auteur de cette tribune, n’invalident pas toute une tradition libérale qui s’est développée en Europe depuis plusieurs siècles et dont les citoyens ont tant besoin aujourd’hui.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

Dans une carte blanche publiée récemment sur le site du Soir, Gauthier Calomne, député fédéral MR, a livré son interprétation de ce qu’était le libéralisme. A ses yeux, le vrai libéral est celui qui, en sus des libertés économiques, défend un libéralisme « culturel et sociétal ». C’est au nom de ce dernier qu’il dénonce le « traditionalisme » de la campagne manquée de François Fillon qui, sur des questions de société comme l’euthanasie ou la PMA, ne prône nullement la liberté, mais au contraire « impose son choix aux autres. » Il en déduit que conservatisme et libéralisme sont incompatibles. C’est là un raccourci de la pensée qui occulte tout un pan de la tradition libérale qui, d’Alexis de Tocqueville à Raymond Aron, s’est toujours refusée à une définition simpliste de la liberté comme absence d’entrave. A ce libéralisme désincarné qui repose sur une sacralisation inquiétante du « progrès », il faut préférer en toute cohérence un libéralisme enraciné dans un socle de valeurs communes. Ainsi que de nombreux libéraux l’ont pressenti, seules ces dernières sont à même de donner un sens à la liberté, en lui empêchant de tourner à vide.

La liberté, pour quoi faire ?

Le libéralisme tel que le comprend M. Calomne repose fondamentalement sur l’idée qu’il serait possible de réconcilier les intérêts divergents au sein de la société par le marché et par le droit. Allégez les charges, supprimez toute contrainte – l’économie s’en portera mieux. Donnez aux individus une liberté complète de choix – ceux-ci gagneront en autonomie. Une telle vision entretient le mythe – par ailleurs profondément inégalitaire – de l’individu auto-engendré qui pourrait déterminer de part en part ce qu’il est. Le bel idéal qui nous est ainsi proposé est celui d’une société d’individus entrepreneurs d’eux-mêmes, où chacun cultive ses intérêts à l’abri des interférences d’autrui. Ce modèle clinique, défendu aujourd’hui dans sa version la plus poussée par les libertariens aux Etats-Unis, ne résume heureusement pas à lui seul le libéralisme.

Dès le 19e siècle, des auteurs libéraux classiques comme Benjamin Constant ou Alexis de Tocqueville s’inquiétaient des dérives auxquelles pouvait mener l’exaltation immodérée de la liberté individuelle. Constant s’interrogeait à propos d’une société où les individus poursuivraient chacun leurs activités dans leur coin, pourvu que leur action ne nuise pas à leur voisin : « Qu’a-t-elle de plus que les rassemblements industrieux des castors, ou les réunions bien ordonnées des abeilles ? » Tocqueville entrevoyait une société individualiste, obsédée par le bien-être matériel, où chacun « crée une petite société à son usage » et « abandonne volontiers la grande société à elle-même. »

En réponse à cette menace, les deux libéraux français insistaient sur le besoin de complémenter la liberté individuelle par la liberté politique, c’est-à-dire l’engagement citoyen dans la cité, qui invite les individus à dépasser leurs égoïsmes en militant pour le bien commun. Ils avaient par ailleurs compris que ces deux libertés – individuelle et politique – ne se suffisaient pas à elles-mêmes. Pour que les citoyens puissent et aient l’envie d’en faire usage, ceux-ci doivent pouvoir puiser dans les ressources morales et spirituelles qui constituent le socle de chaque société humaine. Tous deux avaient perçu que la liberté ne fait sens que lorsqu’elle est mise au service de valeurs, d’une culture et d’un héritage commun. Dans leur esprit, c’est l’importance que les individus attachent à ce patrimoine partagé qui les engage à activer leurs libertés pour défendre celui-ci si nécessaire.

L’intuition de Constant et Tocqueville est que les démocraties libérales ne vivent pas en apesanteur, mais s’enracinent dans une histoire. A lire ces libéraux du 19e siècle, on comprend qu’un conservatisme bien compris, loin d’être antilibéral, est la condition de possibilité même des libertés.

Le progrès, pour quoi faire ?

Les classes dirigeantes sont aujourd’hui obsédées par une véritable peur de ne pas paraître progressiste aux yeux de l’opinion publique. Cette hantise crée des rapprochements pour le moins originaux. En France, Benoît Hamon retrouvait ainsi certains (néo)-libéraux comme M. Macron (mais aussi des personnes comme M. Calomne en Belgique) sur les sentiers du progrès sociétal, malgré des désaccords appuyés sur le plan économique.

Politiquement – mais c’est aussi vrai dans la vie quotidienne – il est de bon ton d’être du côté du progrès. Ne pas avancer, c’est reculer. Au sceptique qui rechigne à monter à bord de la locomotive du progrès on colle très vite l’étiquette ô combien infamante de « rétrograde ». Mais qu’est-ce que le progrès au sens progressiste ? De fait, il est quasiment impossible à définir, puisqu’il suppose un renouvellement permanent d’idées. Une idée se fane presque aussitôt qu’elle est acceptée par l’opinion publique, perdant du même coup sa nouveauté. D’où l’importance pour les hommes et les femmes politiques et les intellectuels qui les soutiennent, s’ils veulent montrer leur dynamisme, de proposer toujours de nouvelles avancées qu’il s’agirait de traduire dans des lois.

Qui ne voit pas que ce type de progrès n’est pas une politique, mais une fuite en avant ; que les politiques, parce qu’ils doivent être réélus, se doivent d’encourager le changement pour le changement ? On en vient alors à soupçonner que l’opposition progressistes/traditionalistes est tout simplement une fausse dichotomie. Entre les deux, il existe une attitude plus raisonnable qui, loin des discours manichéens, chercherait à conserver ce qui est bon et à améliorer ce qui doit l’être, quand il doit l’être. Plutôt que de verser dans une rhétorique qui cherche à placer les uns du bon côté de l’histoire et les autres du mauvais, peut-être devrions nous œuvrer à découvrir ensemble cette via media.

Libéralisme désincarné versus libéralisme enraciné

Il est exact de dire que le libéralisme ne saurait être réduit à sa variante économique. Il s’agit d’un système philosophique qui s’articule autour d’une certaine conception de la personne. C’est cette conception qui permet de distinguer entre deux types de libéralismes foncièrement différents. D’une part un libéralisme qui considère l’individu avant tout comme un agent libre de poser ses choix in abstracto pourvu que son comportement ne nuise pas à autrui. De l’autre, un libéralisme qui voit dans l’homme d’avantage qu’un symbole mathématique ; un libéralisme qui considère que chaque personne n’est pas seulement habitée par des intérêts, mais aussi par des sentiments altruistes ; un libéralisme qui reconnaît que la liberté ne se suffit pas à elle-même, mais prend racine dans une certaine culture et une certaine tradition. L’erreur serait de croire que ce libéralisme se résume au candidat Fillon, qui ne l’incarnait qu’imparfaitement. Il serait trop facile de réduire ces idées à un seul homme, dont les erreurs n’invalident pas toute une tradition libérale qui s’est développée en France, en Angleterre et en Allemagne depuis plusieurs siècles. C’est de cette tradition libérale porteuse de sens dont les Européens ont besoin aujourd’hui.

 

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