Présidentielle française: la victoire de la droite

Présidentielle française: la victoire de la droite

Les ténors (et les sopranos) du parti Les Républicains se lamentent et reprochent à Fillon de leur avoir fait perdre les élections, alors qu’elles étaient, selon eux, gagnées d’avance. Outre le fait que cette opinion est à la fois injurieuse pour la démocratie – depuis quand une élection est-elle gagnée d’avance ? – et oublieuse du fait que Fillon a été choisi par les électeurs de la primaire et confirmé, envers et contre tout, par les instances du parti et ces mêmes ténors, c’est faire l’impasse sur la vérité de ce premier tour, qui nécessite évidemment de dépasser les blessures d’ego, individuel et collectif (les partis ont aussi un ego…) : la droite a largement gagné.

Si on additionne les scores des candidats de droite (Emmanuel Macron, Marine Le Pen, François Fillon, Nicolas Dupont-Aignan, Jean Lasalle et François Asselineau), on obtient 72,15 % des voix, contre 27,85 pour les candidats de gauche (Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon, Philippe Poutou, Nathalie Artaud et Jacques Cheminade), dont 19,58 pour le seul Jean-Luc Mélenchon. Et pour le second tour, cent pour cent des candidats sont de droite, dans une fourchette qui va du centre à l’extrême. La droite « républicaine » ne se reconnaît pas (encore) dans le FN, sans doute ; mais des voix commencent à se faire entendre sans vergogne, dans ce camp, pour dire qu’une alliance avec le FN ne serait pas la fin du monde. Entre 2002 et 2017, il y a plus que quinze ans qui ont passé ; ce sont des résistances démocratiques qui ont sauté. Le choc en 2002 était la présence d’un Le Pen au second tour ; en 2017, le choc aurait été l’absence de sa fille.

Le programme de Macron est de droite

Les débats ont été houleux, dans la presse et sur les réseaux sociaux, pour qualifier le programme d’En Marche et d’Emmanuel Macron. Ce n’est pas l’injurier que de le situer à droite, et il n’est nullement besoin de faire référence à son passé de banquier pour le justifier (après tout, il y a des banquiers de gauche, et cette critique est non seulement ridicule, mais elle n’est pas absente d’antisémitisme voilé, puisque Macron aurait eu le tort impardonnable de travailler chez Rothschild), même si cette expérience professionnelle l’a mis en contact avec une partie déterminante de l’élite du pays, qui pèse lourdement sur les décisions politiques. Prenons les mesures phares : la suppression de 120 000 postes dans la fonction publique n’est certainement pas une mesure de gauche, de même que les économies prévues sur l’assurance-chômage (notons au passage que certaines mesures, telle que l’exclusion du demandeur s’il refuse deux offres d’emploi, sont déjà appliquées chez nous depuis longtemps…). Notons évidemment des mesures moins à droite, comme l’augmentation du SMIC, et d’autres mesures centristes qui renforceront un peu la classe moyenne. Pour l’Europe, les propositions de Macron sont résolument proeuropéennes, mais une Europe assez proche de ce qu’elle est aujourd’hui, que Macron cherchera à améliorer en renforçant les pouvoirs des institutions européennes pour la gouvernance économique, dont les principes ne sont toutefois pas remis en question (on ne peut que déplorer la faiblesse du projet de Macron à côté de celui que Jacques Généreux, soutien de Mélenchon, proposait dans Libération récemment). Il est également le seul à défendre le traité de libre-échange avec le Canada (le CETA). En termes de démocratie, contrairement à Mélenchon et Hamon, il ne veut pas de VIe République et propose un gentil saupoudrage de mesurettes qui ne mangent pas de pain : pas plus de trois mandats identiques successifs (mais comme la palette des mandats est énorme, cela ne devrait pas mettre en péril les professionnels de la politique), la suppression du régime spécial des retraites des parlementaires, l’interdiction pour les parlementaires d’exercer des activités de conseil pendant leur mandat ou d’employer des membres de leur famille. Il prévoit en outre une réduction des pouvoirs du Parlement par la réduction du tiers du nombre des députés et sénateurs, l’utilisation plus fréquente de la procédure d’urgence pour faire passer les lois et la réduction du temps consacré au pouvoir législatif (l’écriture et le vote des lois) pour donner plus de temps à l’évaluation et au contrôle de l’action du gouvernement. Même chose pour l’écologie : toutes les mesures proposées par Macron (et quand on dit « toutes », cela ne veut pas dire qu’il y en a beaucoup) ont une double visée, écologique et économique, la deuxième n’étant pas la moins importante.

Autrement dit, Macron est assurément un réformiste, et un réformiste doux, pour ne pas dire cosmétique, voire homéopathique. Comme je me soigne par homéopathie, je ne dirai pas que cette méthode est vouée à l’échec ou qu’elle est mensongère. Je pense cependant que, si Macron est sincère, il ne produira aucun changement réel et maintiendra le fossé entre les plus pauvres et les plus riches, renforçant peut-être un peu la classe moyenne ; s’il n’est pas sincère, il approfondira ce fossé et aplanira les sentiers pour la prochaine étape politique : la victoire du Front National aux prochaines élections présidentielles.

Car le programme de Macron ne touche à rien de fondamental pour ce qui est du système global dans lequel la politique se déploie. La citoyenneté reste cantonnée à un rôle de figuration, un hochet qu’on laisse au bon peuple pour lui faire croire que son avis compte et qu’on va l’écouter.

Macron, candidat du système

Cela fait plusieurs années que des voix s’inquiètent du rachat, par des groupes financiers, d’organes de presse. Même lorsque ceux-ci sont déficitaires, ils sont rachetés par des entreprises (LVMH, Hachette, Bouygues, Dassault…) dont la finalité n’est pas de défendre la démocratie, mais de faire de l’argent (ce qui, en soi, n’est sans doute pas blâmable). Aude Lancelin, journaliste d’investigation, ancienne de L’Obs et de Marianne, auteur de l’essai Le Monde libre, s’étonne non sans raison de la couverture médiatique excessive accordée par BFM-TV, propriété de Patrick Drahi, à la démission de Macron du gouvernement, en août 2016 (lire aussi). C’est le début d’une campagne de soutien du futur candidat, qui a évidemment séduit les grands capitaines du CAC40 et leurs gourous opportunistes, au premier rang desquels l’infatigable Jacques Attali, lequel, de Mitterrand à Macron, n’a jamais soutenu qu’une cause : la sienne, à travers des prévisions plus ou moins fantaisistes et un costume de Cassandre qui lui assure la présence sur tous les plateaux de télévision.

La raison pour laquelle ces grands groupes financiers achètent des organes de presse qui leur feront perdre de l’argent prouve que, contrairement à ce que l’on reproche souvent aux politiques, les dirigeants de ces entreprises voient à long terme. Ils savent qu’une élection va se jouer sur peu de chose et que la couverture médiatique (pas tellement le contenu que la quantité) va être déterminante. Grâce au contrôle exercé sur les groupes de presse, ils peuvent offrir une élection au candidat de leur choix ; l’argent perdu n’est plus, du coup, qu’un investissement à long terme. En s’assurant que le gagnant des élections ne touchera pas à leurs rentes, voire leur en apportera de nouvelles, ils transforment leurs pertes en bénéfice énorme.

Macron pourra aussi compter sur ces mandataires qui, de Valls à Fillon, du PS à LR, ne voudront pour rien au monde manquer le train du pouvoir et pour qui la loyauté ne se conjugue qu’à l’impératif du présent (voir ici).

À quoi mènera cette politique ? Si l’on veut être optimiste, on dira que, si elle réussit, elle rétablira la classe moyenne et limitera les injustices. Macron est jeune, dynamique, beau, culotté, audacieux ; il faut lui faire confiance, dit-on. Heureusement, la confiance n’empêche pas le contrôle ni l’opposition. Pas encore, du moins. Pour autant qu’il soit élu le 7 mai prochain, la vigilance sera de mise.

La nécessité d’une opposition de gauche forte

Il faudra aussi que le camp de la gauche réussisse à se remobiliser et à se structurer en une force avec laquelle le futur gouvernement devra compter. Où se trouve cette gauche ? Un peu chez Hamon, beaucoup chez Mélenchon.

On a reproché à ce dernier, dans des termes parfois très violents, de n’avoir pas donné de consignes de vote (au moment où j’écris cette chronique, il ne l’a toujours pas fait, et je ne crois pas qu’il le fera). C’est ne rien comprendre à Mélenchon et surtout à son mouvement que de lui adresser ce reproche. La gauche qui soutient Mélenchon et dont, malgré un ego assez surdimensionné, il n’est que le représentant, est foncièrement libertaire. Dans les débats publics, jusque sur la toile, les militants ont fait preuve d’une réelle autonomie de pensée et de combativité. Dans cette logique, l’idée même d’une « consigne de vote » est une injure. Elle s’inscrit dans l’infantilisation de l’électeur, que l’on considère incapable d’effectuer deux choix en quinze jours. Et pourquoi attend-on de Mélenchon qu’il appelle à voter Macron, quand d’une part ce serait nier tout ce pour quoi il s’est battu, et que d’autre part il a toujours été on ne peut plus clair sur sa volonté de faire barrage à l’extrême droite ?

Bien sûr, il devra sortir de sa retraite, et je suis sûr qu’il le fera. Avec la France Insoumise, il faudra qu’il retourne au charbon pour les législatives et qu’en rassemblant toutes les forces de gauche, il conduise sur les bancs de l’assemblée un maximum de représentantes et représentants pour exercer la fonction démocratique essentielle d’une force d’opposition. Sans quoi, et surtout si au final, c’est l’hypothèse évoquée plus haut de l’insincérité de Macron qui s’avérait juste, il est peu probable que la fonction présidentielle échappera à la tribu Le Pen, tante ou nièce, dans cinq ans. D’ici là, bien des données macroéconomiques auront encore évolué, dont nous ne savons rien mais que les dirigeants de la finance pressentent pour le moins, et sur l’avènement desquelles ils vont peser de tout leur poids. Sommes-nous si sûrs que, dans cinq ans, ils ne se satisferont pas d’un gouvernement d’extrême droite ?

 
 
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