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La discrimination à l’emploi désarme les Molenbeekois

Les plus jeunes s’inquiètent pour leur avenir socio-professionnel car la discrimination à l’emploi est en hausse. A Molenbeek, leurs aînés ont décidé de prendre le leur en main.

Temps de lecture: 6 min

Les moulins multicolores qui jalonnent le canal sont fort agités en cette matinée de mars. A une bourrasque de là, près de la place communale de Molenbeek, des jeunes s’agitent également, mais le vent n’en est pas la cause : ils créent leurs start-up, fruits de longues heures de travail passées dans les locaux de MolenGeek.

Cet incubateur molenbeekois, qui a ouvert ses portes il y a un an seulement, offre un espace de travail à la fois calme et bouillonnant d’énergie. Chacun y trouve la chance de développer son projet personnel en étant épaulé par une équipe de professionnels.

Confortablement installé à son bureau, Marwane, 22 ans, règle les derniers détails avant le lancement de l’application qu’il a mise en place avec son équipe Street Access destinée aux personnes à mobilité réduite. Cela fait déjà sept mois que le jeune homme se rend à MolenGeek et il ne regrette aucunement son choix.

Pourtant, il y a quelques mois, le Molenbeekois avait baissé les bras. « J’ai arrêté l’école en deuxième secondaire. Je n’aimais pas la théorie. Je m’imaginais déjà gérant d’une boîte, même si mon père m’a vite calmé, raconte-t-il. Je n’avais pas envie de finir mes études pour, au final, être discriminé, comme l’ont été des connaissances à moi, et devoir prendre un emploi qui ne me plaît pas faute de mieux. »

C’est le préfet du jeune homme qui lui redonnera goût au travail. « Je l’ai croisé dans la rue et il était très déçu que je ne fasse rien. Il m’a parlé de MolenGeek pour m’encourager », développe le jeune homme, reconnaissant. Marwane sera conquis dès le premier jour passé au sein de l’incubateur et ne le quittera plus.

Attablé quelques mètres plus loin, Towfiq, 21 ans, et d’autres jeunes discutent des cours de codage qu’ils suivent au sein de l’incubateur depuis un mois maintenant. « Je suis arrivé ici pour parfaire mon apprentissage en informatique, se réjouit cet autre Molenbeekois. C’est une connaissance qui me l’a conseillé. »

La discrimination, Towfiq l’a vécue. « A plusieurs reprises, des amis présentant les mêmes compétences que moi ont été rappelés pour un emploi alors que ce ne fut pas mon cas », s’attriste le jeune homme à la barbe naissante. Après s’être lancé dans une formation de chauffagiste, Towfiq perd vite ses illusions, en partie à cause de son patron, ce qui le poussera à terme à abandonner. « Dans le domaine de l’informatique, on n’est pas jugé sur son apparence ou autre, mais juste sur ses compétences », explique l’étudiant.

Redorer l’image

des jeunes Molenbeekois

Mais MolenGeek n’est pas la seule solution possible pour les jeunes souhaitant s’émanciper du système socioprofessionnel traditionnel. Non loin de là, c’est depuis son appartement que Chowdhary Awais Tayeb, prodige de 19 ans, a décidé de monter sa propre start-up, Hijab First. Un projet lancé il y a six mois à peine. Les motivations de l’étudiant ne sont pas liées à la discrimination, qu’il n’a pas rencontrée puisqu’encore à l’école. C’est surtout pour redorer l’image de la jeunesse molenbeekoise devenue, selon lui, bien trop négative que Tayeb a mis en place ses différents projets. « Je veux montrer de quoi nous sommes capables », déclare-t-il enthousiaste.

Son parcours constitue un exemple frappant des talents dont regorge la commune. A l’âge de 13 ans déjà, Tayeb se voit récompenser d’un prix prestigieux au salon de l’invention et des nouvelles technologies. Mais l’adolescent, bien que talentueux, ne connaît pas un parcours scolaire exemplaire, ne trouvant pas sa place sur les bancs de l’école. Malgré tout décidé à obtenir son diplôme, il tente de combiner correctement son statut d’étudiant et de jeune entrepreneur. « Ce n’est pas tous les jours facile car en plus d’Hijab First, j’ai lancé un média, Molenbeek First, qui met en avant la commune, explique Tayeb avec humilité, mais j’ai également créé ma propre organisation pour aider les jeunes à innover dans le domaine humanitaire. »

Pour certains, malheureusement, cette voie du succès semble difficile à atteindre, faisant face à une discrimination constante dans leur recherche d’emploi. De nombreuses ASBL de la commune offrent à ces jeunes des formations et un suivi dans leurs démarches. Selon elles, la discrimination est bien présente et il existe un réel besoin de solutions. Se sentant pourtant quelque peu impuissantes face à la problématique, elles déplorent le manque de moyens dont elles disposent pour aider ceux qui en sont victimes.

Certaines ASBL font état de cas alarmants. Au Piment, par exemple, qui prend en charge l’insertion socioprofessionnelle, Leila raconte l’histoire de ce « jeune homme à la peau foncée » finissant premier de sa promotion à l’université en droit, mais ne trouvant pas de travail au barreau malgré ses nombreuses candidatures et des stages plus que réussis. Un cas qui ne serait pas isolé et deviendrait même chaque jour plus fréquent. C’est de là, expliquent les acteurs de terrain, que naît un sentiment chez les jeunes Molenbeekois de ne pas avoir d’avenir puisque, quoi qu’ils feront, ils se retrouveront face à des portes closes.

Des initiatives isolées

Exprimant leurs inquiétudes, notamment dans les nombreuses maisons de quartier de la commune, les jeunes sont demandeurs de solutions adaptées. Mais, malgré cette demande, le constat est clair : la discrimination reste peu abordée et la sensibilisation, quasi inexistante, que ce soit dans les écoles ou dans les centres de formation.

A la maison de jeunes Centrum West, aux alentours d’Etangs noirs, ces problématiques sont cependant abordées. Un vidéo-débat est organisé à destination des adolescents de 15 à 18 ans. Le sujet ? La discrimination à l’embauche. Une dizaine de jeunes sont présents, installés dans le canapé du local. Le brouhaha prend fin dès qu’Abdel, éducateur dans cette maison de jeunes depuis presque vingt ans, prend la parole. « Ce sujet, c’est vous qui vouliez l’aborder. On va essayer de répondre du mieux qu’on peut à vos questions, explique-t-il, même si c’est une première pour nous aussi. »

Après avoir visionné quelques vidéos sur le sujet, le débat commence. Samia et Inès, stagiaires au centre, animent la discussion. Il ne faudra pas longtemps avant que les jeunes expriment leurs inquiétudes. L’un parle de son frère, discriminé dans sa recherche d’emploi, l’autre d’un ami qui a connu la même mésaventure. Chacun semble avoir été touché de près ou de loin par la problématique.

Plus grave, les jeunes présentent une forme de découragement. « On n’aura jamais de preuve de cette discrimination lors d’un entretien, donc on ne peut pas porter plainte, s’écrie Yassine, 17 ans. En plus ça servira à rien, au final on n’aura quand même pas le job. » Ses camarades acquiescent : la seule solution est de chercher un autre job.

Après avoir tenté de convaincre l’assistance que des solutions existent et que porter plainte ne s’avère pas inutile, Abdel clôt le débat. En plus d’avoir ouvert les yeux des jeunes quant aux solutions praticables, la discussion a, selon l’animateur, également permis d’éviter une certaine forme de victimisation avant même d’arriver sur le marché de l’emploi. Cette victimisation est de plus en plus fréquente et peut avoir des conséquences néfastes. « Les jeunes qui se voient confrontés à plusieurs refus vont avoir tendance à baisser les bras et à adopter une posture victimaire, développe Medhi Ould Kherroubi, expert de la diversité sur le marché du travail. Ils ne chercheront plus d’emploi et se contenteront de résumer leur statut à l’expérience de discrimination qu’ils ont connue. »

L’initiative du Centrum West reste cependant isolée et le manque, croissant, de sensibilisation s’illustre, notamment, par le très important taux de chômage chez les jeunes Molenbeekois, près de 31 % selon les derniers chiffres d’Actiris.

 

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