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Des mères prêtes à tout contre la radicalisation

Fatima Zohra et Leïla sont deux mamans molenbeekoises. Elles œuvrent au quotidien pour empêcher leurs enfants d’être influencés et de se radicaliser. Elles sont davantage à l’écoute et investies dans l’éducation et le développement constructif de leurs enfants.

Temps de lecture: 7 min

Avoir peur que son enfant soit influencé par son entourage et prenne le mauvais chemin, c’est un fait universel. Mais lorsque l’on vit à Molenbeek, commune bruxelloise montrée du doigt par les médias internationaux et présentée comme l’arrière-base du terrorisme, cette inquiétude est décuplée. Près d’un cinquième des Belges partis rejoindre le groupe État islamique en Syrie résidaient à Molenbeek. Un chiffre qui résonne dans l’esprit de nombreuses mères molenbeekoises prêtes à tout faire pour ne pas voir leur progéniture les quitter et commettre l’irréparable.

Fatima Zohra n’a pas connu la détresse de ces mères qui ont vu leurs filles ou leurs fils rompre avec les valeurs qu’elles prônaient et partir à plus de 3.000 kilomètres. Mais cette Molenbeekoise s’est beaucoup inquiétée : « Un jour, mon fils Rayan est revenu de son cours de karaté. Il m’a dit que quelqu’un était venu chercher son petit frère, un des copains de classe de mon fils, avec qui il fait également du sport. Et qu’ils partaient pour la Syrie. » Le camarade de Rayan s’appelle Younes, le jeune frère d’Abdelhamid Abaaoud, l’un des cerveaux des attentats de Paris et chef d’une cellule terroriste en Belgique. Le Belgo-Marocain de 27 ans a été abattu lors de l’assaut de Saint-Denis le 18 novembre 2015, mais son petit frère Younes, aujourd’hui âgé de 16 ans, est toujours recherché par Interpol et serait encore en Syrie. « Je n’ai pas fait attention lorsque mon fils m’a dit ça. Les attentats n’avaient pas encore eu lieu et l’État islamique n’avait pas autant de pouvoir qu’aujourd’hui », explique Fatima Zohra. Lorsque le nom d’Abdelhamid Abaaoud s’est révélé être en lien avec les attaques du 13 novembre, elle a réalisé l’ampleur de la situation. Le dialogue s’est alors instauré entre cette maman et son fils, âgé de 15 ans à l’époque. « J’ai été beaucoup plus attentive et plus présente pour lui après ce qui s’est passé à Paris et ensuite à Bruxelles. Un jour, j’ai remarqué qu’il s’était laissé pousser la barbe et ça m’a effrayée. J’ai parlé avec lui, j’ai essayé de comprendre. Je lui ai dit qu’il fallait faire attention à ce qu’il racontait ou faisait. Se laisser pousser la barbe alors que notre pays a été attaqué par des monstres et que l’on fait rapidement des amalgames, c’est délicat. Mais c’est en discutant et communiquant avec lui que j’ai compris qu’il souhaitait simplement être à la mode et se donner une allure plus virile. La communication, le dialogue et le rejet des tabous sont primordiaux dans toutes les familles. D’autant plus aujourd’hui. »

Une amie proche de Fatima Zohra a vécu, il y a une quinzaine d’années, le départ pour l’Irak de son mari, qui a depuis rejoint le groupe Etat islamique. « Son fils vit toujours avec elle, mais il reçoit souvent des appels de son père de Syrie l’incitant à le rejoindre », raconte-t-elle. L’amie de Fatima Zohra est l’exemple d’une situation que des mères molenbeekoises ont pu ou peuvent connaître. Elles doivent faire face à des jeux d’influence au sein même du cercle familial et ne doivent plus seulement être attentives aux fréquentations extérieures et au pouvoir d’Internet.

« Des doutes

et des inquiétudes »

Ses enfants ne tiennent pas de propos extrêmes, mais Fatima Zohra se montre particulièrement attentive aux habitudes qu’ils peuvent développer. « Mes parents ne m’ont jamais poussée à pratiquer ma religion, ils m’ont laissé le choix. Et lorsque j’ai commencé à prier, ils étaient fiers que cette initiative soit la mienne. Aujourd’hui, en me mettant à leur place, je ne réagirais absolument pas de la même manière. Si je percevais chez mon fils un changement d’attitude dans ses pratiques religieuses, je me poserais des questions. Plutôt qu’une fierté de son engagement, ce sont des doutes et des inquiétudes qui s’installeraient », confie Fatima Zohra.

La chercheuse-doctorante Kim Lecoyer, spécialisée dans les conflits au sein des familles musulmanes, confirme que les réalités changent bel et bien d’une génération à l’autre et qu’il existerait une crise de la transmission religieuse. « Définir le moyen dont il faut transmettre ses valeurs de manière adéquate et équilibrée n’est pas facile. Les jeunes doivent pouvoir s’y retrouver et s’y reconnaître, mais aussi trouver leur place dans la société et des réponses aux nombreuses questions qu’ils se posent. Chaque génération est différente. Les problématiques auxquelles les enfants sont confrontés aujourd’hui ne sont pas celles auxquelles les parents ont fait face auparavant. Chaque génération doit construire ses propres outils et références. Et quand cela s’inscrit dans la sphère religieuse, la question qui se pose est celle de la manière par laquelle on peut transmettre des valeurs religieuses dans un contexte qui a changé. Les réponses ne sont pas simples, c’est donc un véritable défi pour beaucoup de parents », explique-t-elle.

« La religion,

il ne la comprenait pas »

Un défi que relèvent Leïla et Hassan, parents de Marouane, 19 ans, et Mehdi, 12 ans. Eux aussi ont été témoins de nouvelles habitudes préoccupantes. Si leur fils aîné s’est d’abord laissé entraîner dans la drogue, il s’est ensuite réfugié dans la religion. « Il consommait de la marijuana, puis a eu un déclic et a décidé de mettre cela derrière lui. Il a ensuite commencé à beaucoup prier. Mais il venait avec des idées de l’extérieur, qui provenaient de ses fréquentations ou d’Internet. La religion, il ne la comprenait pas. Il l’interprétait à sa façon. C’est en discutant avec lui que nous nous sommes rendu compte qu’il n’était pas sur le droit chemin, se souvient Leïla. J’étais plus dans une relation d’écoute vis-à-vis de mon fils. Son père, lui, tentait de le raisonner en lui expliquant ce que nous considérons comme étant les bases de notre religion », avoue-t-elle.

Kim Lecoyer reconnaît la difficulté pour les parents de se donner une légitimité sur le plan religieux. Selon la chercheuse de l’Institut supérieur des sciences de la famille de la Haute École Odisee, de nombreux conflits dans le cercle familial sont le produit d’interprétations différentes de la religion. « En principe, il n’y a pas de clergé dans l’Islam, et par conséquent, beaucoup de musulmans se demandent quelles interprétations font autorité. Il arrive que des jeunes développent ou reprennent des interprétations radicales et que les parents éprouvent des difficultés à y opposer d’autres interprétations avec suffisamment de légitimité », explique-t-elle, au regard des inquiétudes du couple. L’adolescence est en effet une période singulière dont l’une des particularités réside dans le fait d’être rebelle, voire radical par rapport aux normes. « Lorsqu’un jeune formule d’autres interprétations de la religion, cela signifie parfois simplement qu’il veut prendre ses distances par rapport aux préceptes dominants de la société et de sa propre famille pour trouver les siennes. Comment des parents peuvent-ils déterminer s’ils ont affaire à une phase de radicalisation ou à une “simple” crise d’adolescence ? C’est très difficile. Lorsqu’une famille se demande s’il faut dire stop à toute autre forme d’interprétation que la leur, c’est très délicat. A-t-elle l’autorité pour stopper un mode de pensée alors que le jeune développe son propre raisonnement et se distancie de sa famille ? », conclut la chercheuse.

Le jeune Mehdi n’a quant à lui jamais tenu de propos susceptibles d’inquiéter sa maman Leïla. Mais elle prend tout de même le temps d’être à son écoute et de l’éduquer à sa manière.« Moi-même, je n’essaye pas de comprendre ma religion en lisant différentes interprétations. C’est à travers les bases et les cinq piliers de l’Islam que je pratique ma foi. Et c’est ce que je transmets à mes enfants. Mon plus jeune fils, j’essaye aussi de l’éduquer en regardant des émissions qui abordent le terrorisme, le djihad ou les attentats. »

Chacune à sa manière, ces mamans ont donc décidé d’agir au quotidien afin de lutter contre la radicalisation dans cette commune jeune. Molenbeek, qui a vu un nombre considérable de sa population rejoindre le groupe Etat islamique, n’a pas enregistré un seul départ vers la Syrie depuis les attentats du 22 mars, a déclaré Jan Jambon, ministre de la Sécurité et de l’Intérieur.

 

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