Tensions dans les universités, l’indicateur d’une crise politique

Dans cet article
Tensions dans les universités, l’indicateur d’une crise politique

Ces derniers jours, les représentants étudiants ont occupé les rectorats de l’ULB et de l’UCL pour protester contre l’augmentation du minerval imposé aux étudiants étrangers. Si un arrangement a pu être trouvé, la situation n’en est pas pour autant réglée et ce que ce dossier révèle des enjeux profonds et sociétaux est, plus que jamais, d’actualité.

Rappelons d’abord les enjeux : depuis mars 2016, les universités sont en mesure d’appliquer un minerval majoré pour certains étudiants étrangers non européens, lesquels, au lieu des 835 € requis pour les étudiants belges et européens, doivent acquitter une inscription de 4.175 €, somme qui pourrait grimper jusqu’à 12.525 € grâce au Décret du 16 juin dernier. À quoi s’ajoutent 200 € de frais administratifs.

Les arguments avancés par les autorités académiques et le Ministre Marcourt pour justifier cette mesure sont simples : un étudiant coûte en moyenne 10.000 € par an (le coût à charge de la FWB est de 7.789 €, le montant de 10.000 étant le chiffre avancé par les universités) et ces étudiants étrangers ne sont pas pris en charge par le financement public qui permet aux universités de combler la différence entre le minerval et le coût réel. Les associations étudiantes ont clairement retoqué ces arguments. D’une part, les quelques 1.800 étudiants concernés ne représentent qu’un coût marginal pour les universités : ce nombre restreint n’impose pas la construction d’auditoires, de laboratoires, pas même l’engagement de personnel supplémentaire. Dans de nombreuses facultés, la présence d’étudiants n’a qu’une très faible implication économique, que nos institutions doivent être à même d’assumer. De plus, le financement des universités se joue dans une enveloppe fermée, répartie en fonction du pourcentage d’étudiants par rapport à la population de la Communauté française ; comme les étudiants étrangers se répartissent de manière sensiblement équivalente entre les différentes universités, la variation est infime, voire nulle.

Un accord a été trouvé (voir ici) qui, cependant, ne règle pas le fond du problème. Vincent Blondel, recteur de l’UCL, s’en félicitait et rappelait les défis que les universités belges doivent relever, ainsi que la complexité du dossier.

Comme il le laisse entendre dans cette interview, le problème est ailleurs et touche à une philosophie autant qu’à la politique. À travers ce conflit, on retrouve le fond du débat qui oppose les deux candidats à l’élection présidentielle française : la mondialisation contre le repli sur soi, et les défauts de ces deux approches.

Faire payer les étrangers et rentabiliser les universités

La possibilité de prélever un minerval plus important auprès des étudiants étrangers relèvent d’une vision économique que certains peuvent trouver logique : ces étudiants, ou leurs parents, ne payant pas d’impôt en Belgique, il est normal qu’ils assument les coûts de leurs études. On pourrait d’ailleurs élargir la polémique à l’Europe et regretter que des étudiants européens ne paient pas de majoration et viennent chez nous faire des études qu’ils ne peuvent suivre chez eux (comme les vétérinaires ou les médecins en France, à cause des examens d’entrée), avec des conséquences parfois lourdes pour nos étudiants (comme la question du numéro Inami accordé à des jeunes médecins qui n’exerceront jamais en Belgique).

Assurément, une Marine Le Pen belge exigerait la majoration du minerval pour tous les étudiants étrangers, si ce n’est l’interdiction pour la plupart d’entre eux de venir dans nos universités, quand un Macron (nous l’avons : un Marcourt) défendrait la plus-value que représente cette majoration pour nos universités, ainsi que l’ont fait les autorités rectorales de l’UCL et de l’ULB en publiant les résultats d’un rapport d’économistes (dans la revue Regards économiques de l’UCL, voir ici) selon lequel le prélèvement d’un minerval plus conséquent avait un impact positif sur la qualité de l’enseignement et le classement de l’université au niveau mondial (en se basant sur l’exemple australien).

Cette lecture et ce point de vue ont été dénoncés par Michel Gevers et son collègue australien Peter Moylan dans une carte blanche reprise par plusieurs journaux, dans laquelle les auteurs, qui connaissent bien le dossier, opposent une situation australienne très différente du tableau idéal dressé par la revue Regards Economiques.

En effet, la marchandisation de l’enseignement supérieur conduit objectivement à une dégradation des conditions de travail des enseignants et à un alignement de l’enseignement et de la recherche sur des impératifs commerciaux, autrement dit à une perversion des fondements de l’université (j’y reviendrai). Ainsi, des universités australiennes (ou américaines) ouvrent des campus dans des pays du Golf ou d’Asie, mais les rentrées d’argent générées par ces « produits dérivés » n’ont pas amélioré la qualité de l’enseignement et des infrastructures en Australie et ont justifié, comme ce fut aussi le cas en Angleterre, un désengagement progressif de l’Etat dans le financement de l’enseignement et de la recherche. À quoi s’ajoute un autre souci, en opposition avec les intentions affichées du Ministre Marcourt : la concurrence de plus en plus féroce que se livreront les universités pour attirer les étudiants « rentables ».

Le partenariat public-privé est très à la mode, surtout à une époque où les gouvernements se sont tous ralliés à la politique absurde et suicidaire de l’austérité, laquelle n’est que l’appellation politique d’une politique de privatisation totale et d’une « rentabilisation » de la vie et du secteur publics. Le tax shelter, qui a effectivement dynamisé des pans de la culture dans notre pays, s’applique désormais aux arts de la scène ; je prends le pari que cette décision, en partie positive, va s’accompagner dans les années prochaines d’une diminution drastique de l’investissement public dans la culture en général, et le spectacle vivant en particulier. Ce risque est on ne peut plus évident pour ce qui concerne l’enseignement supérieur et la recherche universitaire.

Dans une intervention à paraître, Michel Molitor, ancien vice-recteur de l’UCL, rappelle justement que la réforme de Bologne trouve sa source « dans les travaux d’une institution informelle regroupant les dirigeants des 12 plus importantes entreprises industrielles européennes, la « European Round Tabel », ERT), dont les premières publications datent de 1989 ». Et de déplorer l’emprise toujours plus grande du discours managérial sur les universités, faisant de celles-ci des entreprises commerciales comme les autres, alors qu’elles devraient justement être sanctuarisées et préservées de cette approche lamentablement rentabiliste. Cette logique ne peut conduire qu’à la médiocratie dénoncée par Denault, et dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises, dans laquelle les « experts » sont les agents d’un système ultra-libéral, au contraire de ce que devraient être de véritables universitaires.

Les fondements de l’université

Lier l’université au monde de l’entreprise et exiger de ses cadres qu’elle soit gérée en vue d’une rentabilité, c’est la pervertir. Ce faisant, la recherche fondamentale disparaîtra au profit d’une recherche orientée en fonction des bénéfices possibles pour le privé, éventuellement à travers la création de spin-off en collaboration avec l’université. Disparaîtront aussi des champs entiers de l’enseignement supérieur et de la recherche, dans les domaines des sciences humaines, lesquels ne pourront jamais atteindre à la moindre rentabilité (du moins si on ne réfléchit qu’en termes commerciaux, car la rentabilité à long terme d’un enseignement de qualité, d’une réflexion philosophique, éthique, anthropologique, cette rentabilité n’est pas mesurée par les outils en vigueur dans le monde managérial).

La démarche néolibérale conduit à ne plus mesurer la qualité d’une université qu’en termes comptables ou déterminés par les rankings internationaux, dont de nombreuses voix dénoncent inlassablement (mais toujours en vain) la valeur très contestable et l’inadéquation de leurs critères pour de nombreux domaines universitaires.

Accueillir des étudiants étrangers aux mêmes conditions que nos enfants, et maintenir ces conditions à des seuils démocratiques : telles devraient être les priorités de nos autorités académiques et publiques. Si les universitaires doivent rendre des services à la société, c’est d’abord à ce niveau ; ensuite, en intervenant dans des débats publics. Pas en devenant les auxiliaires d’une gestion comptable. L’ouverture et la générosité sont aux racines de l’université, de même que l’apparente gratuité de ses recherches ; ce n’est qu’en préservant ces principes que des découvertes majeures continueront à surgir, dont la « rentabilité » n’apparaîtra que plus tard, éventuellement (et pas toujours là où on l’aurait cru). Pourquoi ? Parce que l’université sert à créer des précédents inattendus, à mettre en relation l’improbable pour susciter des big bangs imprévisibles. Pas à vendre des diplômes aux plus offrants pour permettre à l’État de se désengager.

Vincent Engel

L’auteur. Vincent Engel est romancier, dramaturge et essayiste. Il est également professeur de littérature à l’UCL et d’histoire des idées à l’Ihecs.

Site internet : http://www.edern.be/vincentengel/

 
 
À la Une du Soir.be
À découvrir sur Le Soir +
 

Vos réactions

Règles de bonne conduite / Un commentaire abusif? Alertez-nous