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Et si Le Pen était présidente

Et si, contre toute attente, le Front national déjouait tous les sondages et s’installait à la tête de l’État ? La patronne du parti d’extrême droite a donné plusieurs indices qui permettent de jeter les grandes lignes d’une présidence FN.

Décodage - Temps de lecture: 6 min

Prenons la mesure un instant. Contre toute attente, déjouant tous les sondages, Marine Le Pen a remporté l’élection présidentielle française d’une très courte avance. Un ultime bras d’honneur à un front républicain fatigué et à un Emmanuel Macron qui se voyait déjà confortablement installé dans le fauteuil de l’Elysée. Ceux qui avaient prédit la victoire de l’extrême-droite, secouant les épouvantails de Trump et du Brexit se gaussent.

S’étant déjà saisi des rênes d’une dizaine de mairies aux dernières élections municipales, le Front national se retrouve propulsé à la tête de l’Etat. Les multiples manifestations et émeutes à l’annonce du résultat n’y ont rien fait : François Hollande remettra bien, dans une semaine, les clefs de l’Elysée à Marine Le Pen. Au Front national, après la liesse et les interventions en cascade de Florian Philippot sur les chaînes d’information en continu, la question se pose : comment mettre en place cet État frontiste ?

La victoire du FN le 8 mai n’est pas l’hypothèse la plus probable, certainement pas la plus souhaitable. Mais sait-on jamais ? Sans se lancer dans un récit de pure « politique fiction », la patronne du parti d’extrême droite a donné plusieurs indices qui permettent de jeter les grandes lignes d’une présidence FN.

Le mystère du gouvernement

Avec le ralliement du mouvement Debout la France, Marine Le Pen n’a pas laissé de doute quant à l’identité de son Premier ministre. C’est Nicolas Dupont-Aignant qui sera chargé de composer le nouveau gouvernement. Alors candidat, celui qui se réclame du gaullisme « républicain et social », n’avait pas hésité à critiquer vertement le programme de Marine Le Pen, le qualifiant tour à tour d’« excessif » voire de « dramatique ». L’accord de gouvernement conclu entre la patronne frontiste et Dupont-Aignan laisse penser qu’il a négocié des places au gouvernement pour les cadres de Debout la France. Du moins ceux qui n’ont pas claqué la porte après le ralliement de leur leader au parti d’extrême droite.

Ce qui est certain c’est qu’aucun membre de la famille de Marine Le Pen ne sera de la partie. Louis Aliot, son compagnon, et Marion Maréchal Le Pen, sa nièce, n’obtiendront aucun poste au gouvernement. « Famille et politique ne font pas bon ménage aux yeux des Français », avait ironisé Marine Le Pen en réaction au Penelopegate. D’autres noms circulent au sein de la famille frontiste : David Rachline, Steeve Briois, Florian Philippot…

Le grand défi des Législatives

Une fois l’équipe provisoire en place, le plus grand défi sera de parvenir à se constituer une majorité le 18 juin prochain. Car pour le moment, à l’Assemblée nationale, le FN ne compte que deux représentants sur les 577 élus : Marion Maréchal-Le Pen et Gilbert Collard. Florian Philippot, numéro deux du parti, croit à la possibilité d’une « vague Bleu Marine ». Son optimisme n’est pas complètement vain : au premier tour de la présidentielle, Marine Le Pen est arrivée en tête dans 216 circonscriptions françaises. Et a raflé plus de 30 % dans 83 d’entre elles. L’alliance avec Debout la France pourrait permettre à la présidente du Front national de rafler une ou deux circonscriptions supplémentaires.

Quoi qu’il en soit, la prochaine Assemblée nationale sera élue au scrutin majoritaire. Un mode de scrutin loin d’être favorable au Front national.

Dissolution et référendum

En cas de défaite aux Législatives, la présidente frontiste fraîchement élue serait bien embarrassée. Obligée de composer avec le mouvement d’Emmanuel Macron (s’il parvient à se mettre en ordre de bataille pour les Législatives) ou avec Les Républicains (s’ils parviennent à remettre de l’ordre au sein de leur famille), elle risquerait une cohabitation. Difficile dans ce cas-ci de mettre en œuvre son projet. Sauf que. Le Canard enchaîné a révélé que Marine Le Pen adopterait une stratégie lui permettant de contourner l’obstacle de la cohabitation. Si la nouvelle Assemblée nationale lui est hostile, elle changerait la loi électorale grâce à un référendum organisé dès l’été. « Puis elle dissoudra ensuite l’Assemblée », a révélé le député européen frontiste Gilles Lebreton.

L’idée du FN de proposer le scrutin à la proportionnelle via un référendum n’est pas neuve. Elle a prouvé son attachement à ce mode de consultation populaire lors de sa campagne en annonçant qu’elle « s’en remettrait au peuple » pour la question de la sortie de l’Union européenne et la préférence nationale.

Si les Français se prononcent pour la mise en place d’une proportionnelle intégrale, le Front national pourrait alors espérer devenir majoritaire en sièges. Et imposer dès lors un changement radical à la tête de l’État.

L’Europe, la grande inconnue

Repoussant les frontières du flou lors du dernier débat télévisé face à Emmanuel Macron, Marine Le Pen devra très rapidement clarifier son projet européen. D’autant plus qu’elle l’a inscrit en tête des mesures les plus urgentes qu’elle prendra une fois à la tête de l’Etat. Au programme : une négociation avec Bruxelles pour se dégager au plus vite de l’application des directives européennes, mener une politique économique de préférence nationale, suspendre les accords de Schengen et rétablir les contrôles aux frontières nationales.

Toutefois, il ne serait plus question de faire de la sortie de l’Union européenne et de l’abandon de l’euro une priorité, l’accord passé avec Nicolas Dupont-Aignant a refroidi les ardeurs du Front national concernant un éventuel « Frexit ». En revanche, au placard les drapeaux européens, le drapeau tricolore s’affichera désormais seul.

Après les félicitations d’usage de Jean-Claude Juncker et Donald Tusk, quelle stratégie européenne pour le gouvernement frontiste ? Et quelle réponse de la part de la Commission ? Plus d’une fois, Marine Le Pen a exprimé sa volonté d’en finir avec la directive travailleurs et d’instaurer une préférence nationale. On peut avancer sans se tromper que la Commission lancerait rapidement des procédures d’infraction, les mesures de la patronne du FN allant contre les principes de non-discrimination et de libre circulation des travailleurs européens dans l’Union.

Une politique anti-immigrés

La mesure phare de la candidate frontiste est de limiter l’immigration à 10.000 personnes par an. Le FN entretient volontairement le flou sur ce chiffre symbolique, parlant tantôt du nombre de migrants légaux, tantôt du solde migratoire.

Pour atteindre son objectif, le Front national durcirait rigoureusement les conditions de regroupement familial et d’accession à la nationalité par le mariage. La candidate souhaite par ailleurs en finir avec le droit du sol et l’aide médicale d’urgence pour les sans-papiers, des « pompes à migrants ».

Réalisable ? Sauf à avoir consommé le Frexit, il serait impossible de supprimer le regroupement familial et compliqué de le restreindre car il est encadré par une directive européenne. Le rétablissement strict du contrôle des frontières peut permettre de restreindre le flux migratoire des demandeurs d’asile mais mettra la France dans la position hongroise : avec un système à la limite de l’illégalité et dans l’irrespect de ses engagements européens (relocalisations et réinstallations). Donc avec une procédure d’infraction à la clé.

Et si Macron était président

Petit exercice prospectif sur ce qui devrait se passer dès le 8 mai si Emmanuel Macron était élu président.

Décodage - Journaliste au service Economie Temps de lecture: 5 min

Imaginez-vous dimanche soir, à 20 heures, le visage d’Emmanuel Macron apparaît sur le petit écran. Une majorité d’électeurs ont accordé leur suffrage à ce jeune homme pressé, neuf en politique (bien qu’évoluant au cœur du pouvoir économique depuis une dizaine d’années) et qui s’était lancé dans la course à la présidentielle il y a à peine plus d’un an.

À la fin de la semaine, Emmanuel Macron s’installera à l’Elysée, dont François Hollande lui confiera les clefs. L’histoire aura un goût amer pour le président sortant accueillant son ancien conseiller, après avoir vu, en à peine plus de six mois, se dissiper son espoir d’un second mandat – qu’il a renoncé de briguer le 1er décembre – puis, dans la foulée d’une primaire taillée sur mesure, s’effondrer son parti.

Si le nouveau président est radieux face caméra en ce dimanche 14 mai (la date probable de la passation de pouvoir, mais ce n’est pas encore officiel), il sait que l’issue du « troisième tour » – les élections législatives des 11 et 18 juin – déterminera sa marge de manœuvre. Car s’il a un programme (qu’il n’a pas voulu amender durant l’entre-deux-tours), il n’a pas encore de majorité parlementaire.

Quelle majorité ?

Le président Macron doit poser son premier acte politique : annoncer la composition de son gouvernement. Qu’il s’agisse d’une équipe provisoire ne rend pas la tâche plus aisée. Au contraire ! Les hommes et femmes qu’il va choisir – leur couleur, leurs antécédents (notamment politiques)… – agiront comme un signal envers les bastions d’électeurs où il tentera d’aller chercher les renforts nécessaires. Car Emmanuel Macron ne peut pas miser sur une majorité absolue d’En Marche !

Certes, son mouvement présentera des candidats dans toutes les circonscriptions. Mais le mouvement est jeune et, malgré la dynamique créée par l’élection de son meneur à la présidence, ses candidats, pour beaucoup peu ou pas connus, feront souvent face à des hommes politiques bien implantés.

Investir certains d’entre eux ? Les centristes du Modem, dont le patron, François Bayrou a déclaré qu’il ne se présenterait pas, cela va de soi. Des personnalités de l’UDI (Union des démocrates et indépendants) ? Le ralliement de son fondateur Jean-Louis Borloo, durant l’entre-deux-tours, y pousse – et cela fragiliserait l’alliance entre ce parti de centre-droit et Les Républicains. Des membres de l’aile droite du PS ? Pas si simple. C’est l’électeur qui décidera du centre de gravité de l’Assemblée et il faut s’attendre à ce que Les Républicains resserrent les rangs et constituent un groupe qui pèse.

Après le 18 juin, Emmanuel Macron saura sur quelle majorité il pourra s’appuyer ou, au contraire, avec laquelle il devra composer.

Candidat, Emmanuel Macron a promis d’agir par voies d’ordonnances (une procédure similaire à nos « pouvoirs spéciaux ») pour modifier certaines dispositions du droit du travail, en amplifiant plusieurs tendances déjà mises en œuvre dans la loi El Khomri.

Chaud, l’été social ?

Légiférer par ordonnances n’est pas possible sans majorité. Mais même avec une majorité consentante, ce n’est pas évident. Hors « cas d’urgence avérée », toute réforme du droit du travail impose une concertation avec les interlocuteurs sociaux. Et les syndicats, FO et CGT en tête, sont déjà mobilisés. Le président Macron va-t-il prendre le risque d’inaugurer son mandat en provoquant une poussée de fièvre sociale, comme celle qui avait accompagné le passage en force de la loi El Khomri ? Ou tenter de sauter l’obstacle durant l’été, tablant sur une capacité de mobilisation réduite des syndicats ?

Dans l’intervalle, le nouveau locataire de l’Elysée aura déployé ses ailes au niveau international – sans attendre la réunion de l’Otan à Bruxelles le 25 mai, où M. Trump viendra à la rencontre de ses alliés européens. Sa première rencontre officielle, il la réservera à la chancelière Angela Merkel. Logique. N’a-t-il pas promis de relancer la construction européenne sur la base de l’axe franco-allemand ? Ce sera avant tout symbolique. Les choses sérieuses devront attendre les élections législatives allemandes du 24 septembre.

Pourra-t-il alors convaincre ses partenaires européens – et d’abord l’Allemagne – de créer un poste de ministre des Finances de la zone euro – qui ne serait pas seulement le commissaire au Budget dont rêve le ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble – et de mettre en commun un budget pour financer les « investissements d’avenir ? »

Au niveau de l’Union, le président français saura-t-il gagner ses homologues à l’idée d’un « Buy European Act » et vaincre la résistance des nouveaux Etats-membres à une refonte de la directive sur les travailleurs détachés ? Sa crédibilité vis-à-vis de l’opinion française en dépendra.

Or, le président Macron ne cherchera pas à jouer le rapport de forces, mais à convaincre – et d’abord en réformant la France… sur le modèle de l’Allemagne durant les années 2000.

Jobs, jobs, jobs

Pour soigner la France, Emmanuel Macron misera sur les réformes structurelles, le rétablissement de la compétitivité, l’allégement du poids de l’État et le respect des règles budgétaires européennes – dans la continuité donc du quinquennat Hollande.

Le président Macron l’a répété lors de son discours d’investiture : il propose une stratégie crédible (aux yeux de Berlin) et gagnante (pour les Français). Sans promettre la lune. Il s’attend à une croissance modeste au cours de son quinquennat, mais le chômage, a-t-il juré, baissera – d’ici à cinq ans, il ne toucherait plus que 7 % de la population active (contre pas loin de 10 % aujourd’hui).

Emmanuel Macron le sait : c’est avant tout sur la réalisation de cette promesse qu’il sera jugé en 2022 – et jamais, durant les cinq années à l’Elysée, il n’oubliera que l’inversion trop tardive de la courbe du chômage a barré l’espoir d’un second mandat à son prédécesseur.

L’enjeu dépasse la destinée personnelle : pour le président Macron, dynamiser l’économie française, relancer les créations d’emploi et faire baisser le chômage, ce sera la véritable manière de faire barrage, très concrètement, au retour du Front national à la présidentielle de 2022.

A Brachay, on vote FN et «on veut rester patriotes français»

Dans cette petite commune de la Haute-Marne, on a voté massivement pour Marine Le Pen au premier tour. La candidate du FN a fait son meilleur score à Brachay, un village de 57 habitants, devenu un véritable symbole de cette « France des oubliés ».

Reportage - Cheffe adjointe au service Monde Temps de lecture: 10 min

On a acheté la maison en 2003. Avant qu’elle débarque. » Elle, c’est Marine Le Pen. La présidente du Front national, candidate à la présidentielle, a fait du village français de Brachay sa vitrine. Avec ses 57 habitants, cette commune de la Haute-Marne est minuscule. Même à l’échelle de la ruralité.

Ici, le Front national domine la vie politique à toutes les élections. Lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2007, Brachay était la deuxième commune de France à avoir le plus voté en faveur de Jean-Marie Le Pen. À l’élection présidentielle de 2012, sa fille a raflé plus de 72 % des suffrages, loin devant Nicolas Sarkozy et François Hollande. Au premier tour de l’élection présidentielle 2017, rebelote avec 83,72 % des voix pour la patronne frontiste. Le meilleur score du parti d’extrême droite, toutes villes françaises confondues. « Nous, on en a marre de ce que ça génère au sein du village. Tout a changé depuis qu’elle a posé les pieds ici », confie une habitante excédée qui préfère rester discrète. Un ressenti loin d’être partagé par les autres habitants, qui défendent bec et ongles la candidate du Front national, à l’image de Gérard Marchand, le maire de la ville.

Car depuis que le Front national a repéré les excellents scores de la commune, elle est devenue un véritable symbole de cette « France des oubliés » dont Marine Le Pen se veut l’avocate. Chaque année depuis 2014, c’est dans ce petit village que la présidente du Front national vient tenir son assemblée de rentrée. On est bien loin du meeting à Villepinte qui a rassemblé 25.000 personnes.«  Où on les mettrait ?  », s’amuse le maire. Car on a vite fait le tour de Brachay, aussi charmante soit-elle. Une place qui fait face à la mairie – une ancienne école – où le bruit de la fontaine vient défier le silence. Deux éoliennes derrière la colline, une petite église, quelques fermes à l’abandon.

Le village de Brachay © Roland Delpui
Le village de Brachay © Roland Delpui

« On n’est pas racistes, hein ! »

Face à la mairie du village, une immense bannière s’étale sur un mur en pierres. « Rentrée politique de Marine Le Pen, Brachay 3 septembre 2016 », peut-on y lire. Neuf mois après la visite de la candidate, le ton est toujours donné. À côté, les panneaux d’affichage électoraux – vierges à moins d’une semaine du second tour – semblent minuscules. «  Pour le premier tour, ils ont collé les affiches de tous les candidats à l’eau, au bout de deux jours elles étaient parties. Pour le second tour, ils n’ont même pas pris la peine de les sortir de leurs cartons. Par contre l’immense bannière FN est bien accrochée  », se désole l’opposante au FN.

La bannière annonçant la venue de Marine Le Pen en septembre dernier est toujours là © Roland Delpui
La bannière annonçant la venue de Marine Le Pen en septembre dernier est toujours là © Roland Delpui

Le maire l’assure, tout le monde est libre de voter pour qui il veut. Mais il sait qu’ici, le Front national est en terrain conquis. Et les chiffres lui donnent raison : sur 43 votants, seuls 7 n’ont pas donné leur voix à Marine Le Pen. «  Les habitants ont été convaincus par sa visite, son discours a été bien reçu. Elle mange avec les gens du village. Elle s’intéresse à ce qui ne va pas chez nous. Le monde rural l’apprécie.  » Avant d’ajouter fièrement : «  Elle nous appelle les “oubliés”  ».

Quand on demande à Gérard Marchand pourquoi les propositions du parti pour améliorer la condition des agriculteurs l’ont séduit, ce qui a selon lui convaincu les habitants de Brachay à voter massivement pour le FN, sa réponse est toujours la même. «  Elle est venue ici, à Brachay. Elle, au moins, elle vient nous voir.  » On insiste, 83,72 % des voix, si ce n’est pas représentatif à l’échelle du département, ce n’est pas commun. Il hausse les épaules. «   On est au parfum de ce qu’il se passe ailleurs, on a la télé comme tout le monde.  » Une fois lancé, difficile d’arrêter M. Marchand. Immigrés, terrorisme, sécurité : les raccourcis, stéréotypes et intox frontistes pullulent dans son discours.

L’entrée de la commune © Roland Delpui
L’entrée de la commune © Roland Delpui

«  On est envahis de personnes étrangères. Les migrants, on leur a restauré des maisons, on leur a donné des iPhone. On n’a pas trouvé le remède pour les insérer comme il faut.  » 167 places d’accueil pour les migrants ont été débloquées en Haute-Marne en 2016, à Langres et Saint-Dizier. À respectivement 40 et 80 kilomètres de là. Zéro à Brachay. Il balaye la remarque : «  On veut rester patriotes français. Si on ouvre la porte, ils vont tous débarquer.  » Et poursuit.«  Si on a un hangar pour stocker les bêtes, quand il est plein c’est pas la peine d’en ramener… Enfin je ramène à ce que je connais.  » Alain Philippe, conseiller municipal et ami du maire, a assisté à la fin de l’interview. Il opine du chef et ponctue l’intervention du maire. «  Tu leur as dit qu’on n’était pas raciste, hein ?  »

À Brachay, une opposante farouche

À deux pas de la ferme de M. Marchand, l’irréductible opposante au Front national nous ouvre sa porte. Elle ironise : «  Marine Le Pen est contre l’immigration mais elle a migré chez nous pour faire ses meetings alors qu’elle n’a aucune attache ici . » Des journalistes, elle en a vu débarquer à la pelle depuis que la candidate frontiste a fait de Brachay sa vitrine. Elle est d’accord avec Gérard Marchand sur un point : elle ne se reconnaît pas dans les portraits que la presse a tirés du village.«  Ils ont dit qu’on était des ours, qu’on vivait barricadés avec la carabine dans les mains… C’est faux : on se parle entre habitants, on sait se montrer solidaires. Certains journalistes se sont bien foutus de notre gueule. C’est la récolte de ce qu’a semé le maire. Il a invité Marine Le Pen, n’écoutant que ses opinions politiques. Résultat : on nous colle une étiquette Front national . »

Elle est effarée du discours de Marine Le Pen et ne comprend pas pourquoi le Front national remporte l’adhésion de toute la commune. «  Elle vient pour nous insulter, nous dire qu’on est des oubliés de la République. Qu’elle vienne me dire en quoi je suis une oubliée de la République. Ceux qui le sont, c’est parce qu’ils veulent l’être quelque part. J’ai horreur de son discours.  » La jeune femme travaille sur Joinville, à une quinzaine de kilomètres d’ici. Elle apprécie l’état d’esprit de la municipalité voisine, sans étiquette politique. «  La mairie bouge pour la ville, travaille à redynamiser le centre. Il y a un esprit haut-marnais qui veut qu’il y ait une fatalité historique. Il faut sans arrêt répéter : tentons ! Ce n’est pas le genre de choses que va soutenir le maire de Brachay.  »

La commune, comme beaucoup d’autres en France, s’éteint à petit feu. En cinquante ans, la population a été divisée par trois. Les cafés ont tiré leurs rideaux, la fromagerie et la porcherie aussi. La seule ferme en activité est celle de l’édile. «  Pour boire un coup, il faut aller à Joinville  », constate Gérard Marchand. Depuis 2013, Brachay n’organise plus de fête patronale. «  Ça ne rassemblait pas assez de gens  », explique le maire. «  Alors quand Marine Le Pen vient, c’est jour de fête  ».

« Tout le monde part de Joinville »

«  Vous savez ce que c’est le surnom de Joinville ? La ville des cassos [cas sociaux, NDLR]. Tout le monde part d’ici, la ville se vide petit à petit. D’ailleurs si vous voulez acheter une maison, c’est le moment, ça se vend pour une bouchée de pain  ». Joinville a perdu 8,48 % de son nombre d’habitants sur les cinq dernières années.

Michel est au chômage depuis trois ans. S’il salue l’initiative de la ville qui participe à l’opération « Territoires zéro chômeur », il n’a pas encore retrouvé d’emploi. Dans la zone qui englobe Joinville, le taux de chômage frise les 12 %. «  Avant j’étais bibliothécaire. Impossible de retrouver du travail depuis. Ce n’est pas pour ça que j’irais voter pour Marine Le Pen. Je vais aller voter Macron. Mes enfants sont métisses. Je crois que je n’ai pas besoin d’expliquer pourquoi elle me fait peur.  »

La gare de Joinville © M.Bn
La gare de Joinville © M.Bn

En janvier 2014, deux têtes de sangliers avaient été découvertes dans la cour de la mosquée fraîchement inaugurée. «  Un acte bête et provocateur d’individus stupides alors que la communauté musulmane de Joinville est parfaitement intégrée à la population  », avait déploré à l’époque Bertrand Ollivier, le maire de la ville. À l’élection présidentielle, ici aussi, le Front national bat des records. La candidate frontiste a raflé plus de 30 % des voix, devant François Fillon.

Pour Frédéric Fabre, responsable départemental du Front national, le succès du discours frontiste n’est pas spécifique à la Haute-Marne : il touche tous les départements un peu ruraux. «  Ici, on est dans un département qui se dépeuple. [en 50 ans, la population a chuté de plus de 19 %, NDLR] Les élus sont en place depuis très longtemps. Les électeurs ont complètement désavoué leurs bilans. Ils ont fait voter des lois qui ont participé à la disparition et à l’éloignement des services publics. »

Les électeurs frontistes, « des paumés »

Celui que Frédéric Fabre égratigne à demi-mot quand il évoque «  ces élus en place depuis très longtemps  », c’est François Cornut-Gentille. À la tête de la commune de Saint-Dizier depuis 1995, ce maire Républicain est aussi député de la deuxième circonscription du département depuis 1993. La montée du Front national dans le département, il en a été le témoin direct. «  Si j’avais eu des doutes sur l’importance que prenait le parti dans le paysage politique, le fait de me retrouver en triangulaire avec le PS et le FN aux élections législatives de 1997 aura fini de me convaincre  », glisse-t-il. Le député-maire s’enorgueillit pourtant d’avoir fait beaucoup pour la ville et pour sa circonscription. Et égraine : la création d’une zone commerciale aux abords de Saint-Dizier, la rénovation urbaine pour tenter d’apaiser les tensions entre le centre-ville et le quartier du Bois-Vert (théâtre d’émeutes en 2007), le sauvetage de la base aérienne, plus gros employeur du coin.

La mairie de Saint-Dizier © M.Bn
La mairie de Saint-Dizier © M.Bn

L’élu goûte peu au discours convenu qui explique la montée du Front national avec l’idée que le pays est scindé en deux. La théorie qui oppose la France des riches, ouverte à la mondialisation, et celle des laissés pour compte, celle de Brachay qui se referme sur elle-même, lui apparaît trop simpliste. Plus qu’une cause, la richesse et la pauvreté sont, pour le député-maire, un révélateur du vote frontiste : «  On voit mieux chez nous ce qui est sous jacent ailleurs  ». Le constat de M. Cornut-Gentille est sans appel : «  Le succès du FN, c’est la grande faillite du PS et de mon parti politique [Les Républicains, NDLR] ». Il détaille : «  Depuis 20 ans, 30 ans, le monde a complètement changé. Les politiques ont une immense responsabilité, ils n’ont pas posé de diagnostic. Au lieu d’aider les gens à réfléchir sur ce que devient le monde, chacun va vers son petit électorat et l’encourage dans sa paranoïa.  »

Paranoïaques, les électeurs du Front national ? «  Ils sont complètement paumés  », croit savoir le député-maire. Plus de 71 % des gens ont voté pour lui aux dernières municipales. Au premier tour de la présidentielle, ces mêmes électeurs ont placé Marine Le Pen en tête, à plus de 30 %.«  Les gens ne comprennent plus ce qui leur arrive, ne comprennent plus leur environnement. Ce qui débouche sur un devenir paranoïaque généralisé. Et c’est ça être oublié. Être oublié, ce n’est pas habiter à Brachay. On peut habiter à Neuilly et se sentir oublié. C’est cette mécanique-là qui suscite le Front national.  »

L’opposante au Front national, habitante de Brachay, l’avait martelé : elle refuse d’être considérée comme une «  oubliée  ». Et continuera à défier la candidate frontiste. «  Quand Marine Le Pen est venue en septembre dernier, on est partis toute la journée. On a fermé nos volets bleus. J’y ai collé douze étoiles jaunes. Pour montrer que Brachay c’est d’abord et avant tout une commune européenne. Et que tout le monde ne soutient pas les idées de Marine Le Pen ici.  »

L’opposante au FN avait collé douze étoiles jaunes sur ses volets. © M.Bn
L’opposante au FN avait collé douze étoiles jaunes sur ses volets. © M.Bn

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3 Commentaires

  • Posté par Cool Jacqueline, samedi 6 mai 2017, 14:54

    Il faut arrêter de faire peur !!!!!! Tout le monde sait que c'est Macron qui passera.......

  • Posté par stals jean, samedi 6 mai 2017, 10:20

    Ceux qui ont suivi Macron sur Médiapart ce soir du vendredi 5 mai, se sont rendu compte que ce sera bien lui qui l'emportera ce 7 mai. On peut ne pas être d'accord avec son orientation politique, que d'aucun prétendent être la continuité de la politique instillée par Hollande, ce qui ne sera pas le cas s'il respecte ce qu'il a affirmé sous le feu des questions des journalistes de Médiapart, et que d'autres prétendent reconnaitre en Macron l'incarnation d'une droite qui ne peut que faire le bonheur des banquiers et des multinationales.. Macron de toute façon a l'envergure, la carrure et l'intelligence pour assurer le prestigieux poste, ce que Marine Le Pen n'a pas et n'aura jamais. Les français ne sont pas tous des veaux ni ni des abrutis ni des demeurés. La Fille du vieux nazi ne fera pas plus que 40%, plutôt moins même. Avec ou sans ses hordes de fachos elle sera dans les cordes dimanche soir...

  • Posté par PHILIPPE MARIER, samedi 6 mai 2017, 13:46

    Quelle exemple de bonne conduite à votre réaction: Des mots comme nazi, fachos, et on vous publie, honte à vous, il n'y a pas de nazis en France, ni moins de fachos. Regardez votre image dans le monde, ce n'est pas celle que vous croyez avec ces éditoriums tels que les droits de l'homme, la sécu......Il n'y a pas de patriotisme en France, plus d'identité telles que nos aïeuls ont pu connaitre. Vous ne voyez que votre image dans l'hexagone, celle que vous vous inquiétez de votre voisin sur vous ou quand vous courez à la caisse pour arriver avant l'autre. C'est chacun pour soi en France, il est trop tard, les immigrés nés en France, étant allé à l'école en France, travaillant en France, prennent un camion ou des armes, et tuent des innocents, et vous faites quoi? ben rien, faut y faire face faut suivre françois le bisounours et se laisser tuer gratuitement à cause d'étrangers qui n'ont la place qu'ils espérent avoir en France. Ca c'est un gros probléme que vous et les autres avaient de la merde dans les yeux. La fille du nazi l'avait prédit, un grand homme! Une guerre civile si marine passe, tant mieux, on verrait le vrai visage de l'immigration mal choisie, et de qu'est ce que c'est que les maghrébins.

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