Aréoport: un cas de nuisance sonore?

© Pierre-Yves Thienpont.
© Pierre-Yves Thienpont.

Un micro-trottoir sur les nuisances sonores causées par les avions survolant Bruxelles donne la parole à un riverain de l’aréoport de Zaventem. Appliquant le principe de la tolérance zéro, un auditeur fulmine contre ce pataquès : aéroport, s’il vous plaît, pas aréoport  !

L’interversion de sons est un phénomène bien connu dans l’histoire des langues. Le français présentait autrefois les formes berbis, formage, devenues brebis, fromage. À date récente, on peut citer le célébrissime infractus, qui se substitue quelquefois à infarctus.

Plusieurs explications rendent compte de ces permutations : prononciation plus aisée, action de l’analogie, etc. Soit des tendances qui pèsent, depuis des siècles, sur l’évolution du français. Pas de quoi en faire un infar, donc…

Postscriptum 1

Nombre d’amoureux de la langue française se désolent d’entendre des formes comme *infractus, *rénumérer ou *aréoport. Ces prononciations, considérées comme populaires, seraient révélatrices d’une méconnaissance de l’origine des mots ainsi « écorchés ». Certes, il y a lieu de recommander infarctus, rémunérer et aéroport, mais un peu de recul historique permet de comprendre comment certaines prononciations concurrentes peuvent apparaître.

On a affaire ici à une interversion de sons, phénomène bien connu des linguistes et que l’on rencontre en français à des époques différentes de son évolution. Le mot brebis, par exemple, se prononçait berbis en ancien français (comme en wallon), conformément à l’agencement des sons dans l’étymon latin ºberbicem. Mais, dès les premiers dictionnaires, c’est la forme actuelle qui s’impose, avec une modification de l’ordre des sons dans la syllabe initiale.

La même évolution permet d’expliquer fromage, présent dans de très anciens textes sous la forme forma(i)ge (à comparer avec l’italien formaggio), proche de l’étymon latin formaticum. Comme trouble, qui provient du latin populaire ºturbulus. Ou trousser, issu du latin tardif ºtorsare (à la base du verbe wallon toûrsi « trousser » et de l’adjectif français-wallon toursiveux « farceur »). Ou encore abreuver, dont la forme en ancien français était abevrer, du latin populaire ºabbiberare (de la famille de bibere « boire »).

Il arrive qu’une interversion apparaisse dans le cours de l’histoire d’un mot, mais ne parvienne pas jusqu’à nous. Ainsi, le latin frumentum « céréale ; blé » a donnéforment, furment en ancien français, avec interversion ; mais c’est la forme froment qui s’est imposée dès le français classique. De la même manière, le nom prunelle « fruit du prunelier ; petite prune » se rattache à la famille du latin pruna « prune », mais est attesté en ancien français sous la forme purnelle (que l’on retrouve dans le wallon purnale).

Postscriptum 2

Les formes *aréoport, *infractus, *rénumérer s’inscrivent donc dans une tendance générale de la langue, à l’œuvre depuis les origines du français jusqu’à nos jours. La justification généralement donnée de cette évolution est que celle-ci facilite la prononciation. C’est effectivement le cas pour des mots comme brebis, fromage, dont la réalisation demande moins d’énergie articulatoire que les correspondants berbis, formage. C’est aussi le cas pour infractus, articulatoirement moins complexe que infarctus et pour lequel l’influence de fracture n’est pas à exclure.

L’explication ne vaut toutefois pas pour *rénumérer, *rénumération, semblables à leur correspondant régulier rémunérer, rémunération du point de vue du coût articulatoire. Sans doute faut-il voir dans ces formes l’influence analogique de mots comme énumérer, énumération qui renvoient eux aussi à une réalité « dénombrable ». À ceci près que énumérer et les mots de sa famille se rattachent au latin numerus « nombre », alors que rémunérer est de la famille du latin munus, muneris « cadeau, présent ».

Quant à *aréoport, il évite le hiatus initial de aéroport, ce qui correspond également à une tendance générale de l’histoire du français (même s’il en crée un autre dans la syllabe suivante). La même interversion est observée dans d’autres composés en aéro- : on entend parfois *aréodrome, *aréogare, *aréonautique, *aréosol, etc. À l’inverse, le mot aréopage « groupe de personnes compétentes dans tel ou tel domaine », qui désignait initialement la colline consacrée au dieu Arès, est parfois prononcé *aéropage, sans doute par analogie avec les formes (correctes) aéroport, aérodrome, etc.

Par contre, vous pouvez direaéromètre ou aréomètre… mais en évitant soigneusement de confondre ces deux mots. Le nom aéromètre, composé du préfixe aéro- (du grec aêr, aeros « air »), désigne un instrument qui sert à mesurer la densité de l’air ; le nom aréomètre, composé de aréo- (du grec araios « ténu ; peu dense »), est un instrument qui sert à mesurer la densité d’un liquide.

Le dossier « aréoport » est donc complexe : nul doute que l’on en reparlera sous peu…

Addendum

La chronique du 29 avril dernier, consacrée au pronom ON, a suscité bon nombre de réactions. Dont une question inspirée du titre de l’émission de Laurent Ruquier sur France 2, « On n’est pas couché », où le choix du singulier a été privilégié. Comme l’écrit Pierre Rahier, vu le nombre de chroniqueurs, invités et spectateurs sur le plateau, un pluriel (couchés) serait peut-être le bienvenu.

Sans être obligatoire, toutefois. Le titre « On n’est pas couché » peut être interprété, non comme englobant les personnes impliquées dans la réalisation et l’animation de l’émission, ni même l’audience, mais comme s’adressant à chaque téléspectateur en particulier (à la place d’un tu). Ce renvoi à un interlocuteur unique n’est pas rare, comme l’illustrent les exemples qui suivent (communiqués par Maurits Van Overbeke, que je remercie). Le médecin s’adressant à son patient demandera : « On a passé une bonne nuit ? »  ; la mère parlant à son bébé dira : « Maintenant on va faire un petit dodo. » Dans ces énoncés, la situation d’énonciation permet d’identifier sans équivoque la personne visée par le ON.

 
 
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