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Quand les recteurs, eux aussi, s’étripent

Il n’y a pas que les élections présidentielles qui sont chahutées et dignes d’un thriller. En Flandre, les élections des recteurs d’université n’ont rien à leur envier. À Gand, on multiplie les rounds de scrutin et à Louvain on a évité cette exposition médiatique paroxystique de justesse.

Chronique - Editorialiste en chef Temps de lecture: 4 min

Il ne manque que les Russes. Pour le reste tout y est : les mails suspects, les dépôts de plainte pour infractions, les conflits d’égos, les campagnes virulentes, les scores serrés, les votes blancs et ce fameux dégagisme qui met les favoris hors course. En Flandre, on n’est actuellement pas en train de choisir le président des États-Unis ou de la France, mais c’est tout comme : l’élection d’un recteur d’université est un thriller exposé au grand public.

À l’université de Gand, au moment d’écrire ces lignes, la fumée n’est toujours pas blanche après plusieurs tours de scrutin. L’UGent, qui fête son bicentenaire, innovait cette fois en ouvrant le scrutin aux étudiants et aux membres non enseignants de l’université. Le spectacle donné n’est cependant pas celui d’une démocratie adulte, mais plutôt d’un champ de mines où se multiplient les coups tordus, sous l’œil, dit-on, des bonnes vieilles loges maçonniques.

À la KUL (Leuven), on a tenté en fin de parcours de se protéger de ce désastre pour l’image, en désignant le nouveau recteur en un seul tour. Mais les rebondissements n’ont pas manqué, pour finalement arriver à un score séparant les deux candidats de quelques dizaines de voix seulement, acté ce mardi à 22h. L’affiche louvaniste était sexy, car c’était un « BV » (un bekende vlaming, un flamand connu), qui remettait sa couronne en jeu. Le recteur en place, Rik Torfs, est une figure très médiatique au nord du pays, connu pour ses sorties tonitruantes, son adhésion puis sa désaffection du CD&V, ses prises de position ironico-cruelles, son positionnement souvent à rebrousse poil et provoquant sur tous sujets d’actualité, ou non. Son personnage était aussi très apprécié du côté francophone où ce parfait bilingue s’était fait d’abord remarquer pour sa connaissance de l’église catholique, au titre de spécialiste à l’esprit libre, du droit canon. Sa position de recteur n’avait en rien modifié sa volonté d’intervention récurrente et sur tous thèmes dans la sphère publique. Il avait d’ailleurs conservé un poste de chroniqueur au Standaard, multipliant les apparitions en radio ou en télévision. A-t-il poussé le bouchon médiatique trop loin ? C’était en tout cas l’avis de son challenger, Luc Sels, sociologue de l’entreprise et actuel doyen de la faculté d’économie et des sciences de l’entreprise. C’est sur le thème du retour à une image plus apaisée, moins clivante et provocatrice de la KUL, que ce dernier, aussi sobre que son concurrent est « coloré », a fait campagne, séduisant les étudiants, le personnel technique et administratif ainsi que les assistants.

Mardi soir, Rik Torfs perdait la partie, créant l’événement au point de faire la manchette de tous les journaux flamands. Il faut dire que vu de Flandre, l’événement est peu banal : c’est la première fois depuis 1981, qu’un recteur sortant de la KUL voyait sa reconduction contestée par un opposant, c’est aussi la première fois qu’il perdait au terme de cette confrontation.

KUL: Rik Torfs perd son poste de recteur

Une campagne délétère

Hier, on saluait l’acceptation par le perdant du résultat très serré, qui préservait l’image in fine de l’université en lui évitant les affres gantoises. Mais personne n’était dupe, on était passé près du pire tant l’ambiance était devenue délétère au fil des semaines : un recours auprès de la Commission électorale avait été déposé par le challenger pour dénoncer la tentative de manipulation du vote par le chef de cabinet de Rik Torfs, l’Union des étudiants avait déposé plainte contre Herman Daems, président de la dite Commission (et du conseil de la KUL) pour soupçons de partialité. « Un vaudeville » écrivait la presse, alors que les partisans de Luc Sels dénonçaient l’arrogance du pouvoir en place, son manque de transparence et de consultation interne. Au bout du compte, Rik Torfs a conservé l’adhésion du corps académique, mais sans que cela suffise à lui sauver la tête.

Dans De Morgen, l’éditorialiste Bart Eeckhout rappelait cruellement qu’il y a deux ans, à Amsterdam, les étudiants néerlandais étaient quasi montés sur les barricades pour réclamer une gouvernance inspirée des universités flamandes. Une délégation de recteurs était même allée diffuser la bonne parole à leurs collègues du nord, histoire de les remettre dans le droit chemin en leur expliquant comment conjuguer élections ouvertes et sérénité…

Le Graal du diplôme universitaire ne permettrait donc pas d’échapper aux travers de la lutte pour le pouvoir ? « Roi, amiral ou recteur : quand le pouvoir est à conquérir, tous se mettent à genoux », concluait l’éditorialiste flamand.

Tous ? Oui, même côté francophone, on s’est étripé à certains moments au sommet de l’université . On se souvient de la fin de règne et de la succession du recteur Delvaux à l’UCL. À Namur aussi, la course fut serrée il y a quelques années.

« Que vive la démocratie », déclarait mardi soir, beau joueur, Rik Torfs. Nous lui laisserons la conclusion.

 

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