Pourquoi Macron sera un président différent

Pourquoi Macron sera un président différent

C’est bien la seule chose qui se passera comme prévu au terme de cette folle présidentielle. Enfin, presque comme prévu. Car si le protocole sera immuable dimanche à 10 heures pour la passation de pouvoirs, il y aura tout de même une particularité. François Hollande remettra seul les clés du Palais à son successeur Emmanuel Macron. La cérémonie se déroulera sans les premières dames. Pas de Brigitte sur les images. Du moins pas au premier plan et dans un premier temps. Julie Gayet n’étant jamais apparue en public lors du mandat du président sortant, il n’est pas prévu que celle-ci joue la Première dame du dernier jour. L’épouse du nouveau chef de l’État devrait malgré tout figurer au nombre des invités…

François Hollande a voulu une passation de pouvoir « simple, claire et amicale », selon les quelques confidences qu’il a glissées à l’AFP. « Je ne transmets pas le pouvoir à un opposant, c’est quand même plus simple ».

Après s’être déjà affiché plusieurs fois cette semaine en compagnie de son ancien conseiller et ministre, François Hollande continuera dans le registre paternel. « Je m’assurerai que tous les dossiers sur les sommets internationaux soient bien préparés, que les sujets économiques et industriels soient bien appréhendés », a ajouté celui qui transmettra comme de coutume les fameux codes nucléaires.

Rendez-vous chez Merkel

Une fois investi, le nouveau président se rendra dès lundi à Berlin pour une rencontre avec la chancelière Angela Merkel. Il pourrait ensuite se rendre auprès des troupes françaises engagées à l’étranger.

En début de semaine, il devrait aussi nommer son Premier ministre et former dans la foulée son nouveau gouvernement.

Mais au fait, de Hollande à Macron, qu’est-ce qui va vraiment changer à l’Elysée ? Au-delà du programme d’Emmanuel Macron, que Le Soir a décrypté tout au long de la campagne, quel style de présidence s’apprête-t-il à incarner ?

La méthode, l’affichage, le rythme, le calendrier : beaucoup de choses opposent celui qui se voulait président « normal » et celui qui s’annonce président « jupitérien ».

1.

Le quinquénnat : fini, la présidence normale

François Hollande en avait fait l’un de ses arguments de campagne en 2012. Il serait un « président normal ». L’objectif était évidemment de marquer sa différence avec son prédécesseur Nicolas Sarkozy, dont « l’hyperprésidence » n’avait pas agacé que son Premier ministre, François Fillon, taxé de simple « collaborateur ». François Hollande avait poussé l’argument jusqu’à faire ses premiers déplacements… en train. Il en est vite revenu.

Emmanuel Macron veut au contraire une présidence qu’il décrit comme « jupitérienne  », autrement dit qui a de la hauteur. Ses premiers (longs) pas de président élu, dimanche soir au Louvre, ont donné le ton. «  Je ne veux pas être le président du quotidien, de l’anecdote, je ne veux pas intervenir tous les jours sur tous les sujets », a-t-il prévenu alors que son prédécesseur s’est souvent vu reprocher d’être dans le commentaire de sa propre action.

Emmanuel Macron veut être au-dessus de la mêlée et fixer le cap du quinquennat tout en laissant agir son gouvernement. «  Je ne crois pas au président normal. Les Français n’attendent pas cela, au contraire. Un tel concept les déstabilise, les insécurise », estime-t-il. Il ajoute même : « Cela fait courir un risque psychologique collectif  ».

2.

Un style météore : plus d’ancrage de terrain

Emmanuel Macron n’a jamais été élu. Jamais. Pas le moindre petit mandat de conseiller municipal ou de conseiller général. «  Les types qui font les thés dansants le dimanche depuis trente ans enragent de voir débarquer ce blanc-bec qui n’avait pas vu un électeur de sa vie avant de se lancer dans cette présidentielle ! », se marre encore Nicolas Brimo, vieux briscard du Canard enchaîné. Le journaliste se souvient, lui, de la petite permanence de François Hollande à Tulle, « avec le plumard dans l’arrière-boutique avec son couvre-lit en acrylique dessus  ».

Emmanuel Macron, c’est Usain Bolt. Il ne marche pas, il sprinte.

Il y a à peine treize mois que l’ancien banquier de Rothschild, passé par le secrétariat général adjoint de l’Elysée, a fondé son mouvement. Il n’a été ministre que deux ans. Sa propre femme Brigitte assure que ce dessein élyséen n’était d’ailleurs pas précoce chez Emmanuel Macron. Elle le voyait plutôt faire une carrière « littéraire ». François Hollande, lui, n’avait jamais été ministre avant de conquérir l’Elysée il y a cinq ans. Mais lui, c’est plutôt en marche nordique qu’il a atteint le sommet. Les deux bâtons sur lesquels il s’est appuyé : ses mandats locaux et le Parti socialiste. Son premier mandat de conseiller municipal d’opposition, à Tulle en Corrèze, remonte à 1983. Il avait ensuite dirigé le PS de 1997 à 2008.

3.

Des ordonnances : gare au dialogue social

L’un insistait sur le dialogue social. L’autre veut légiférer par ordonnances. Pour réformer à la hussarde, comme Dominique de Villepin qui considérait (on appréciera) que la France était «  comme une femme qui rêve d’être prise ». Non, pour aller vite. Tout en haut de l’agenda de Macron : l’aménagement de la loi Travail, qu’il veut ramener à sa version initiale : celle qui prévoyait plus de flexibilité pour les entreprises.

Le nouveau président envisage notamment la possibilité pour l’employeur de mettre en place des référendums d’entreprise (jusqu’ici, ceux-ci n’étaient réservés qu’aux salariés). Il veut aussi rétablir le plafonnement des indemnités prud’homales en cas de licenciement, une mesure que le gouvernement Valls avait retirée après de nombreuses manifs. Un « front social » souhaite d’ailleurs la « bienvenue » à Emmanuel Macron avant même son investiture. Les syndicats avertissent qu’ils se mobiliseront en cas de passage en force.

François Hollande prévient son successeur : « Oublier le dialogue social peut coûter cher ». Hollande sait le prix des passages en force : le recours par le gouvernement Valls à l’article 49-3 pour adopter la loi Macron pour la croissance puis la loi El-Khomri sur la réforme du travail a profondément fracturé la gauche.

4.

Un statut pour la première dame  : ciao, la femme cachée

Après le premier baiser exigé au son des accordéons le soir de la victoire, Valérie Trierweiler s’était faite discrète. Jusqu’à son premier tweet incendiaire puis son livre vengeur « Merci pour ce moment ». De statut, la première « first lady » n’en a pas eu. Pas plus que la seconde, Julie Gayet, dont la relation avec le président Hollande a été révélée en janvier 2014 par Closer avec le fracas que l’on sait. Même dans le livre « Un président ne devrait pas dire ça », François Hollande si bavard, n’a pratiquement pas dit un mot de la compagne avec laquelle il n’est jamais apparu en public.

À l’inverse, le nouveau président revendique la présence à ses côtés de Brigitte Macron à laquelle il veut accorder un vrai statut de « première dame ». « Je souhaite qu’un cadre soit défini », dit-il. « Elle n’aura pas un rôle dissimulé derrière un tweet ou une cachette », glisse-t-il même. Brigitte Macron, très active dans la campagne, prend elle-même déjà à cœur sa prochaine fonction. Comme ancien prof, elle veut s’investir dans l’éducation. Trois quarts des Français ne sont pourtant pas favorables à la création d’un statut de première dame à l’américaine, si l’on en croit un sondage YouGov.

5.

Un « spoil system » à l’américaine  : l’administration chamboulée

Renouvellement à tous les étages. C’est du moins ce que promet Macron. À l’Elysée, un jeune homme de 39 ans, donc. À l’Assemblée nationale, des candidats investis dont la moitié (du moins dans la première fournée) sont issus de la société civile. Au gouvernement aussi, le vainqueur de la présidentielle promet de nouvelles têtes. Il ne manquait plus que le coup de neuf dans l’administration. Emmanuel Macron défend l’idée d’un « spoil system » à l’américaine. Avant fin 2017, il prétend remplacer ou confirmer la totalité des hauts fonctionnaires, des préfets et des ambassadeurs. Le but : mettre de l’huile dans les rouages entre les cabinets ministériels et l’administration. «  Je veux mettre l’appareil d’État sous tension  », dit Emmanuel Macron.

Ce serait une petite révolution, l’administration française n’étant pas censée changer avec le personnel politique, le principe étant la continuité de l’État. Sauf qu’avant lui et sans le claironner, ses prédécesseurs ne se sont pas toujours privés de choisir « leurs » hauts fonctionnaires. François Hollande n’avait cependant pas fait le grand ménage. Il avait notamment conservé un directeur du Trésor choisi avant lui par Nicolas Sarkozy. Avant de s’apercevoir qu’il freinait des quatre fers pour accoucher des réformes fiscales… et de finalement le remplacer !

6.

Un étatde disgrâce  : combattu avant même d’être investi

On le disait déjà il y a cinq ans. François Hollande ne connaîtrait pas d’état de grâce. La situation économique ne le permettrait pas. Mais l’ancien président avait malgré tout un capital sympathie dû à sa personne et au désir des Français d’en finir avec les excès de la présidence Sarkozy. Sa cote de confiance, mesurée au début de son mandat par la Sofrès à 55 % n’a tenu bon que trois mois avant de plonger de façon quasi continue pour finir à la cote la plus basse jamais atteinte par aucun président avant lui sous la Ve République. «  Le dévissage se produit au moment des premières vacances d’été de Hollande  », selon Jérôme Fourquet, de l’Ifop. Le contraste est alors trop fort entre un président qui se repose (tout en augmentant les impôts) et des Français qui souffrent. Une succession de couacs alimente ensuite un procès en « amateurisme ». Emmanuel Macron pourrait bien ne même pas disposer d’un trimestre de mansuétude. Il n’est pas encore investi qu’il est déjà mis en cause. Par les conditions de son élection d’abord : s’il l’a emporté la semaine dernière avec 66 % sur Marine Le Pen au second tour, c’est avec une abstention (25%) et un nombre de bulletins blancs et nuls records (12%). Par ses intentions de remodeler la loi travail, ensuite. Un troisième tour social pourrait bien très vite se jouer dans la rue.

7.

Une transgression  : terminée, la prudence de sioux

François Hollande présidait comme on marche sur des œufs. Souvenir d’une histoire franco-française surréaliste à l’hiver 2013-2014, lors du tournant du quinquennat avec l’adoption du pacte de responsabilité (40 milliards d’allégements de charges pour les entreprises en échange de la création d’emplois). Il aura fallu que la question soit répétée plusieurs fois à François Hollande pour qu’il admette du bout des lèvres que oui, il se considérait comme « social-démocrate ». Ce qui a créé le phénomène Macron, c’est en revanche la transgression (comme Manuel Valls avant lui, d’ailleurs). L’ancien banquier de Rothschild n’a aucun tabou vis-à-vis de l’argent.

Aucun problème à aborder avec les jeunes de banlieue le rêve de devenir millionnaire. Aucun souci avec les totems de la gauche (a fortiori depuis qu’il l’a quittée, évidemment) comme les 35 heures et l’impôt sur la fortune. Aucun mal non plus à défendre avec énergie son couple atypique. Aucune peine à briser le « politiquement correct », comme quand il évoque lors d’un déplacement dans le Nord, le taux d’alcoolisme et la mortalité plus élevée des habitants, statistiques à l’appui. Aucune difficulté, cela va sans dire, à s’affranchir des codes politiques et des partis. Mais son esprit de transgression résistera-t-il à l’exercice du pouvoir ?

8.

Une course de vitesse : dans le dur tout de suite

François Hollande a pris le temps. Trop, et c’est bien l’une des choses qui lui ont été reprochées. Il lui a fallu une année entière pour faire voter le mariage pour tous, la principale réforme de société qu’il avait promise (avec le droit de vote des étrangers qui, lui, n’aura jamais été accordé). Cette réforme ne lui coûtait pourtant pas un euro. Mais François Hollande ne voulait pas « brusquer » la société. De même, il a attendu plus d’un an et demi avant d’annoncer la vraie couleur de son quinquennat. Élu alors qu’il avait fait campagne contre la finance, il annonce le 31 décembre 2013 seulement qu’il va promouvoir une politique de l’offre, avec le fameux pacte de responsabilité alors qu’une partie de la gauche réclame un plan de relance. Le malentendu ne sera jamais dissipé et Hollande est déjà complètement démonétisé quand il lance malgré tout sa réforme ultra-sensible du marché du travail. Résultat : même en faisant passer le texte en force, il ne parvient à faire adopter qu’une version très édulcorée du texte initial qui prévoyait plus de flexibilité. Emmanuel Macron veut faire tout l’inverse : commencer par le dur. Après une loi sur la moralisation de la vie politique (une promesse faite à François Bayrou lorsqu’ils ont scellé leur alliance en février), il s’attaquera à la loi Travail en agissant par ordonnances.

9.

Un bilan de l’action  : le Parlement plutôt que la presse pour contrôler

François Hollande avait promis, comme d’ailleurs Nicolas Sarkozy avant lui, de rendre régulièrement compte de son action devant la presse. Il avait ainsi évoqué une grande conférence de presse tous les six mois. La promesse n’a d’ailleurs été que partiellement tenue : il y aura eu six grands rendez-vous avec la presse, mais plus aucun depuis septembre 2015. Emmanuel Macron, lui, souhaite rendre compte de son action devant le Parlement. Il veut d’ailleurs alléger le travail législatif des élus (il trouve qu’un an en moyenne pour adopter une loi, c’est trop, et il veut donc limiter le nombre de navettes parlementaires en faisant de la procédure d’adoption d’urgence des lois la procédure par défaut) pour qu’ils puissent parallèlement se consacrer à l’évaluation des politiques menées. Le nouveau président promet aussi de présenter chaque année le bilan de son action (sur le plan national comme sur le plan européen) devant le Congrès (Assemblée nationale et Sénat) réuni à Versailles. Ce serait une sorte de « discours sur l’état de l’Union » à l’américaine. En campagne, le candidat avait aussi évoqué des dispositifs innovants pour évaluer le travail parlementaire. Il était question de jurys citoyens ou de comptes rendus de mandats via les réseaux sociaux.

10.

Des troupes sous contrôle  : dehors, les frondeurs !

Dès le début de son quinquennat, François Hollande avait dû composer avec les députés frondeurs. Les investitures avaient en effet été décidées par l’ancienne patronne du Parti socialiste Martine Aubry. Et François Hollande avait choisi de « faire avec ». Il l’a bien regretté. Trente à quarante députés jugeant sa politique économique trop libérale l’ont freiné dans sa volonté de mener ses réformes sociales-démocrates.

En renouvelant profondément les investitures pour l’Assemblée nationale (sur les trois quarts des candidats députés déjà présentés, 95 % ne sont pas des députés sortants) et en faisant la part belle à la société civile (la moitié des candidats), c’est aussi cela que vise le nouveau président Macron : une majorité d’élus qui feront allégeance totale à son projet (ils ont dû rédiger une lettre de motivation avant d’être choisis) et qui seront dès lors toujours au rendez-vous lors des votes. C’est aussi pour cela qu’il a tenté de tenir Manuel Valls à distance en ne lui accordant pas l’investiture d’En Marche tout en ne lui opposant pas de candidat en face (Macron espère avoir une majorité absolue sans avoir besoin de lui).

Emmanuel Macron voulait aussi tenir les Etats-majors des partis à distance. Les premières turbulences avec l’exigeant allié Bayrou montrent qu’il n’avait pas tort. Pour ne pas être empêché de faire ce que l’on veut, mieux vaut ne dépendre de personne.

 
 
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