Édouard Philippe, du Havre à Matignon

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Edouard Philippe © Reuters
Edouard Philippe © Reuters

PARIS

De notre envoyée permanente

Un type qui pendant la campagne présidentielle tient une chronique « Vu de droite » dans un journal de gauche (Libé). Un gars qui se laisse filmer par un vieil ami « gauchiste » (Laurent Cibien) pour un doc baptisé « Édouard, mon pote de droite  ». Un homme qui a sa carte de LR mais qui a d’abord admiré Michel Rocard. Un député qui, en lançant la campagne législative de l’équipe des Bleus dans sa circonscription il y a quelques jours à peine, fait l’éloge de la « transgression ».

Cruel: Emmanuel Macron vu par Edouard Philippe

Édouard Philippe, 46 ans, jusqu’alors député-maire du Havre, avait tout pour plaire à Emmanuel Macron. Il est le « shaker » dont le nouveau Président avait besoin pour son cocktail de refondation politique. En recrutant ce juppéiste, le successeur de François Hollande espère siphonner une partie de la droite à défaut de la faire exploser. Il avait besoin de chercher dans l’autre camp celui qui pourrait ramener la balance de son mouvement à l’équilibre, lui qui penchait jusqu’ici trop à gauche et au centre.

L’homme qui succède à Bernard Cazeneuve n’est certes pas « la » prise de guerre dont on aurait pu rêver le nouveau Président. Celui-là s’appelait Xavier Bertrand, patron de la région des Hauts de France, mais l’a éconduit. Au moins celui-ci n’a-t-il pas peur de se jeter à l’eau, lui qui s’était déjà baigné dans le port du Havre pour honorer un pari sur l’unification de la Normandie.

Édouard Philippe n’a jamais été ministre. Même sa silhouette de grand escogriffe était jusqu’alors inconnue du plus grand nombre. Et pour cause : il cultive la discrétion. « Quand je suis devenu maire du Havre en 2010, j’ai dit aux journaux locaux : « Posez-moi toutes les questions que vous voulez mais ne prenez jamais une seule photo de ma famille ». La « peopolisation », jugeait-il, « c’est dévastateur pour les hommes politiques  ». Il va falloir qu’il s’habitue à la lumière…

Une parole, c’est une parole

Énarque, Édouard Philippe, né à Rouen de parents profs de gauche, fait ses classes dans l’ombre de l’ancien maire du Havre Antoine Ruffenacht, directeur de la campagne présidentielle de Jacques Chirac en 2002. Au terme de cette folle élection où Jean-Marie Le Pen se hisse en finale, Jacques Chirac en tire la leçon et fonde l’UMP pour rassembler la droite et le centre. Alain Juppé en est le premier président. Édouard Philippe devient son bras droit. Les deux hommes ne se quittent pratiquement plus. Quand l’aîné s’exile au Canada après sa condamnation dans l’affaire des emplois fictifs du RPR, le plus jeune se fait avocat. Quand, après son retour au gouvernement sous Sarkozy en 2007, Alain Juppé doit quitter précipitamment son grand ministère de l’Environnement après avoir été défait aux législatives. Édouard Philippe fait alors une incursion chez Areva comme directeur des affaires publiques. Il fait de l’intégrité sa vertu. Même quand il dépasse les limitations de vitesse, il passe à confesse. Après avoir soutenu Juppé tout au long de la primaire, ce n’est pas pour rien qu’il lâche Fillon. «  Une parole, c’est une parole », dit-il alors.

Peu à l’aise avec la ligne jugée trop radicale de LR, Édouard Philippe réfléchissait à l’idée de créer un nouveau parti de centre droit. Il a finalement entendu l’appel d’En Marche. Pour rejoindre Macron, il rompt le cordon. Alain Juppé lui renouvelle son amitié mais ne le suit pas dans cette aventure, préférant rester parmi les siens. Ainsi de Gilles Boyer, l’ancien directeur de campagne du maire de Bordeaux, qui refuse cette fois de coécrire avec celui qu’il considère comme « un frère » un nouveau polar politique (ils en ont commis deux) dont l’épilogue reste cette fois incertain.

En entrant dans « l’enfer de Matignon », Édouard Philippe devient de facto le leader de la campagne législative de « La République En Marche ». Ce fan de Bruce Springsteen vient juste de changer de Boss. Trop précieux, « Dédé », le collectionneur de boutons de manchettes, pour combattre François Baroin et retourner ses troupes ? Méfions-nous de celui qui partage avec Manuel Valls une passion et une pratique régulière de la boxe.

C’est lui-même qui le dit : Édouard Philippe est prêt à donner des coups autant qu’à en recevoir. Ça tombe bien : ils pleuvent de gauche comme de droite. Le prix de l’uppercut revient à Emmanuel Maurel, député PS tendance frondeur. Sur Twitter, il enterre ainsi cette folle présidentielle : « Tout rentre dans l’ordre : on a finalement Hollande et Juppé ».

Comment Macron déchire la droite après avoir torpillé la gauche

Par Marine Buisson

© Photos News
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L’opération renouvellement est en marche. Avec la nomination du juppéiste Edouard Philippe à Matignon, Emmanuel Macron confirme sa volonté d’élargissement et sa mission, à peine voilée, de faire voler la droite en éclats. En choisissant un homme de droite modérée, le nouveau président ravive de douloureuses dissensions. Chez Les Républicains, la nomination de l’un des leurs, comme il fallait l’anticiper, divise.

Chez les droitiers convaincus, les éléments de langage sont déjà bien installés. « Des débauchages individuels » n’ébranleront pas une « solide » famille politique. Le député sarkozyste Sébastien Huygue, est plus cru : « Emmanuel Macron a torpillé le PS, il essaye de torpiller la droite, c’est de bonne guerre ». Le député du Nord, qui pointe qu’Edouard Philippe « se met en dehors des Républicains de lui-même », veut tout de même se montrer collaboratif : « Certaines propositions de Macron pourraient nous convenir, notamment celle de la réforme du code du travail. On demandera une inflexion sur d’autres propositions comme la lutte contre la délinquance, le renforcement des moyens de police… » Sans pour autant envisager de rejoindre Emmanuel Macron : « On a un président de gauche, un premier ministre de droite. On va essayer d’avoir une majorité à l’Assemblée nationale pour avoir une certaine cohérence. »

L’espoir de la revanche dans les urnes

Même son de cloche du côté de Georges Fenech, député du Rhône proche de Nicolas Sarkozy : « Nous ne nous inscrirons jamais dans une opposition brutale, frontale, bête et méchante. Mais d’une manière générale, le projet d’Emmanuel Macron et celui des Républicains sont très différents ». L’objectif est clair : imposer une cohabitation, avec François Baroin en leader, ou rester dans l’opposition. « La nomination d’Edouard Philippe est peut-être purement éphémère », espère à demi-mots Georges Fenech. « Sans majorité aux législatives, il faudra que Macron tire les conséquences. Baroin pourrait incarner la cohabitation ». S’ils sont inquiets pour leur parti politique, les deux députés s’en cachent bien. Et se permettent de tacler le nouveau Premier ministre au passage. « Je ne suis pas inquiet pour la famille. C’est la nomination de quelqu’un issu de nos rangs, oui, mais pas d’un de nos leaders. D’autres personnalités, comme Xavier Bertrand, n’ont pas voulu y aller », glisse Sébastien Huygue. Des républicains qui s’accrochent plus que jamais à l’espoir d’une revanche dans les urnes.

Si Alain Juppé a rappelé qu’il soutiendrait les candidats républicains aux législatives, certains de ses proches sont (beaucoup) moins catégoriques. Un indice : ils félicitent chaleureusement Edouard Philippe. Parmi eux : Bruno Le Maire, Fabienne Keller, Franck Riester… Moins subtils, une vingtaine d’élus LR, dont Thierry Solère, Gérald Darmanin, Benoist Apparu et Christian Estrosi ont opté pour la publication d’un communiqué appelant à « répondre à la main tendue par le président de la République ».

 
 
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