À Anderlecht, seul le titre compte

A Anderlecht comme ailleurs, l’ère était au semi-professionnalisme, après les heures de bureau ou à la sortie des pauses à l’usine, les primes se comptaient en centaines de francs. Quand ils ne traversaient pas la Belgique en autocar, au son d’un moteur toussotant qui les empêchait de s’entendre jouer aux cartes, les joueurs du Sporting partaient disputer en tram les derbys à l’Union, au Racing ou à La Forestoise. Autant de champs de ruines abandonnés sans un mot d’excuse à leurs propriétaires après le passage du bombardier Jef Meermans, l’un des hommes clés du premier des 34 titres mauve et blanc, conquis en juin 1947.

C’était ensuite l’époque, plus rock’n’roll, où les rouflaquettes trouvaient leur prolongement vestimentaire dans les fuseaux de pantalons reprenant de l’amplitude en bout de course ; les fameuses pattes d’eph des romans-feuilletons sur papier glacé de la génération Van Himst, Verbiest, Jurion, Puis et consorts. Une bande de copains d’alors, qui collectionnaient les titres à la queue-leu-leu, les conquêtes et les premiers coupés sport.

Le Sporting est une machine à gagner : 34 titres dans un intervalle de 70 saisons

C’était, une dizaine d’années plus tard, l’époque où l’amoncellement de trophées nationaux se mit tout d’un coup à ne plus soutenir la comparaison avec un nouvel arrivage. Une argenterie plus rutilante encore, composée de deux Coupes des Coupes (1976, 78), d’une Coupe de l’UEFA (1983) et de deux Supercoupes d’Europe (1976, 78). Les wonder boys d’alors avaient pour noms Rensenbrink, Haan, Coeck, Van der Elst, Vercauteren, auxquels succédèrent les Lozano, Olsen, Peruzovic, Brylle, Vandenbergh et le jeune Scifo pointant le bout du museau à la fin de ce cycle magique pour un club désormais confortablement établi à la tête de l’establishment footballistique belge.

C’était enfin, pour assurer la transition d’un siècle à l’autre, le passage de témoin entre la génération des Degryse, Nilis, Albert, Zetterberg et ce que l’on peut appeler sans crainte de démenti, la dernière grande équipe d’Anderlecht. Celle des joyeux iconoclastes de 2000-01 (Koller, Radzinski, Dindane, Goor, Baseggio, De Wilde et autre Stoica) qui se sont amusés, un automne durant, à déboulonner de leur socle des légendes statufiées comme Porto, le Real Madrid, Manchester United, la Lazio Rome ou le PSV.

On ne dure pas sans vouloir durer

Tout cet étalage patrimonial pour dire quoi, en fait ? Tout simplement pour conclure qu’on ne dure pas sans vouloir durer. Qu’on ne vit pas de son passé sans injecter et réinjecter sans cesse des moyens importants pour s’assurer un futur. De génération en génération, de victoires en déboires, de déboires en nouvelles victoires, Anderlecht a toujours su établir l’ordre de ses priorités. Et parmi celles-ci : gagner. « Ici, seule la première place importe : tout autre classement ne compte pas, nous rappelait récemment le manager général Herman Van Holsbeeck. A Anderlecht, on doit gagner tous les trois jours, pas tous les trois ans », grinçait-il en reprenant à son compte un adage de la maison plus ancien encore que les murs du stade Vanden Stock.

Le Sporting est une machine à gagner : 34 titres dans un intervalle de 70 saisons entre le premier sacre et le dernier en date, encore tout chaud d’hier soir. Une concentration de talent au mètre carré à nul autre pareil, un certain nez pour le dénicher ou le débaucher, et surtout, une assise financière gérée avec une seule et unique perspective : réinvestir les bénéfices dans le foot. Et uniquement là, contrairement à ces investisseurs à la petite semaine qui, depuis l’arrêt Bosman, prennent la présidence de clubs comme on tente un coup en bourse. Et lorsque les moyens viennent à manquer pour rivaliser sur le marché des transferts, le centre de formation 2.0 vient parer aux besoins. Avec le transfert de Tielemans à Monaco et le probable départ de Dendoncker aux alentours de 15 millions, ce sont ainsi un peu plus de 85 briques (avec les ventes de Kompany, Vanden Borre, Lukaku) depuis dix ans qui ont été réinvesties directement dans les titres suivant le chapelet de départs.

Reste pour le nouveau champion à continuer à vivre avec son temps. A une époque où les cycles de vie des équipes durent le temps d’une floraison. Jusqu’à ces dernières années, un directeur sportif pouvait espérer vivre sur sa politique de transferts l’espace de trois saisons. Une base de travail aujourd’hui parfaitement obsolète pour un club comme le Sporting devenu, en cette période de belgian hype, le cœur de cible de toutes les premières moitiés de classement des grands championnats.

Plus que jamais, au lendemain de ce sacre qu’il attendait depuis trois ans, Anderlecht va se retrouver confronté à la nécessité de se réinventer. Moins d’un an après le grand nettoyage du vestiaire, Herman Van Holsbeeck et René Weiler devront repartir au feu dès demain. Pour reconquérir après avoir conquis. Pour gagner encore et encore. Comme tous les ans. Depuis une éternité. Et pour l’éternité.

 
 
À la Une du Soir.be
À découvrir sur Le Soir +

Vos réactions

Règles de bonne conduite / Un commentaire abusif? Alertez-nous