Accueil La Une Belgique

«Waterloo, défaite glorieuse de la France»

Pour l’historien Jean Tulard, Napoléon n’a pas subi une défaite décisive à Waterloo. Au lendemain de la Bataille, il gardait le choix des armes. Il a pourtant décidé de se retirer pour mieux écrire sa légende. Sa plus grande victoire.

Journaliste au service Forum Temps de lecture: 10 min

Jean Tulard. Il est, dit-on, le pape des études napoléoniennes, l’historien français qui a sorti l’Empereur et l’Empire des livres mémorialistes pour en faire un vrai sujet d’histoire scientifique. Auteur de nombreux ouvrages sur l’homme et la période, dont un remarquable Dictionnaire Napoléon, il en parle sur un air mi-amusé mi-gourmand. A-t-il vraiment perdu à Waterloo, Napoléon ? Jean Tulard répond à la question en invoquant sa grande passion : le cinéma.

Waterloo, est-ce vraiment une défaite pour Napoléon ?

Waterloo est la bataille la plus représentée au cinéma. C’est déjà un premier indice. Austerlitz, Iéna ou Eylau ont inspiré quelques films. Waterloo en a inspiré quarante. C’est elle qui l’emporte. Des films en allemand dont celui de l’Autrichien Karl Grune qui vient d’être restauré. Des films anglais. Quelques films belges. Et puis il y a le Waterloo de Sergueï Bondartchouk qui réunit à la fois un Russe (le réalisateur), un producteur italien (Dino De Laurentiis) et la Paramount américaine. C’est une bataille qui fascine absolument tous les pays. Il y a en revanche peu de films français, si l’on excepte les évocations de Waterloo que font Abel Gance, Sacha Guitry et Jean-Paul Le Chanois. De la même manière, la Bataille a été aussi la plus peinte des batailles avec une masse énorme de peintures anglaises. Idem dans la littérature où Waterloo est la bataille la plus évoquée. A commencer par Stendhal et Victor Hugo.

Napoléon peut dire merci à Victor Hugo. N’a-t-il pas littéralement transformé ce qui est une défaite française en une victoire française ?

N’oubliez pas que 80 % des gens qui se retrouvent aujourd’hui sur le champ de bataille de Waterloo croient que c’est une victoire française. Pourquoi Victor Hugo a-t-il transformé et embelli cette bataille ? D’abord, parce que la chute des géants a quelque chose de grandiose. Elle fait d’une défaite glorieuse une épopée. Pourquoi « glorieuse » ? Pourquoi a-t-on le sentiment que les Français n’ont pas été battus ? Parce que Hugo raconte la Bataille en introduisant le premier le mot de Cambronne. Si on vous parle de Waterloo, que retenez-vous ? « La garde meurt mais ne se rend pas » et « merde ! ». Et à juste titre. Car si on regarde la Bataille de Waterloo, il n’y a pas de manœuvres stratégiques contrairement à Austerlitz. A Waterloo, Wellington s’est retiré à Mont-Saint-Jean. Napoléon était en face et n’a même pas cherché à le contourner. Il a attaqué de front. Il n’y a pas eu de mouvement stratégique. C’est surtout le suspense qui a fait la bataille de Waterloo, ce qu’a très bien compris Victor Hugo. Grouchy était attendu par Napoléon, mais c’est son ennemi Blücher qui est arrivé ! Waterloo, c’est Hugo qui crée le suspense de la Bataille. Si la France est vaincue, c’est de manière glorieuse. Retenez : « Waterloo, défaite glorieuse de la France. »

Le journaliste anglais Stephen Clarke publie en ce moment un livre intitulé « Comment les Français ont gagné à Waterloo ? ». A l’entendre, depuis Victor Hugo, vos compatriotes font tout pour que la bataille soit une victoire. Un déni qui suppose une arrière-pensée romantique et/ou nationaliste. Qu’en penser ?

Waterloo 1815, ce n’est pas l’effondrement de 1940. A Waterloo, rien n’est encore perdu. Napoléon bat certes en retraite mais l’armée de Grouchy, c’est-à-dire la moitié de ses effectifs, est intacte. L’armée de Lamarque est en Vendée. D’autres sont aux frontières. Et Paris veut se défendre. Les ouvriers parisiens demandent des armes alors que Napoléon vient de rentrer de Waterloo. Donc la France n’est pas vaincue. Le grand argument, c’est la trahison et l’argument psychologique. Napoléon s’effondre et il va abdiquer une seconde fois. Mais rien n’était encore perdu. En revanche, en 1870 (défaite de Sedan) et 1940 (capitulation face à l’Allemagne nazie), c’est bien fini. Victor Hugo y ajoutant son grain de sel, 1815 ne sera pas perçue comme un désastre, au contraire de 1870 et 1940.

Il n’empêche que beaucoup d’Anglais ne se posent pas la question en ces termes. Pour eux, Wellington est le vainqueur inconditionnel de Napoléon.

C’est une captation. Si vous regardez l’histoire de la Bataille, vue rien qu’à travers le cinéma, Karl Grune a sorti en 1929 un film racontant la Bataille de Waterloo où vous ne voyez que les Prussiens. Si l’on y voit à peine Wellington, c’est pour montrer qu’il va craquer et qu’il était temps que Blücher arrive. Bref, pour Grune, les Prussiens ont gagné. Ce film traduit la volonté très nette de l’Allemagne de cette époque de trouver une revanche face au traité de Versailles de 1919. L’Allemagne a été humiliée, désarmée, et cette œuvre sort en salle à la veille de la montée au pouvoir d’Hitler. Le film s’achève d’ailleurs par des images où l’on voit les Prussiens dire « Nous avons gagné ». En riposte, les Anglais ont tourné à leur tour un film intitulé « Duke of Iron » où ils présentent Wellington comme le grand homme de la Bataille. Les Anglais veulent être, depuis les années 30, les arbitres du continent européen. En réalité, il s’en est fallu de très peu pour que les lignes de Wellington soient enfoncées et que le duc doive donner l’ordre de repli. Mais il n’en reste pas moins que c’est la résistance de Wellington qui a contribué à sa victoire. Mais si Blücher n’était pas arrivé à temps, il est possible que ses lignes auraient cédé.

Retournons le propos. Si Napoléon avait gagné à Waterloo, il n’aurait pas été bien loin pour autant. La défaite était inéluctable à terme, non ?

Parce que l’Europe entière était coalisée contre lui. Napoléon a été mis hors la loi. Et là, il faut bien dire que les Anglais ne peuvent pas être accusés de l’avoir fait déporter à Sainte-Hélène sans jugement. Le congrès de Vienne l’avait en effet mis hors la loi. Donc il ne pouvait plus être jugé. S’il était tombé entre les mains de Blücher, le Prussien était en droit de le faire fusiller. Le ministre de la Police, Joseph Fouché, avait de surcroît affirmé au début des Cent Jours que Napoléon gagnerait une bataille, deux peut-être, mais qu’à la troisième il serait battu. Et le grand stratège qu’est Clausewitz dit que Napoléon n’avait aucune chance face à l’Europe coalisée contre lui.

Il reste que Napoléon et l’Empire font fantasmer pas mal de monde aujourd’hui, en bien comme en mal. On entend ainsi parler de « bonapartisme » dans le discours politique français. Cet anachronisme a été accolé à Nicolas Sarkozy, il y a quelques années.

Parce que physiquement, Sarkozy ressemble à Bonaparte : petit, nerveux, agité. Il est apparu à un moment où effectivement, la situation économique n’était pas bonne. C’est le mythe du sauveur, comme je l’ai écrit dans « Napoléon ou le mythe du sauveur ». On a su d’emblée que la Révolution française était indispensable, que face au blocage de la monarchie il fallait des réformes. La grande erreur de Louis XVI fut de ne pas le comprendre. Avec la Révolution, les droits féodaux sont abolis, les biens de l’Église vont être confisqués. En une nuit, la France qui était hérissée de privilèges fait place aux réformes. Et Napoléon va en tirer parti sans commune mesure. Rapidement, la Révolution est devenue incontrôlable et seul un général pourra l’arrêter. Mais qui ? Lafayette croit que c’est lui : raté. Idem pour Dumouriez et Pichegru. Bonaparte, lui, réussit.

La légende de Napoléon, cette vision de l’Histoire qui fait rêver tant de gens, c’est l’Empereur lui-même qui l’a en premier créée avec le « Mémorial de Sainte-Hélène ». Deux cents ans plus tard, ne sommes-nous pas encore victimes de ce remarquable propagandiste ?

Vous ne pouvez pas comprendre Napoléon sans lire le « Mémorial de Sainte-Hélène » qui paraît en 1823. C’est la description du « calvaire » de Napoléon dans son dernier exil. Il dit que « le calvaire me dépouille de la peau de tyran ». Il dit aussi : « Si Jésus n’était pas mort sur la croix, il ne serait pas Dieu. » Donc, ce calvaire est parfaitement organisé par Napoléon. C’est impressionnant de voir cet homme songer à cela, lui qui a dormi au Kremlin, à l’Escurial, à Potsdam et qui se retrouve à Longwood House. Quel destin ! Les romantiques tombent dans le panneau : Hugo, Balzac, Stendhal. Le calvaire, c’est la première image qui s’impose en lisant le « Mémorial ». La deuxième phase consiste à rappeler la gloire militaire. La génération de Vigny et Musset découvre ainsi qu’il y a eu un passé glorieux. Elle en conçoit de la pitié et de nostalgie. Et puis, que dit Napoléon à Sainte-Hélène ? « J’ai été l’homme des libertés, du libéralisme. J’ai été l’homme qui a simplifié les cartes de l’Europe, des nationalités. » Or que se passe-t-il quand, au même moment, paraît le « Mémorial » en 1823 ? L’Europe est secouée par les mouvements des nationalités et des libertés. En 1830, les Belges refusent d’être associés aux Hollandais. Napoléon fait comprendre à ceux qui le lisent après sa mort : « Mais c’est moi qui suis l’homme de ça. » Et ceux qui le retiennent prisonnier sur l’île de Sainte-Hélène forment la Sainte-Alliance qui écrase les mouvements libéraux. Il se présente comme l’homme de la Révolution. Le « Mémorial » fait tout basculer. C’est un chef-d’œuvre de propagande politique.

On dit que sans Waterloo, sans Sainte-Hélène, il n’y aurait pas eu de légende napoléonienne…

Oui ! Supposez que Napoléon soit mort pendant la retraite de Russie là où ça finit dans un grand désastre. A Sainte-Hélène, il a au contraire livré la dernière bataille qui est aussi sa plus belle victoire. Il y forge une légende qui va transformer Waterloo en une défaite glorieuse.

Il y a la légende dorée mais il y a aussi la légende noire. Nous avons donc le choix. La première semble pourtant supplanter aujourd’hui la seconde.

La légende noire est née avec la chute de Napoléon en 1814, lors de sa première abdication. Elle va se développer jusqu’en 1823. « Le Mémorial de Sainte-Hélèbne » y met fin. En 1840, c’est le retour des cendres de Napoléon sous Louis-Philippe. C’est l’apogée qui répond à la demande d’une légende. Puis arrive Napoléon III qui inspire à ses détracteurs à nouveau la légende noire. Napoléon Ier, son oncle, redevient le tyran. Mais pas pour longtemps. Car en 1870, la France vaincue par la Prusse doit renoncer à l’Alsace et à la Lorraine. La grande idée française entre 1871 et 1914, ce sera la revanche, la nécessité de reprendre les provinces perdues. Comment ? Évidemment par la guerre. Et sur quel général pourra-t-on se reposer ? C’est à ce moment que l’on retrouve Napoléon parce que c’est lui qui a battu les Prussiens à Iéna. Iéna qui devient tout à coup hyper symbolique. Maurice Barrès qui est le chantre du nationalisme, de la reconquête de l’Alsace-Lorraine, conduit ces jeunes gens, ces jeunes héros sur le tombeau de Napoléon, « professeur d’énergie ». Napoléon redevient alors un modèle. Foch et Joffre s’en inspirent, mais pas Pétain. Pétain est hostile à Napoléon. En 14-18, il croit davantage à une stratégie défensive en raison de l’évolution de l’artillerie qu’à l’attaque à outrance. Mai 68 rejette à nouveau Napoléon. Mais arrive aussitôt 1969 et le bicentenaire de la naissance de l’Empereur. Napoléon restera un Dieu jusqu’en 2002.

2002 ? A cause de l’esclavage ?

Oui. On redécouvre alors que Napoléon a rétabli l’esclavage. Et voilà que tout un courant dont vous n’avez pas idée relance la légende noire. Jacques Chirac refusera de célébrer officiellement la victoire d’Austerlitz en 2005. Il enverra en revanche le porte-avions Charles de Gaulle se joindre à la flotte anglaise qui fête la victoire de Trafalgar. On a dit que Chirac croyait que « Trafalgar était une victoire française et Austerlitz une défaite ». En réalité, il ne voulait pas que la France s’associe à une célébration consacrée à « l’homme de l’esclavage ».

 

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

0 Commentaire

Sur le même sujet

Aussi en Belgique

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une