«Napoléon a toujours fasciné les Britanniques»

Dans cet article
© René Breny
© René Breny -

Traversons la Manche et donnons la parole à l’un des historiens britanniques les plus prestigieux s’agissant de l’histoire napoléonienne. Andrew Roberts est professeur invité d’histoire militaire britannique au King’s College de Londres. Il est l’auteur de Waterloo : Napoleon’s Last Gamble et de Napoleon : a Life. Alors, vainqueur Wellington ? Oui, dans les faits. Mais dans les têtes, c’est pas gagné.

Qui a vraiment remporté la bataille de Waterloo ? Ce qui est évident pour les Britanniques l’est moins pour les Français.

Les Britanniques l’ont emporté contre Napoléon, pas contre les Français. En 1814, un traité de paix avait été signé entre les deux pays. Wellington avait ramené les Bourbons au pouvoir et pensait à juste titre que cette restauration serait synonyme de paix. Waterloo marque une cassure. Après plus de six décennies de guerres franco-britanniques en 150 ans, la défaite de Napoléon créé une paix durable entre les deux pays qui, malgré les heurts de l’histoire, a perduré. Après Waterloo, aux yeux de Londres, la France est considérée comme une puissance amie au sein d’une alliance sacrée contre les autocrates russes, autrichiens et prussiens. Au début du XIXe siècle, les deux nations partagent des valeurs communes à l’instar de la liberté de conscience, l’égalité devant la loi, la méritocratie en vigueur chez nous depuis la révolution des années 1680.

Le journaliste et spécialiste français de Napoléon Jean-Claude Damanne a fait de Waterloo « une défaite gagnée par les Anglais ». A quoi fait-il allusion ?

Sans l’appui assuré des troupes de Blücher, Wellington n’aurait pas combattu à Waterloo. Il aurait battu en retraite jusqu’à Anvers, Bruxelles ou Ostende pour regagner l’Angleterre. Blücher était un archi-ennemi des Français en raison notamment du douloureux souvenir de la défaite d’Iéna en 1806. Les deux alliés britanniques et prussiens n’avaient jamais combattu côte à côte, mais Wellington admirait la ténacité de Blücher lors de la campagne de 1814.

Quel était leur plan ?

Wellington avait étudié de près la stratégie militaire de Napoléon. En particulier, la tactique du débordement du flanc de l’adversaire pour compenser l’infériorité numérique qui avait fait ses preuves en particulier lors de la campagne d’Italie. Wellington et Blücher ont opté pour une défense prudente.

Wellington n’a-t-il pas cru un moment à la défaite de ses troupes ?

Wellington a peut-être cru à certains moments que les Français allaient parvenir à effectuer une percée, mais il n’a jamais laissé paraître ses doutes dans l’adversité. A l’image plus tard de Winston Churchill en 1940, ce grand chef militaire n’a jamais douté en public de la victoire finale.

Peut-on parler de victoire britannique quand deux tiers de ses soldats étaient étrangers ?

Seulement 39 % des troupes sous son commandement étaient britanniques. Le reste était constitué d’alliés néerlandais, belges et surtout allemands. Le roi George III d’Angleterre était aussi Electeur de Hanovre et liés à la lignée Nassau. Les armées belges et néerlandaises ont joué un rôle primordial dans la défaite de Napoléon en défendant avec succès les Quatre-Bras contre les assauts de la cavalerie française commandée par le maréchal Ney. Elles ont payé un lourd tribut. Mais les historiens britanniques du XIXe siècle ont sciemment ignoré leur participation pour faire de Waterloo une victoire à 100 % anglaise.

Sur le continent, la défaite de Napoléon ne marque-t-elle pas la suprématie des réactionnaires ?

Après Waterloo, le continent a fait marche arrière. Dans les Etats du pape, les Juifs doivent par exemple à nouveau porter l’étoile jaune et retourner dans les ghettos. Il faudra attendre les révolutions de 1848 et l’émancipation des serfs en Russie en 1861 pour que soit bouleversé l’ordre du Congrès de Vienne.

Pourquoi malgré sa victoire à Waterloo, chez vos compatriotes, Wellington n’a jamais été populaire, à l’inverse paradoxalement du vaincu Napoléon ?

Wellington a été un mauvais Premier ministre, entre 1828 et 1830. Cet homme autoritaire est un réactionnaire hostile à toute réforme du droit de vote, ce qui l’a rendu très impopulaire. Quand les tories reviennent au pouvoir en 1834, il est un éphémère ministre des Affaires étrangères. Napoléon en revanche a toujours fasciné les Britanniques. Ses mémoires ont été un énorme best-seller au Royaume-Uni. Propagandiste né, Napoléon a su mettre en exergue ses qualités en minimisant ses défauts. En revanche, Wellington est très représentatif de l’état d’esprit de l’aristocratie britannique, réticente à se mettre en avant. L’éducation de la noblesse privilégie la modestie, l’humilité. Aussi, Napoléon est non seulement chef de l’Etat mais aussi commandant en chef des armées. Wellington n’a obtenu ce dernier titre qu’en 1846. Le roi George III représente le pouvoir régalien.

Que pensez-vous des « bonnes excuses » que certains historiens français ont trouvées à Napoléon, en particulier ses problèmes de santé, pour justifier sa défaite ?

Napoléon souffrait d’hémorroïdes depuis 1807, mais elles n’étaient pas un handicap majeur. A Waterloo, il est resté en selle pendant une soixantaine d’heures d’affilée, ce qui aurait été impossible s’il avait des hémorroïdes énormes. La défaite est due à des erreurs sur le champ de bataille. L’envoi de Grouchy aux trousses de Blücher, l’absence d’artillerie montée pour casser les formations au carré de l’infanterie britannique très efficaces contre la cavalerie ou l’absence de tentative de contournement des troupes de Wellington expliquent sa défaite.

Que se serait-il passé si Napoléon avait remporté la bataille de Waterloo ?

Wellington aurait battu en retraite jusqu’aux ports belges pour revenir en Angleterre. Pour les Britanniques, Napoléon ne constituait plus une menace de fait depuis la victoire de Trafalgar en 1805 qui a détruit la flotte française. Mais Napoléon était condamné même s’il avait remporté la bataille de Waterloo. Un demi-million de Russes et d’Autrichiens se dirigeaient vers la France pour en finir. Le pays en guerre depuis vingt-trois ans était exsangue. Et l’Empereur était atteint d’un cancer à l’estomac qui l’aurait de toute manière empêché de jouer un rôle prépondérant sur le terrain européen. Il n’a vécu que six ans après Waterloo.

Après le Congrès de Vienne et Waterloo, quelle fut la stratégie du Royaume-Uni ?

Le Royaume-Uni n’avait aucune ambition territoriale en Europe. En revanche, comme l’atteste la prise de contrôle du cap de Bonne Espérance, de Trinidad et d’îles disséminées un peu partout, l’objectif prioritaire était de protéger les liaisons maritimes avec l’Empire britannique. En quelque sorte, le Congrès de Vienne a participé à la création du plus grand empire de tous les temps et a servi de tremplin à l’expansion maritime britannique en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud.

Comment expliquer l’influence reconnue ou non de Napoléon et du bonapartisme chez certains hommes politiques français contemporains ?

J’en ai parlé avec Sarkozy en personne qui estime que Napoléon a été un facteur positif pour la position de la France, première puissance mondiale entre 1799 et 1812. De Gaulle, lui, était partagé entre l’admiration pour le bâtisseur et la méfiance envers son orgueil démesuré. Mais à gauche, il est associé au racisme en raison de la répression sauvage des révoltes d’Haïti et de Saint-Domingue et de sa position ambiguë sur l’abolition de l’esclavage. Le code Napoléon était également sexiste.

La création d’un Etat tampon regroupant la Belgique et les Pays-Bas a résulté du Congrès de Vienne. Quelle était l’attitude de Londres vis-à-vis de l’indépendance de la Belgique, en 1830 ?

En 1830, le Royaume-Uni redoutait la désintégration de cet Etat tampon allié, fondé à l’origine pour contenir la France. C’est pourquoi, en 1837, Londres a garanti la neutralité de la Belgique contre toute tentative d’invasion d’une autre grande puissance. Et c’est au nom de la défense de cette neutralité que le Royaume-Uni est entré en guerre contre l’Allemagne en 1914.

Le duc de Wellington, Général britannique

Arthur Wellesley Wellington a déjà une longue carrière d’officier britannique lorsqu’il déploie ses troupes à Waterloo. Il a remporté des victoires en Inde, au Portugal, en Espagne et en France. Parallèlement, il est entré en politique, obtenant notamment en 1807 le poste de secrétaire pour l’Irlande. Cette double casquette lui vaut d’être nommé ambassadeur en France après le premier Traité de Paris (1814-1815). En tant que délégué britannique, il participe au Congrès de Vienne qui entend réorganiser l’Europe après la première abdication de Napoléon. Comme ses homologues russes, autrichiens et prussiens, c’est là qu’il apprend l’évasion de l’Empereur de l’île d’Elbe.

Le 4 avril 1815, Wellington arrive à Bruxelles pour renforcer une armée dont il juge l’infanterie « exécrable ». La consigne est claire : les offres de paix de Napoléon resteront sans réponse. Wellington reçoit le commandement de l’armée alliée que rejoint le Prussien Blücher. Ces deux-là conviennent de ne pas se séparer et de se porter secours quoi qu’il advienne. Ce pacte sera à l’origine de leur victoire à Waterloo. Auréolé de gloire, Wellington fera un Premier ministre britannique très conservateur entre 1828 et 1830. En 1852, il meurt à l’âge de 83 ans.

 
 
À la Une du Soir.be
À découvrir sur Le Soir +
 

Vos réactions

Règles de bonne conduite / Un commentaire abusif? Alertez-nous

Le choix de la rédaction
  1. RTS325FA

    Le coronavirus en 15 questions

  2. Ne pas consulter le médecin ou le dentiste peut conduire à un surcoût, pour le patient comme pour le système de soins de santé.

    Un Belge sur 20 ne va pas chez le médecin et se met en danger

  3. Ce lundi, le Roi a reçu Maxime Prévot (CDH), Meyrem Almaci (Groen) puis Bart De Wever (N-VA). © Belga.

    Négociations fédérales: l’option des gouvernements «Canada dry»

La chronique
  • Du triomphe des Verts à l’écologie comme religion

    Top là !… Les écologistes autrichiens n’ont pas longtemps hésité avant de signer un accord de gouvernement avec la droite très conservatrice autrichienne.

    Les « Grünen » allemands s’apprêtent à les imiter.

    Trois semaines plus tard, à Paris, l’extrême gauche écolo-anarchisante d’« Extinction-Rebellion » s’attaquait à des succursales bancaires et dégradait, après les avoir envahis, les locaux de la société financière BlackRock.

    Entre les deux événements, c’est le centrisme macronien qui décidait de se repeindre en vert. En vert cru.

    Il existe également un écologisme d’extrême droite, rappelait opportunément Le Figaro  : l’immigration désignée comme une pollution. La ruralité opposée à la ville corruptrice, retour à la terre. Le refus de la PMA ou de la GPA assimilé à un refus des OGM. Contre l’atteinte à l’intégrité de la nature, contre...

    Lire la suite

  • Négociations fédérales: des acteurs qui tournent en rond dans une pièce sans portes ni fenêtres

    Le catch 22 est une situation paradoxale à laquelle un individu ne peut échapper en raison de règles ou de limitations contradictoires. Le terme a été inventé par Joseph Heller qui l’a utilisé dans son roman « 1961 Catch 22 », se référant à une règle de l’Air Force selon laquelle un pilote qui continue à mener des combats aériens sans demander d’être relevé est considéré comme fou, mais est jugé assez sain d’esprit pour continuer à voler dès lors qu’il fait cette requête. On pourrait aussi parler de solution kafkaïenne où...

    Lire la suite