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TTIP: regards sur les relations entre l'UE et les Etats-Unis

Une ancienne professeure de géographie nous propose une lecture « décalée » et multiple du traité transatlantique dont les négociations se poursuivent.

Temps de lecture: 7 min

Pris par le temps, les politiciens et même les journalistes sont amenés à réduire leurs investigations. Je me permets de donner ici quelques éléments que j’aurais voulu voir ou entendre dans la presse.

Un regard économique

► Si les USA (sur base du PNB) disputent le premier rang économique mondial à la Chine, lʼUE pourrait sans doute briguer ce rang si elle était plus unie et efficace.

► En effet, lʼUE détient depuis toujours et de loin le premier rang du monde pour son commerce extérieur. Cet avantage sera presque nécessairement noyé dans le TTIP.

On parle fort peu dans la presse du commerce extérieur des USA qui est déficitaire de façon endémique. La dette extérieure de leur commerce extérieur a été, est sans doute encore, supérieure à lʼensemble des dettes de tous les pays du monde ! Quel risque pour lʼEurope, qui n’a pas les outils de remédiation rapide des USA, dʼen recevoir des retombées négatives par le TTIP ?

► Enfin, leurs économies ne sont pas complémentaires mais très concurrentes, sauf pour la situation énergétique américaine par l’exploitation tout à fait récente des schistes bitumineux. Ce sera peut-être très temporaire vu la pollution extrême de ce procédé dʼextraction et par la force économique des pays de lʼOPEP qui, bien entendu, inondent le marché de leur pétrole peu coûteux.

► Ces deux puissances, USA-UE ont donc peu à sʼapporter mais auraient grand intérêt à se tourner vers lʼAsie et lʼAfrique vu leurs énormes potentiels dʼachat immédiat pour le premier, futur pour le second. Ils y sont et resteront concurrents mais comme les multinationales sont surtout américaines, les Etats de lʼUE risquent de perdre plus vite encore tout pouvoir de décision sʼil y a TTIP et en particulier ISDS (Investment protection and investor-to-State Dispute Settlement).

Regard financier

► La puissance américaine est en fait essentiellement due au dollar. Rappelons lʼaccord de Bretton Woods (1944) où le développement économique étant freiné par lʼinsuffisance des réserves dʼor des banques centrales des Etats, ceux-ci ont accepté la proposition des USA de garantir lʼéchange du dollar en or. Le dollar est devenu ainsi monnaie de garantie mondiale des banques nationales. Le bel équilibre de cet accord a probablement été le moteur principal des « golden sixties » mais il a été rompu unilatéralement par le président républicain Nixon en 1972. Depuis lors, la finance mondiale nʼa plus de référent et la porte de toutes les spéculations a été ouverte. Il nʼest plus exact de dire que lʼéconomie dirige le monde mais bien la finance car les Etats ont leurs réserves en un dollar qui nʼest plus stable mais fluctuant. Ils sont donc obligés de soutenir le dollar qui constitue leur réserve avec un peu de yen japonais jusqu’à la crise économique japonaise des années nonante.

Depuis 2008 surtout, lʼEuro et bientôt le yuan chinois deviennent aussi des monnaies de réserves. Mais tout cela sans aucun référent stable. Le monde financier dépend des cotations si pas frauduleuses, au moins manipulées des banques comme Goldman Sachs. Les Etats ont accepté depuis bientôt quarante ans de perdre leur pouvoir sous le néolibéralisme au bénéfice dʼune minorité de moins de 5 % de la population.

► Ainsi, on peut parler de prétendues faiblesses de lʼeuro. Celle-ci nʼexisterait plus si lʼunion politique européenne était plus forte. Le frein provient de deux tendances. En premier lieu, elle a pour cause les grands Etats qui ont dʼune part une tendance centralisatrice nationale depuis des siècles, et dʼautre part croient encore à lʼaura, souvent coloniale, de leur passé (France et Royaune-Uni). Aussi plus récemment depuis la crise financière de 2008, on constate le refus dʼune solidarité des Etats. Ceux du nord, à lʼesprit germanique, refusent en fait de collaborer avec les Latins du sud. Si les premiers ont des capitaux qu'ʼils refusent de soi-disant « donner », alors qu’il sʼagit en fait de les faire fructifier en les prêtant avec un risque limité, ceux du sud ont tort de refuser de travailler dans la rigueur des traités qu'ʼils ont signés.

Regard politique

► Il ne faut pas se leurrer, si les USA sont pour le TTIP, cʼest parce qu’ils y voient un avantage. Qu’est-ce qui peut faire croire à lʼEurope qu’elle y a aussi un avantage. ? Si une analyse approfondie a été faite, elle devrait être largement diffusée.

► Si la démographie, le commerce extérieur, sont favorables à lʼUE, le PIB et surtout le dollar font encore des USA la première puissance économique mondiale. Ce déséquilibre est encore plus marqué au point de vue politique. Les USA parlent dʼune seule voix, lʼUE nʼen a encore que 28, même si quatre ou cinq voix élues au sein des institutions européennes commencent à pouvoir sʼexprimer au nom de tous. Il va de soi que ce déséquilibre sera une faiblesse pour lʼEurope et ses Etats dans un TTIP.

► Lʼhistoire a montré (voir par exemple, Bretton Woods ci-dessus) que les Américains, comme tous les Etats, sont fiables tant qu’il y ont leur intérêt. Ils risquent vite de ne pas accepter la lourdeur des institutions européennes qui doivent fonctionner à 28 Etats et dʼimposer des délais courts certes efficaces mais nécessairement dictatoriaux. Or aux USA, selon les présidences républicaines ou démocrates, qui peuvent changer tous les quatre ans, les options et décisions varient en profondeur tant dans les domaines politiques qu'ʼéconomiques, financiers et sociaux. Cela fragilise beaucoup les accords avec les USA.

► Il semble, dʼaprès la presse (Le Soir du jeudi 7 mai, p. 12, cite Cecilia Malmström, commissaire européenne au Commerce) que lʼ ISDS « soit devenu un symbole des grandes entreprises contestant les droits des gouvernements à réguler ». Si tel est le cas, notre magnifique système social de lʼEurope continentale ne fera pas long feu. !

Regard sociologique

Cʼest le cœur du problème. Lʼécart entre les lois sociales des pays anglo-saxons et les nôtres sur le continent est énorme. On ne peut donc pas comparer les statistiques qui cachent des éléments très différents. Citons un exemple récent : le taux de chômage au Royaume-Uni aurait baissé. Mais qui est chômeur au Royaume-Uni ? On nʼy recense pas la population fragile qui est obligée sous peine de ne plus pouvoir vivre, de sʼengager avec des contrats O jour-O heure ! Jʼai cru rêver en écoutant les témoignages sur Euronews avant les élections du 7 mai 2015, en particulier celui dʼune jeune femme, diplômée, employée, avec deux fillettes. Elle et son mari ont de tels contrats qu’ils ne savent que le matin sʼils auront du travail ou non ce jour-là et pour combien dʼheures !

Comment planifier un budget mensuel avec loyer, factures dʼélectricité, etc., dans de telles conditions ? Et bien entendu, ils nʼn’ont pas droit aux lois sociales, ni à des soins de santé, ni au chômage, ni à la pension. Comment, dans une telle insécurité, ne pas devenir inquiets jusqu’à la névrose… ou violents ?

Depuis plus de trente ans, donc une génération, cette économie a été mise en place par la minorité possédante, en particulier par le milieu de la finance, et elle tend à se généraliser. Il est évident que le TTIP, qui nous liera à ces pays, accélérera encore cette tendance à détricoter la sécurité sociale belge. Maintenant, il est clair aussi que celle-ci a de nombreuses incohérences à modifier.

Malheureusement, les résultats des élections dans la plupart des pays montrent que la solidarité humaniste issue des religions chrétiennes et des idées du siècle des Lumières se perd. La majorité de la population devient narcissique même dans la vie familiale, dʼoù les nombreux divorces. Lʼécoute de lʼautre là où il est et non pas au travers de sa propre envie se perd ! Or ici aussi le rejet entraîne névrose ou violence. Et il ne sʼagit pas ici de la violence liée au djihadisme.

Dans la violence et lʼinsécurité, difficile dʼinnover et dʼoser entreprendre. Ce sont pourtant les deux actions indispensables à une sortie de notre crise structurelle.

 

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