Les relations euroméditerranéennes: un double mouvement de fuite

d-20150604-39NQWJ 2015-06-04 17:22:27

La radicalisation violente de nos « home-growners » galvanisés par un certain travestissement de ce que serait l’islam est définitivement une histoire de nous à nous, des Européens aux Méditerranéens : preuve que du bassin méditerranéen tout est parti et tout finira. Nous avons raté quelque chose dans le développement d’une partie d’entre nous. L’identité multiple se gère mal dans nos sociétés. C’est peut-être une vision assez apocalyptique mais avant tout philosophique et ésotérique. Le monde a glissé vers l’Atlantique et le Pacifique ces derniers siècles, mais preuve est fait que sans sécurité de la Méditerranée, il ne peut y avoir sécurité du monde : nous devons tous y œuvrer.

L’histoire encore fraîche qui unit les Européens au monde arabe est faite de tourments depuis des siècles, ce n’est pas une découverte. Mais l’idée de vouloir fermer la Méditerranée pour se prémunir des retombées du volcan moyen-oriental est un non-sens absolu : tout comme avoir imaginé que Tchernobyl n’avait pas traversé la frontière française en 1986. Il y aura de plus en plus et de réfugiés, et de gens qui fuiront des terrains de guerre, et de plus en plus de nos jeunes, si l’on ne réagit pas, qui tomberont dans l’identification aux victimes et fuiront un pays dans lequel ils ne se reconnaissent pas. Les cantonner sur place n’en est que plus dangereux en réalité : ils deviennent des bombes en puissance, désinhibés de toute canalisation de la violence et rejet de la mort. Nos jeunes partis dès 2011 sont devenus en quelque sorte réfugiés à leur tour parce que nous ne serons pas parvenus à assurer leur survie et leur sécurité. Nos propres pays ne seront pas parvenus à leur offrir le meilleur.

La progression du pessimisme

On ne réglera pas la folie furieuse de certains d’entre eux attirés vers le chaos et la fin comme un aimant en se protégeant des vagues de la mare nostrum. On renforcera les haines des deux côtés de la Mer comme des digues qui finiront par céder. Pour qui travaille depuis l’Europe sur les relations euroméditerranéennes, l’enjeu est de taille depuis quelques années : effondrements des Printemps arabes, question tragique des réfugiés fuyant les guerres orientales, radicalisation de franges de jeunes de tous genres. Le pessimisme gagne alors que l’intérêt au départ est avant tout fascination et passion pour l’Orient compliqué, le vrai.

Les relations euroméditerranéenes doivent être absolument soutenues au plus haut niveau parce que les deux mondes sont inséparables dans les bons moments – s’il y en a eu – comme dans les mauvais – il y en a eu et il y en aura encore. Notre histoire à l’Orient se résume souvent à une main mise dessus. Et l’on craint aujourd’hui pour quelques centaines de milliers qui viennent se mettre à l’abri chez nous ?

Des sources d’incompréhension

A minima en tant que Français, nous avons notre part de responsabilité. Cette histoire torturée date au moins dans l’histoire moderne de 1798, et la campagne d’Egypte dite scientifique de Napoléon Bonaparte. Couverte par une armada de 200 scientifiques, elle n’avait qu’un véritable objectif : faire la nique aux Anglais qui étendaient leur empire vers l’Asie et leur couper la route des Indes. Occuper certes, mais peut-être sécuriser aussi. Comme si l’on se méfiait déjà d’un Orient qui bouillonnerait à nos frontières.

C’est là probablement la première source d’incompréhension entre les Européens et les Orientaux. Campagne à visée scientifique pour les uns, opération de pré-colonialisme culturel pour les autres, la caravane de Napoléon laissa longtemps l’empreinte figée d’un Orient fantasmé. Voilà le drame : chacun de part et d’autre de la Méditerranée vit sur un leurre. Au Nord que l’Orient était celui des Orientalistes que l’on pouvait soumettre sans douleur. Au sud, celui que l’Europe serait toujours en dernier ressort terre de paix et eldorado économique. Or, paradoxalement, les richesses, des épices à l’encens jusqu’au pétrole venaient bien d’Orient !

Et, au XIXe siècle, les grands Empires coloniaux qu’ont été la France et la Grande-Bretagne vont se disputer les terres lointaines par l’appropriation de force, puis au XXe siècle par l’embryon de communauté internationale et de droit international. Mais l’Orient fut doucement et insidieusement dénaturé par passion et aveuglement d’artistes qui s’y prirent au piège comme le moustique dans le puits de lumière. La colonisation n’a pas arrangé les choses. On vit encore dans ce mythe.

La seconde source d’incompréhension est sûrement que l’on oublie trop souvent que la colonisation n’a jamais cessé en réalité. Quel drame le jour où la décolonisation nous est revenue en pleine figure. C’est la colonisation et la convoitise maintenue des esprits et des territoires du monde arabo-musulman qui ont malheureusement conduit à la construction d’une vision biaisée et indélébile des relations euro-arabes ; le confort du dominant européen, le confort de la victime côté arabe, mais victime avant tout de ses dirigeants tyranniques. À ce jour, la perception qu’ont beaucoup d’Européens et de partis politiques des migrants venus du Moyen-Orient en guerre se traduit par de la peur plus que de l’humanisme. Ce n’est pas un hasard, mais le résultat d’un rapport de domination incrémenté dans les esprits depuis des décennies qui autorise l’invasion et la colonisation Nord-Sud, mais refuse désormais le mouvement inverse, aussi minime soit-il. Minime car un million en 2016 pour 500 millions d’Européens.

La guerre dans les esprits

Or, l’Europe s’est faite de migrations et depuis 2015, on n’y meurt plus qu’on y naît. Comment faire sans ? L’Allemagne l’a compris pendant que des pays ferment leur porte radicalement comme l’Autriche, la Hongrie ou la République Tchèque. C’est la guerre sur les territoires mais aussi dans les esprits : tout le monde fuit sa terre natale pour aller embrasser un ailleurs illusoire. Des réfugiés venus d’Irak ont même quitté la Belgique face au front du refus auquel ils étaient confrontés. Ce qui est tragique dans le double mouvement que l’on constate, les réfugiés et nos jeunes, c’est que la mort semble bien être le dénominateur commun : fuite de la mort pour les uns, fuite vers la mort pour les autres. Il ne s’agirait pas que le Moyen-Orient ne soit plus uniquement que ce catalyseur-là. La vie est partout. Il n’y a que le politique qui permettra de distiller à nouveau cet espoir des deux côtés de la Méditerranée. Pas la guerre, jamais.

* Sébastien Boussois est également coauteur avec Asif Arif de France-Belgique, la diagonale terroriste (éd. La boîte à Pandore), préfacé par Marc Trévidic.

 
 
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