Radicalisme, radicalisation, déradicalisation: des mots pour dire quoi?

Radicalisme, radicalisation, déradicalisation: des mots pour dire quoi?

Dans le contexte que nous connaissons, celui d’un climat de tensions et de peurs nourries par la terreur islamiste, la vigilance démocratique a parfois du mal à résister au « tout sécuritaire ». Il en va de même sur le plan intellectuel : l’esprit critique s’émousse quelque peu face aux angoisses de notre société, et peine à penser sereinement les événements, les logiques qui les sous-tendent et les mots utilisés pour les décrire.

Force est de constater que les récents attentats ont créé une inflation d’« experts » du radicalisme et de sa prévention et qu’un monde politique aux abois a dégagé des moyens financiers tous azimuts pour tenter d’expliquer ladite radicalisation et la prévenir. Diverses recherches et missions parlementaires ont pourtant mis en doute l’efficacité de contre-discours publics et dressé un constat critique de certains dispositifs de « déradicalisation » constitués à la hâte par les autorités.

L’on peut aussi questionner les emplois et les sens du terme radicalisation, sa pertinence, voire son caractère opératoire. Ce concept, qui n’a pas à ce jour été clairement défini par les sciences sociales, renvoit à un nombre incalculable de phénomènes. On parle de radicalisme pour désigner tant les terroristes d’inspiration religieuse que des mouvements politiques plus ou moins violents ou des mouvements religieux qui ne le sont pas, ce qui conduit aussi bien à diluer la notion même de violence qu’à ignorer les caractéristiques d’un fait religieux que d’aucuns manient avec peine et un manifeste malaise.

Un lexique critiqué

Les religions connaissent pour la plupart des mouvements de durcissement identitaires et idéologiques qu’on appelle tantôt intégrisme, tantôt fanatisme, tantôt fondamentalisme. Ce lexique a été fort critiqué par les spécialistes des sciences des religions parce qu’il est le plus souvent plaqué d’une manière arbitraire et correspond à une nébuleuse de mouvements sans lien entre eux. Le nouveau venu du lexique, le radicalisme, est sujet aux mêmes critiques. Accolé à des mouvements idéologiques tant religieux que politiques, son emploi est aléatoire et peu pertinent.

Il est ainsi courant d’entendre que le salafisme serait un ferment de radicalisation violente alors qu’il est très largement quiétiste, même si les jihadistes qui ont opéré au nom de l’islam ces dernières années puisent aux mêmes références que nombre de courants salafistes. Les attentats suicides ne sont pas non plus l’apanage de ceux qui les justifient religieusement, comme l’a montré a contrario l’exemple du PKK au Kurdistan. La question de la violence n’est pas plus simple à manier, car elle est éminemment relative, peut être perçue comme légitime à certains moments de l’histoire et perdre ce statut à d’autres. Le rapport au temps, quand on l’analyse, est donc fondamental.

Des trajectoires non généralisables

L’absence d’appareil théorique pour encadrer le lexique utilisé a pour effet de créer des chaînes causales sans assise, ni empirique ni logique. Dans le discours social, il est ainsi courant d’associer banlieues, radicalisation, terrorisme, Moyen-Orient, désarroi ou trouble psychologique, jeunesse, chômage et discrimination socio-économique. Si certaines trajectoires correspondent à tous ces critères, elles ne sont pas généralisables. Et s’il y a un rapport entre ces phénomènes, il faut le démontrer ; or, cela n’a pas réellement été fait à ce jour. Davantage de discernement serait pourtant de mise, notamment parce que les études de terrain ont montré qu’il n’y avait pas de profil type des individus dits radicalisés violents, ni de combinaison performante de variables permettant de les identifier.

Tout ceci ne veut pas dire que les sciences humaines ne disposent d’aucun outil pour étudier – à défaut de le prédire – le passage à l’acte criminel. Mais pour ce faire, le contrat scientifique doit être respecté, avec un degré d’intelligibilité des phénomènes qui sera différent selon l’échelle d’observation où l’on se place. D’abord, grâce à une approche psychosociale, permettant de mettre au jour les mécanismes d’implication à une dimension individuelle, et faisant intervenir des facteurs cognitifs, psychologiques et relationnels. Ensuite, par une approche large des idéologies et de leurs canaux de diffusion qui nourrissent les affects identifiés au niveau individuel, ainsi que des mouvements transnationaux qui déterminent les mobilisations collectives et individuelles.

Pas de recette miracle

La démarche, pour être opératoire, exige de sérier rigoureusement les courants étudiés et les examiner dans toute leur historicité et leur spécificité. Il n’y a pas d’équivalence absolue des radicalités religieuses, y compris dans leur rapport à la violence, et il faut accepter de rendre compte de la complexité de mouvements parfois profonds et multiples. Il n’existe pas non plus d’unité homogène d’une radicalité générique qui pourrait être accolée à toutes les formes de terrorismes, qu’ils soient politiques ou religieux.

Il y a toutefois peu de chances que la recherche offre des recettes contre la « radicalisation ». La complexité s’accommode mal d’un tel projet. Mais la complexité est aussi l’apanage de l’intelligence et de la méthode scientifique et doit avoir une place dans l’espace social. Elle suppose que plutôt que de demander aux chercheurs de produire hâtivement des formules afin de guérir les plaies d’un monde égaré, voire de projeter sur leurs recherches les fantasmes sociaux qui aujourd’hui polarisent nos sociétés et polluent le débat, les pouvoirs publics choisissent plutôt de financer des recherches de terrain qui nous permettent de comprendre ce qui est à l’œuvre. Voire donnent les moyens aux chercheurs non seulement d’interroger les violences contemporaines, mais aussi d’évaluer les politiques publiques menées pour y faire face…

 
 
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